Ligue des Droits de l'Homme: «Un autre drame comme celui de Rémi Fraisse est encore possible»

Commémoration du décès de Rémi Fraisse, Nantes© Stephane Mahe Source: Reuters
Commémoration du décès de Rémi Fraisse, Nantes

Le 26 octobre 2014 le militant zadiste Rémi Fraisse, 21 ans, était tué par une grenade offensive tirée par les gendarmes lors d'une manifestation contre le barrage de Sivens. La LDH dénonce dans un rapport accablant les violences policières.

Le rapport, qui compte 75 pages dénonce le choix «délibéré» de «l'autorité politique» de faire exercer «par les forces de l'ordre un niveau de violence considérable» pour évacuer les opposants du site. Pour l'enquête, 34 militants zadistes, responsables politiques et associatifs locaux, témoins ont été auditionnés devant une commission comptant une vingtaine de membres.

Pour RT France, la présidente de la LDH, Françoise Dumont,  revient sur les conclusions du rapport qui mettent en lumière certaines pratiques brutales de la police.

RT France: Dans le rapport, vous parlez de violences «délibérées» qui ont mené à la mort de Rémi Fraisse. Pourquoi ce mot qui est particulièrement fort?

Françoise Dumont (F.D): Il y a eu un choix délibéré d'utiliser un certain nombre d'armes, notamment les grenades offensives. Ce sont ces armes qui ont amené à la mort de Rémi Fraisse. Nous avons enquêté dans ce rapport sur les conditions qui ont mené à cette mort. Il y a eu une utilisation absolument incroyable, la nuit de son décès, de grenades offensives. 

RT France: Ces armes sont-elles habituellement utilisées par la police?

F.D: Dans l'intensité de leur utilisation, c'était tout de même assez inhabituelle. Nous avons fait ce rapport car justement il reste encore beaucoup de zones d'ombres notamment sur un point précis: qui a donné cet ordre de fermeté extrême qui n'était pas là au départ. Surtout qu'il s'agissait de défendre un lieu où il n'y avait plus qu'un générateur.

 Il y a eu des pratiques policières et des brutalités policières

RT France: Ces zones d'ombres n'ont pas été dissipées en interrogeant les témoins, les autorités?

F.D: Non, notamment car il y a des éléments, des pièces du dossier qui ne sont pas accessibles, même pour la juge d'instruction chargée de l'affaire. Ainsi ce qui aurait permis d'identifier de manière écrite, par mails ou autre, comment les ordres ont été donnés. Ce qui nous intéressait également, et que nous avons établi dans le rapport, est ce qui s'est passé avant la nuit qui a mené au décès de Rémi Fraisse. Sa mort a fait suite à des incidents d'une extrême violence par rapport à des gens, les zadistes, qui étaient la plupart pacifiques.  Certes on peut penser qu'il y avait ce soir-là des éléments violents infiltrés. Nous ne contestons absolument pas la présence d'un nombre d'individus qui ont cherché la castagne. Mais dans les deux mois qui ont précédé cette nuit tragique, il y a eu des pratiques policières et des brutalités policières. Pour ceux qui étaient sur place, ce qui s'est passé cette nuit-là était dans la suite logique. 

RT France: Avez-vous eu des témoignages en ce sens?

F.D: Oui, nous avons par exemple une source d'information à Toulouse. Nous avions ainsi des nouvelles régulières de ce qui se passait sur le terrain et les informations indiquaient qu'un drame était possible. Il y avait sur place une stratégie de tension qui était recherchée. Je ne pensais pas qu'on arriverait à un tel drame. Et pourtant, on y est arrivé!

Alors que des commissions avaient donné des avis défavorables à la construction de ce barrage, il y avait la volonté de continuer quand même  

RT France: Par qui était alimentée cette stratégie de tension mis à part ces éléments incontrôlés dont vous avez parlé? 

F.D: Notamment par les forces de police. Les moyens déployés étaient disproportionnés, il y a eu aussi des humiliations dont on a pu recueillir les témoignages. Il y a eu aussi des problèmes avec la FNSEA qui voulaient absolument que ce barrage se fasse. On a bien vu que dans la prise de décision, alors des commissions avaient donné des avis défavorables à la construction de ce barrage, il y avait la volonté de continuer quand même et de protéger un certain type d'agriculture. 

RT France: Vous parliez des ordres donnés. Vous n'avez pas pu remonter les ordres de telle façon à retracer la chaîne?

F.D: Non, car on ne peut se substituer ni à la police ni à la justice. Ce qu'on a voulu faire est retracer ces témoignages et mettre le doigt sur des choses assez contradictoires. En effet, la manifestation assez festive qui a précédé la nuit du décès du jeune homme, le préfet avait donné l'assurance qu'il n'y aurait pas d'intervention de la police. Pourtant, finalement, il y a eu une forte concentration de forces de police à un endroit où il n'y avait rien à défendre. Les policiers, qui n'ont cessé de dire qu'ils avaient été menacés, étaient derrière un grillage. Ce qui a pu être relaté comme des jets vers eux de cocktails Molotov, étaient en fait très artisanaux. Il y a eu surtout des jets de pierres et de mottes de terre. Et ils étaient assez loin du grillage en question. Cela ne justifie pas ce déploiement de grenades offensives.

il y a des enregistrements qui prouvent que la police a su tout de suite que Rémi Fraisse était mort et que c'était à cause d'une grenade offensive

RT France: Depuis la publication de votre rapport, les autorités ont-elles réagi?

F.D: Aucune réaction pour le moment. Mais nous leur avons envoyé. Nous pensons qu'il aura des suites. De toute façon, il y a toujours une enquête en cours. Notre souci principal est qu'il n'y ait pas un lampiste qui paie pour des ordres qui seraient venus de nettement plus haut. Ce n'est pas exclu. Notre objectif est que la vérité éclate et que ce qui est encore douteux soit enfin mis en lumière.

Mais il est vrai que ce qui nous a beaucoup intrigués est la réaction des autorités dans les 48h qui ont suivi le décès de Rémi Fraisse. Elles ont totalement nié les faits alors qu'il y a des enregistrements qui prouvent que la police a su tout de suite que Rémi Fraisse était mort et que c'était à cause d'une grenade offensive.

RT France: Comment expliquer ce silence?

F.D: La panique et la volonté d'enterrer les choses le plus vite possible pour que cette construction du barrage commence. 

RT France: C'était donc l'obsession des autorités?

F.D: Oui, d'ailleurs l'objectif d'occuper ce terrain était une façon de mettre les zadistes devant le fait accompli. Et de rendre ainsi de plus en plus difficile le fait de renoncer à ce barrage. 

Nous souhaitons non pas moins de police mais une police qui remplit une mission de protection et ses missions républicaines

RT France: Plus largement, qu'est-ce que tout cela dit de la démocratie, du fonctionnement de la police en France?

F.D: Cela dit des choses pas très positives. Si on regarde ce drame, cette espèce d'omerta qui a entouré ce drame, les déclarations martiales de Manuel Valls à l'Assemblée nationale dans lesquelles il a commencé à dire qu'il ne laisserait pas mettre la police en cause. On a voulu également faire de Rémi Fraisse quelqu'un de violent, ce qui n'était pas le cas. On peut ajouter le drame de Clichy-sous-Bois et les nombreuses bavures policières. Tout cela est assez inquiétant. Pourtant la police est une institution importante, y compris dans une démocratie.  Nous souhaitons non pas moins de police mais une police qui remplit une mission de protection et ses missions républicaines. 

RT France: Un autre drame comme celui-là vous semble-t-il encore possible?

F.D: Oui tout à fait. Quand on écoute les gens sur le terrain, sur ces lieux où des luttes pour l'environnement continuent, un autre drame comme celui-là est hélas possible et envisageable.

 

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