John Laughland est un universitaire britannique spécialisé en géopolitique et philosophie politique. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages traduits en sept langues.

Réalisation du Brexit : une victoire pour la démocratie contre l’acharnement des élites

Réalisation du Brexit : une victoire pour la démocratie contre l’acharnement des élites© HENRY NICHOLLS Source: Reuters
Un homme avec le drapeau britannique le jour du Brexit à Londres

Les élites européennes sont comme les Bourbons selon Talleyrand : ils n’ont rien appris et rien oublié. L'universitaire John Laughland revient sur la question européenne au sein de la politique britannique.

Lors de son annonce officielle de l’accord qui venait d’être conclu, le 24 décembre, entre l’Union européenne et le Royaume-Uni, la président de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a cité le grand poète britannique, T. S. Eliot pour démontrer que la fin de l’adhésion britannique à l’UE marque un nouveau départ dans les rapports entre Londres et les 27.  En réalité ses propos montraient que le profond malentendu entre la Grande-Bretagne et le continent sur les questions essentielles persiste malgré de si longues années de tensions.

Le malentendu concerne le concept de « souveraineté », mot que Mme von der Leyen prononce avec mépris.  Elle l’a notamment écarté comme « un slogan » avant de présenter sa vision des choses : « Pour moi, la souveraineté implique la capacité de travailler, voyager, étudier et faire des affaires sans entraves dans 27 pays. Elle nous appelle à mettre en commun nos forces et à parler d'une seule voix dans un monde fait de grandes puissances.Et en ces temps de crise, elle nous appelle à nous relever mutuellement, plutôt que d'essayer d'y arriver chacun pour soi. » 

Avec ces propos banals, qui ne font que répéter les affirmations habituelles en faveur de la grosse machine bruxelloise, Mme von der Leyen montre qu’elle n’a absolument rien compris, ni en science politique ni en histoire récente.  Indépendamment du fait qu’il est difficile de voir l’UE comme un ensemble de pays qui travailleraient ensemble – Bruxelles est plutôt un ring où chaque pays essaie prendre le dessus sur les autres, comme le montre la crise du Covid – et indépendamment du fait qu’elle ne sait pas du tout ce qu’est la souveraineté comme concept essentiel de l’État, ses paroles illustrent le profond aveuglement des élites européennes et leur incapacité de comprendre les raisons pour lesquelles le Britanniques ont choisi le Brexit. 

Tout d’abord, il faut rappeler que les Britanniques l’ont choisi explicitement à trois reprises : au référendum de juin 2016 ; aux élections européennes de mai 2019, scrutin que le Brexit Party a remporté de très loin pour devenir la plus grande délégation au sein du Parlement européen, plus grande encore que celle des Chrétiens démocrates allemands pourtant hégémoniques; et aux élections législatives de décembre 2019, quand les Conservateurs sous Boris Johnson ont obtenu la plus grande majorité parlementaire d’un gouvernement britannique depuis les années quatre-vingts (majorité absolue de 80 sièges).

Au vu de ces trois scrutins, dont les résultats sont sans appel, il est intolérable de balayer le Brexit, comme le font tant de dirigeants européens, comme un feu de paille populiste où un électorat aurait semé la pagaille après avoir été induit en erreur par des politiciens opportunistes et menteurs, Boris Johnson en tête.  Il faut en effet souffrir d’une mentalité profondément anti-démocratique, et avoir la conviction suffisante et très ancrée que la vision des élites est supérieure à celle des peuples, pour dénigrer ces trois scrutins, de plus dans une grande démocratie, comme des votes infantiles en faveur d’un simple slogan (et comme si les slogans des parti pro-européens n’étaient pas plus bêtes encore).

Bien au contraire, les votes en faveur du Brexit, qui ont abouti à l’accord signé la veille de Noël, représentent non pas une aberration populiste et éphémère, mais au contraire la conséquence grandiose d’un processus politique qui dure depuis au moins une génération et dont les racines remontent non seulement aux années cinquante, début de la construction européenne, mais en réalité à 1940 quand le Royaume-Uni se trouvait totalement seul pendant plus d’un an face à une Europe unie sous l’Allemagne nazie.  Quand les Britanniques ont remporté la victoire avec leurs alliés, cinq ans plus tard, leur identité nationale sortait du conflit non pas détruite ou abîmée par celui-ci, comme cela était le cas pour les identités nationales des autres pays européens qui ont tous subi l’occupation ou la défaite ou les deux, mais décisivement renforcée.  Cet exceptionnalisme britannique explique tout.

Plus prosaïquement, le Brexit trouve ses racines dans le discours de Bruges prononcé par Margaret Thatcher le 20 septembre 1988, dans lequel le premier ministre britannique s’est opposé au fédéralisme européen et, le 30 octobre 1990, quand elle a exprimé, avec sa véhémence légendaire, son opposition à la monnaie unique proposé par Jacques Delors. Peu après cette intervention musclée à la Chambre des communes, elle a été renversée par les pro-européens au sein du Parti conservateur pour quitter le pouvoir le 22 novembre 1990.  L’accord du Brexit, signé trente ans et un mois presque jour pour jour après son départ du 10 Downing Street, représente l’aboutissement d’une lutte menée par une génération entière de politiciens, journalistes et historiens qui ont consacré leur vie à cette cause.

Parmi les noms qu’il faut citer : Sir William Cash, 80 ans, président de la « Chambre étoilée » d’Eurosceptiques conservateurs dont le soutien à l’accord du 24 décembre sera essentiel pour assurer un vote favorable à la Chambre des communes cette semaine et qui, élu en 1984, a consacré trente ans de vie politique à la question européenne ; Boris Johnson, jeune correspondant du Daily Telegraph à Bruxelles à partir de 1989, dont la rubrique anti-UE exerçait une influence certaine sur l’opinion publique et sur Mme Thatcher elle-même ; Daniel Hannan, pendant 20 ans député européen et, selon The Guardian, l’ « homme qui vous a apporté le Brexit » par son militantisme infatigable; Dominic Cummings, jusqu’à récemment conseiller spécial du Premier ministre et en 1999 nommé directeur de la campagne pour garder la livre sterling ; et, plus modestement, votre serviteur qui en 1997 ai publié l’un des premiers livres analysant l’idéologie de l’intégration européenne ce qui me valait l’étiquette « un des architectes intellectuels de l’Euroscepticisme britannique » par le ministre de l’Europe de Tony Blair.

La victoire de ces personnes est d’autant plus grande que la résistance qui leur était opposée était immense : la quasi-totalité de la fonction publique, acquise à la cause pro-UE ; la grande majorité - de la magistrature, comme le montraient les arrêts sans précédent de la Cour suprême contre la validation du Brexit par les gouvernements de Theresa May et de Boris Johnson; une grande partie du Parti conservateur dont certains ‘éléphants’ ont tout fait pour saboter leur propre gouvernement ; et, bien sûr, la BBC, ce géant médiatique de l’État qui est un édifice du politiquement correct. Ces opposants ont ouvertement milité pour « stopper le Brexit », c’est-à-dire pour annuler le résultat sans appel du référendum de 2016, livrant ainsi une bataille féroce contre le choix de l’électorat.

Le Brexit n’est donc pas un spasme irrationnel d’un peuple coléreux, c’est une épopée politique d’une intensité extrême car d’une importance existentielle qui aura marqué une génération entière d’hommes et de femmes britanniques.  Quoi qu’on en pense, il n’est pas sérieux de ne pas le prendre au sérieux mais de continuer comme si rien n’était, comme le fait, de marbre, Mme von der Leyen, incarnation du brezhnévisme bruxellois.  Quatre premiers ministres (Margaret Thatcher, John Major, David Cameron et Theresa May) ont payé de leur vie politique leurs tentatives de résoudre la question européenne : si, comme cela semble être le cas, Boris Johnson en fera non pas une pierre d’achoppement mais un tremplin pour le reste de son mandat et pour l’avenir de son pays, il aura sauté là où des géants devant lui ont trébuché.

Plutôt que de citer le pessimiste Eliot, il aurait fallu que Mme von der Leyen cite le grand poète du 19e siècle, Alfred Lord Tennyson qui dans son eulogie d’Ulysse décrit les forces déclinantes mais toujours grandes du héros grec et de son peuple :

Si on nous a beaucoup pris, beaucoup nous reste,
Et si nous avons perdu cette force
Qui autrefois remuait la terre et le ciel,
Ce que nous sommes, nous le sommes.

John Laughland

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