Par Sébastien Boussois Tous les articles de cet auteur
Sébastien Boussois est docteur en sciences politiques, chercheur sur le Moyen-Orient et les relations euro-arabes, le terrorisme et la radicalisation. Il est également enseignant en relations internationales.

Fin du conflit au Haut-Karabagh: succès des puissances régionales face au déclin du multilatéralisme

Fin du conflit au Haut-Karabagh: succès des puissances régionales face au déclin du multilatéralisme© Vahram Baghdasaryan/Photolure Source: Reuters
Deux hommes marchent le long des tombes de soldats et de civils tués durant le conflit dans le Haut-Karabagh, à Stepanakert, le 2 novembre 2020 (image d'illustration)

Pour Sébastien Boussois, le nouveau cessez-le-feu entre Arméniens et Azéris sur la question du Haut-Karabagh, qui a été permis par la médiation d'un Etat – la Russie –, met en lumière le déclin des résolutions multilatérales aux crises.

Dans le monde d’après Trump dont héritera Joe Biden le 20 janvier 2021, le nouveau président des Etats-Unis devra faire face à une mission essentielle pour la stabilité du monde : tenter le réinvestissement du multilatéralisme sur une planète où le retour au bilatéralisme prend de plus en plus le pas. Et ce n’est pas gagné, tant à la fois le retrait américain d’un certain nombre de régions pourtant stratégiques, l’affaiblissement de l’ONU par voie de fait, que le retour de la Russie et d’autres puissances régionales émergentes pèsent de plus en plus dans la négociation régionale de conflits locaux larvés. Et avec succès. Car depuis des années, les institutions internationales ont été mises de côté dans bon nombre de situations de crise et de guerre où le droit international aurait dû permettre une paix négociée et durable. La signature d'un nouvel accord de cessez-le-feu cette nuit autour du Haut-Karabagh, cette fois-ci espérons-le total, entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, qu’a annoncé le président russe Vladimir Poutine, est la preuve supplémentaire, s’il en était, du retour en force des puissances régionales pour pallier justement la fragilité désormais conjoncturelle et structurelle de la communauté internationale.  

Depuis le déclenchement de la guerre le 27 septembre dernier, entre Bakou et Erevan, seul Moscou, de par ses bonnes relations historiques diplomatiques et stratégiques avec les deux belligérants, a joué un rôle majeur dans la tentative de parvenir à une sortie de crise la plus rapide et la moins meurtrière possible. Certes le soutien d’Ankara à l’Azerbaïdjan a donné du poids à l’intervention militaire qu’a entrepris Bakou pour récupérer le Haut-Karabagh depuis plusieurs semaines, mais c’est bien la Russie qui a poussé ses pions pour jouer le rôle de médiateur incontournable des crises régionales à venir. On peut passer son temps à la critiquer en Europe, mais du point de vue de la realpolitik, elle n’a pas eu grande difficulté à profiter du vide qui règne dans la région. En effet, le conflit au Haut-Karabagh a démontré que le droit international a dans cette situation à la fois perdu et en même temps gagné.  

Perdu, car il existe bien le groupe de Minsk, créé en 1992 à la suite de la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan et où Erevan dans sa guerre d’indépendance s’est emparé du Karabagh, et qui aurait dû jouer depuis un rôle majeur dans la sortie de crise. Créé sous les auspices de l’OSCE [1], coprésidé par les USA, la France, et la Russie, il n’est pourtant pas parvenu à peser de tout son poids pour stopper la guerre au plus vite ; Donald Trump ayant bien d’autres priorités d’une part, et Emmanuel Macron bien trop sous influence des groupes de pression pro-arméniens en France court-circuitant la neutralité nécessaire pour jouer un rôle diplomatique fort et crédible. Seule la Russie, en bons termes avec les deux, soutenant traditionnellement l’Arménie politiquement et militairement tout en fournissant aussi militairement l’Azerbaïdjan, avait la capacité de pousser les protagonistes à revenir à la table des négociations.  

Gagné, car comme l’a maintes fois précisé Bakou, l’objectif de cette guerre n’était que de faire respecter une législation internationale qui depuis près de trente ans, demandait le retrait immédiat et sans conditions du Karabagh par l’Arménie, reconnaissant de facto la souveraineté azérie sur ce territoire. Ce sont les fameuses résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies n° 822 (1993), 853 (1993), 874 (1993) et 884 (1993) et la résolution n° 62/243 (2008) de l’Assemblée générale de l’ONU. L’Azerbaïdjan a donc pris ce droit international qu’on n’était incapable de faire appliquer. Chaque pays est censé garder les positions acquises en un mois et demi de conflit et c’est clairement une défaite de l’Arménie.  

Joe Biden sera-t-il capable d’inverser la tendance? En attendant, l’urgence est de pouvoir régler un certain nombre de différents en «local» si le droit international ne parvient plus à avoir prise sur des questions qui semblent parfois le dépasser. Car il ne s’agit plus de jouer la surenchère législative, il faut pouvoir avoir les moyens de le faire appliquer. Pour autant, est-ce un mal que des puissances régionales jouent le rôle d’arbitre à court ou moyen terme ? Pas si sûr. Depuis la fin de la guerre froide, les sphères d’influence des grandes puissances n’ont jamais totalement disparu et ont préexisté à la règlement internationale. Avec le déclin des USA, le retour de la Russie, la montée irrémédiable de la Chine, l’influence de puissances continentales comme le Brésil ou l’Inde, il faudra compter de plus en plus sur des solutions alternatives au multilatéralisme. L’exemple du Haut-Karabagh pourrait être une nouvelle illustration que la guerre est toujours bien un moyen de faire de la politique par d’autres moyens. Et mettre la communauté internationale face à ses propres incohérences qui n’ont que trop duré dans des situations tragiques comme en Syrie, en Libye ou au Yémen par exemple. 

Sébastien Boussois

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