La France peut-elle vraiment «aider» le Liban ?

La France peut-elle vraiment «aider» le Liban ?© Thibault Camus/Pool Source: Reuters
Le président de la République française Emmanuel Macron visite, le 6 août, le port de Beyrouth dévasté par les deux explosions survenues deux jours plus tôt (image d’illustration).

Le président français s’est rendu le 6 août sur les lieux des explosions qui ont ensanglanté le port de la capitale libanaise. Pour le chercheur Adlene Mohammedi, la diplomatie française a besoin d’imagination si elle souhaite peser dans la région.

Alors que le Liban traverse déjà une crise sociale, économique et politique d’une rare violence (rejet de la classe et du système politiques, généralisation de la pauvreté et du chômage, dévaluation abyssale ...), le désastre de mardi constitue assurément un facteur aggravant. Outre les 137 morts et les milliers de blessés, Beyrouth est confrontée à une véritable catastrophe humanitaire : infrastructures détruites (le port) ou endommagées (l’aéroport), 300 000 personnes sans domicile, silos de céréales détruits (et donc risque de pénurie de farine) ...

Dans ces conditions, l’aide humanitaire internationale dont bénéficie aujourd’hui le Liban est nécessaire. Mais lorsque le président français dit vouloir «lancer une nouvelle initiative politique» et demander au dirigeants libanais «de changer le système», on est bien obligé de se demander si une telle démarche est opportune. La même question se posait – mais pour des raisons différentes –  lorsque le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, martelait «aidez-nous à vous aider, bon sang !»

Diplomatie versus communication

Ce ton, volontiers paternaliste, a d’ailleurs été celui de l’éditorial du journal Le Monde : «La solidarité internationale doit s’exercer à plein, non seulement pour panser les nouvelles plaies du Liban, éternel terrain de rivalités entre puissances étrangères, mais pour aider ce pays pas comme les autres à sortir d’une impasse quasi existentielle et à se réinventer.» Si l’aide humanitaire, dans un contexte de grave crise ou de désastre, est forcément la bienvenue, aider les pays à «se réinventer» relève davantage de l’ingérence et de la domination que de la diplomatie et de la coopération.

Le propos du chef de la diplomatie était gênant du fait de son caractère irrationnel : quand un pays traverse une grave crise (60% de la population sous le seuil de pauvreté, 35% de chômage, dévaluation spectaculaire), et quand cette crise est susceptible de provoquer une dégradation du climat géopolitique régional, on ne peut pas escompter des réformes structurelles dans l'urgence.

Le propos du chef de l’État est gênant pour deux raisons majeures : parce qu’il laisse entendre qu’un acteur extérieur peut contribuer à «changer le système» libanais (à sa décharge, rappelons qu’il ne fait que constater l’absence de souveraineté libanaise) et parce qu’il fait fi du piètre bilan de la France au pays du cèdre. Il ne s’agit pas ici de remonter à l’influence française au mont Liban au XIXe siècle, à la création de l’Etat du Grand Liban en 1920, ou encore au soutien apporté au général Michel Aoun à la fin des années 1980. Mais la bienveillance accordée au «haririsme» (principal vecteur de gabegie ces trente dernières années) mérite assurément un recul critique. D’ailleurs, au lendemain des explosions, l’ancien Premier ministre Saad Hariri a été chahuté par des Beyrouthins en colère.

Il ne faudrait pas confondre communication diplomatique (l’ensemble des discours qui peuvent entourer une action diplomatique) et diplomatie communicationnelle (une diplomatie qui repose essentiellement sur des discours et des images). Si certaines images peuvent rassurer ou faire plaisir, elles ne peuvent pas se substituer à un changement d’orientation. La France peut difficilement susciter l’enthousiasme qu’elle a pu susciter en d’autres temps dans le monde arabe (au-delà du Liban) en assumant son alliance avec l’Arabie saoudite (dont le bilan est particulièrement mauvais au Moyen-Orient, y compris au Liban), en se montrant systématiquement pusillanime concernant les agressions israéliennes et en soutenant le camp politique le plus néfaste sur la scène libanaise. Un peu d’imagination s’impose.

De nouvelles pressions sur le gouvernement libanais en perspective

Après avoir déploré cette tragédie, le gouvernement libanais a décidé de s’attaquer aux responsabilités directes supposées : il demande, par exemple, l’assignation à résidence des responsables du stockage de l’ammonium (la cause identifiée étant une cargaison de nitrate d’ammonium estimée à 2 750 tonnes stockée sans mesures de précaution depuis six ans). Mais dans la mesure où ces explosions – si leur caractère accidentel est confirmé – révèlent les carences de la classe dirigeante libanaise dans son ensemble, le gouvernement (au même titre que la classe politique libanaise dans son ensemble) pourrait être confronté à de nouvelles manifestations.

Sur le plan politique, le gouvernement libanais est de plus en plus fragile. Depuis la formation du gouvernement Hassane Diab en janvier dernier, le pouvoir libanais repose sur un socle politique rétréci (principalement le Hezbollah et ses deux principaux alliés : le courant du président Michel Aoun et le parti Amal du président du Parlement Nabih Berri) et il subira deux types de pressions : le mécontentement populaire (qui cible tout le système politique libanais) et les attaques des partis politiques hostiles au Hezbollah et au président Michel Aoun (les Forces libanaises et le courant joumblattiste).

Sur le plan géopolitique, les ennemis du Hezbollah – Etats-Unis, Israël et Arabie saoudite – sont tentés d’utiliser cet épisode pour en faire la cause de tous les maux du Liban. En réalité, en défendant fermement jusqu’ici le pouvoir libanais (y compris Saad Hariri), le Hezbollah a donné l’impression de privilégier la fragile et sacro-sainte «stabilité» aux attentes populaires. Cela en fait un parti légitimiste plutôt qu’un acteur subversif.

Cette destruction du port de Beyrouth illustre l’absence d’Etat au Liban et les méfaits d’un système confessionnel, vecteur de clientélisme. Pour construire leur Etat, les Libanais n’ont besoin d’aucune puissance étrangère. Au contraire, au clientélisme interne s’ajoute un clientélisme international tout aussi nocif. Les Libanais ont simplement besoin d’un nouveau pacte national qui soit cette fois fondé sur la citoyenneté.

Adlene Mohammedi

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