Serbie-Kosovo : les négociations de la dernière chance ?

Serbie-Kosovo : les négociations de la dernière chance ?© REUTERS/Laura Hasani
Manifestation au Kosovo en 2018 (image d'illustration).

Le chercheur Alexis Troude et le secrétaire général du Collectif pour la paix au Kosovo Paul Antoine décryptent les enjeux d'une rencontre cruciale qui doit avoir lieu ce 16 juillet à Bruxelles entre les dirigeants de la Serbie et du Kosovo,

Le Premier ministre kosovar Avdullah Hoti et le président serbe Aleksandar Vucic devaient se rencontrer à Bruxelles ce 12 juillet pour la reprise du dialogue entre Pristina et Belgrade, sous l'égide du chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell. La rencontre a finalement été reportée et devrait se dérouler ce 16 juillet.

Il s'agit de la première rencontre dans le cadre du dialogue facilité par l'UE depuis novembre 2018. 

Le président serbe Aleksandar Vucic est arrivé le 9 juillet à Paris pour rencontrer le président Macron ainsi que le Premier ministre du Kosovo Avdullah Hoti. Ce sommet intervient dans un climat d’instabilité dans les Balkans, avec comme toile de fond un réveil du peuple serbe au Monténégro et en Serbie et une colère sourde des Albanais du Kosovo qui se sont fait voler leurs votes par les ambassadeurs britanniques, allemands et américains. Les Serbes du Monténégro défilent depuis janvier chaque dimanche par dizaines de milliers dans tout le pays pour s’opposer à la décision du président Milo Djukanovic d’exproprier les biens de l’Eglise serbe orthodoxe; en Serbie, des milliers de manifestants défilent chaque soir depuis plusieurs jours contre la corruption et l’autoritarisme d’Aleksandar Vucic. De leur côté, les Albanais du Kosovo avaient largement choisi comme Premier ministre Albin Kurti, promoteur de la ligne ultra-nationaliste de la grande Albanie et donc du rattachement du Kosovo à l’Albanie, une formalité pour la grande majorité des Albanais. Mais face aux pressions des Etats-Unis, Albin Kurti a du démissionner le 24 mars. Par ailleurs le président du Kosovo, Hashim Thaci, est inculpé pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre; il a donc décidé de ne pas participer aux pourparlers avec Belgrade sous l’égide de l’ONU.

Ces discussions sont placées sous le signe de la normalisation des relations entre Belgrade (capitale de la Serbie) et Pristina (capitale de l’Etat auto-proclamé du Kosovo). Or il faut savoir que depuis 2013 les négociations entre Belgrade et Pristina ont été rompues plusieurs fois par la partie albanaise. Cette fois encore, ils envoient un second couteau Avdullah Hoti, qui avait même déclaré ne pas être sûr de pouvoir se rendre à Bruxelles le jour de la rencontre prévue.

Dès le 10 juillet, Vucic s’est déclaré satisfait de ses entretiens en tête à tête avec Emmanuel Macron. Toutefois, il a déclaré qu'il était présent en dépit des manifestations à Belgrade afin de «réduire les tensions entre Serbes et Albanais». S'il est là pour discuter des principes, il ne s’attend pas à un règlement final lors de ce round de négociations.

Mais les motivations réelles et profondes de cette rencontre au sommet à Bruxelles sont ailleurs.

En pleine crise dans son pays, le président américain Donald Trump espère arracher une victoire diplomatique avant les élections présidentielles de novembre ,et c’est pourquoi les négociations entre Belgrade et Pristina avaient dans un premier temps été accélérées. Trump veut également désengager une partie de ses troupes d’Europe du sud-est; présents dans les bases de Roumanie, Bulgarie, Bosnie et Kosovo, une partie des soldats américains s’apprêtent à partir.

Les dirigeants serbes et kosovars étaient censés se retrouver à Washington il y a un peu plus de deux semaines, mais c’était sans compter sur la mise en examen de Hashim Thaçi et d’autres anciens leaders de l’UCK, le bras armé de la mafia albanaise pendant la guerre en 1999. La rencontre qui fut donc annulée a permis à Emmanuel Macron et à Angela Merkel d’essayer de redorer l’image de l’Union européenne après la gestion de la crise du coronavirus et notamment le manque de solidarité avec ses membres comme l’Italie par exemple.

Du côté français et allemand, c'est une course poursuite afin de reprendre le dossier kosovar en mains. En effet, dès 1999, la France et l’Allemagne avaient misé sur les ex-guérilleros de l’UCK afin de créer, sur le flanc sud de la Serbie, un Etat de toutes pièces. Or, 20 ans plus tard, force est de constater que cet Etat manqué, cumulant les points négatifs (chômage massif, corruption généralisée et mafias redoutables) ne fonctionne pas. Les Européens ont compris tardivement qu’à force de laisser au cœur de l’Europe un véritable trou noir, ils risquent de créer une zone instable et incontrôlable.

Les Serbes sont convaincus que concernant le Kosovo, l’Occident a ouvert la boite de pandore en permettant, en temps de paix, qu’une sécession aboutisse en Europe (février 2008). C’est vrai en Bosnie où les amis de Bernard-Henri Lévy, soutenus par les Etats-Unis se sont ensuite retournés contre l’Occident; c’est maintenant vrai au Kosovo où après avoir réveillé et nourri le sentiment nationaliste déjà très fort des Albanais, ils réclament maintenant ce que les Kouchner, Fabius et BHL leurs avaient promis : un empire Albanais, une construction ethnique et ultra nationaliste quitte à détruire un équilibre déjà bien fragile.

Depuis les bombardements de 1999, la mission internationale de l’ONU (MINUK) et les forces de l’OTAN (KFOR), la gestion internationale de cette province méridionale de la Serbie s’est avérée être un fiasco total. En lieu et place du rêve onusien du «state-building», c’est un Etat failli unique en Europe qui a été engendré par l’action des acteurs occidentaux; le protectorat militaire de l’OTAN n’a fait que couvrir la politique d’épuration ethnique des autorités de Pristina à l’encontre de toutes les minorités (Serbes, Goranis, Turcs). Dans cette situation intenable qui perdure depuis 20 ans, ceux qui profitent de cette situation sont les mafieux qui règnent de main de maître sur cette région. Le Kosovo est un bon exemple des conséquences d’une politique menée à très court terme par des dirigeants européens qui ne connaissent ni l’histoire ni les enjeux locaux dans les Balkans.

Il y a peu à attendre de ce sommet lors duquel Macron et Merkel vont à nouveau mettre la pression sur le président serbe pour qu’il reconnaisse la sécession de la province serbe du Kosovo-Métochie, pourtant sous souveraineté serbe depuis la résolution 1244 de l’ONU, au détriment des choix du peuple serbe et du droit international. Personne en Europe ne comprend les Balkans et n’a la vision nécessaire pour régler la question du Kosovo, d’un côté comme de l’autre. Ce sommet est un énième moyen pour Macron de se donner une stature de chef d’Etat, une stature de leader international, tout cela à peu de frais et sur un dossier qu’il ne maîtrise pas. Auréolé de son surnom de «président jeune et dynamique» pensant enterrer «le vieux monde», Macron fait en fait ce que l’ancien dont il provient a toujours fait, suivre les Allemands et leur politique anti-serbe dans les Balkans. Ce forum des Balkans n’est finalement qu’une pathétique tentative de court-circuiter les Américains; rencontre vide de sens. Les Albanais n’y ont d’ailleurs envoyé qu'un troisième couteau inconnu au bataillon.

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