Stéphane Rozès : «Le gouvernement Castex apparaît moins néolibéral»

Stéphane Rozès : «Le gouvernement Castex apparaît moins néolibéral»© pool Source: Reuters
Le premier Conseil des ministres pour le nouveau gouvernement de Jean Castex

Stéphane Rozès, président du CAP ( Conseils, analyses et perspectives), est également enseignant à Sciences-Po et HEC. Observateur et analyste de la vie politique française, Il expose pour RT France ce que lui inspire ce gouvernement Castex.

RT France : Comment expliquer le choix du premier ministre. Jean Castex, a-t-il vocation de rester longtemps à la tête du gouvernement ?

Stéphane Rozès : Oui. Le choix du nouveau Premier ministre Castex se justifie par la volonté du président  de mettre en place, après la crise pandémique et le choc économique et social qui vient, un gouvernement adapté au «nouveau chemin» qui enjambe dans les propos d’Emmanuel Macron la présidentielle de 2022. On aurait pu voir advenir un gouvernement d’union nationale avec une forte personnalité à Matignon et des ténors de droite et de gauche. Faute de personnalités fortes et disponibles, le président Macron a préféré un gouvernement de mission et de rassemblement. La caractéristique de Jean Castex est d’être un haut fonctionnaire et un élu local qui, certes vient du parti Les Républicain, mais qui ne se retrouve pas à Matignon, contrairement à son prédécesseur, du fait qu’il représente une sensibilité politique de droite, mais du fait que c'est un serviteur de l’Etat. De sorte que l’on comprend, à travers sa personnalité, deux choses : d’une part, le président Macron veut recentrer le pouvoir à l’Elysée, là où dans la dernière période, depuis les Gilets jaunes, il pouvait y avoir des désaccords sur l’analyse de la société et sur la façon de conduire les réformes et sur leurs contenus entre l’Elysée d’un côté, et Matignon et Bercy de l’autre. A juste titre : le président Macron souhaite tenir ensemble le souhaitable et le possible. Jean Castex est là pour décliner la politique souhaitée par Emmanuel Macron au plan des territoires et avec les partenaires sociaux, c’est ce que Jean Castex appelle une «méthode» pour un «nouveau pacte social». Il a demandé à l’Etat de dégager les orientations stratégiques et ensuite aux territoires et partenaires sociaux de les décliner. Il a le talent pour en être le chef d’orchestre. Il y a eu, à ce propos, un petit moment de cacophonie. Par le biais du président de l’Assemblée nationale, l'Elysée a dû préciser à Matignon que c’était au président de parler le 14 juillet pour fixer la feuille de route, et ensuite au Premier ministre de mettre en œuvre et de s’en expliquer devant le Parlement. D’autre part, le Premier ministre se définit comme un «gaulliste social». Son profil sera plus adapté à ce que le pays redoute : le choc économique qui va arriver à la rentrée, et qui va entraîner environ 800 000 chômeurs de plus et sans doute, une grave crise sociale avec un pays qui va être très bousculé. Le premier ministre Castex est, comme son prédécesseur issu du parti Les Républicains, mais son prédécesseur était un néolibéral orléaniste, là où Jean Castex se définit comme un «gaulliste social».

RT France : Un remaniement tant attendu et pourtant pas beaucoup de noms. Est-ce décevant, finalement ?

SR : Les noms ne sont que la distribution politique au service d’une politique. On comprend à travers des ministres qui ont changé de portefeuille, ceux qui sont arrivés et ceux qui sont parti, que c’est le changement dans la continuité. Pour ce qui concerne la continuité, les secteurs essentiels voient une stabilité ou une montée en compétence. Au plan économique et pour la relance d’abord, le président et son Premier ministre ont misé sur la  stabilité : Bruno Le Maire demeure à Bercy. Au Travail, il y a Elisabeth Borne, ministre connue à l'Environnement et bonne technicienne. De même à l’Education avec Jean-Michel Blanquer, nous avons un ministre éprouvé et compétent. Premier dans l’ordre protocolaire, Jean-Yves Le Drian au quai d’Orsay incarne aussi la stabilité. Avec le départ du ministre Castaner de Beauveau  qui, depuis le début, n’était pas à la hauteur de la fonction, le jeune ministre Darmanin qui a fait preuve de son savoir-faire à Bercy, devrait remettre à flot l'Intérieur. Stabilité encore aux Armées avec Florence Parly, un temps pressentie pour Matignon. Quant à la préoccupation environnementale, elle est assurée par l’écolo-macroniste Barbara Pompili, qui fut dans un gouvernement sous la présidence Hollande et qui est une proche de François de Rugy. Nouveauté dans le casting ministériel : deux personnalités proches de Nicolas Sarkozy, disruptives, populaires et médiatiques qui arrivent de façon tonitruante. Le gouvernement Castex apparaîtra avec eux moins néolibéral. Roselyne Bachelot est nommée à la Culture. Elle a connu, après avoir quitté la vie politique pour être éditorialiste, lors de la Covid-19, un regain de popularité. Elle qui avait été critiquée pour avoir été trop prudente à propos des tests lors du SRAS a connu un retour en grâce face à l’impréparation de l’Etat sur les masques et tests au moment de l’actuelle crise sanitaire. Sa personnalité est haute en couleur mais le milieu de la culture ne voit pas d'un mauvais œil son arrivée rue de Valois, après l’inexistence de son prédécesseur, car elle a de la pugnacité, de l'entregent et elle est, pour des raisons personnelles, une passionnée et une érudite en matière d’opéra italien. Il en est très différemment de l’avocat réputé et batailleur Dupond-Moretti comme garde des Sceaux connu pour ses philippiques contre la magistrature et le parquet. Les magistrats sont inquiets et donnent des premiers signes de mécontentement. Bachelot et Dupont-Moretti affichent une sorte de bon sens tonitruant, émotionnel comme  un message envoyé aux catégories populaire. Ils sont fort éloignés de la technostructure et des corps constitués tant le président pense nécessaire, dans les temps difficiles qui arrivent, d’occuper un espace face au populisme et Marine Le Pen. Le président commence à davantage redouter cette dernière tant il aura pu être déstabilisé par la victoire d’Aliot à Perpignan, démontrant que dorénavant, le front républicain contre le RN ne fonctionnait plus.

RT France : Certains disent que ce nouveau gouvernement sonne le retour de sarkozystes au pouvoir. Vrai ou faux ?

SR : C’est comme toujours un tout petit peu caricatural. Tout juste peut-on constater que nous entrons dans la troisième phase du macronisme. La première phase, ça a été celle de son élection et de sa première année, le président Macron signait le retour du politique, c’était une forme de néo-bonapartiste, de bonapartisme à l’heure néolibérale, qui s’adressait d’abord aux classes moyennes. La deuxième phase, quand la chancelière allemande Merkel à Aix La Chapelle l’empêche de mettre en place la deuxième étape du macronisme de la remise «en marche» du pays via une relance de l’Europe : le président Macron opère alors un tête-à-queue par rapport au contrat initial qu’il avait défini comme «la restauration de la souveraineté de la nation», de sorte que le pays consentait à des réformes jugées injustes socialement. A partir du printemps 2018, le président Macron, en revenant aux politiques de ses prédécesseurs du seul respect des contraintes extérieures économiques comptables de Bruxelles relayées par Bercy, devient alors orléaniste et rompt avec le néo-bonapartisme… Alors que la nation elle, a besoin, au contraire, de se projeter à travers une vision politique de l’intérieur vers l’extérieur. Dans ce moment orléaniste, Matignon et Bercy pèseront sur les orientations du président à l’Elysée. Le pays en réaction se mis en «jacquerie» avec les Gilets jaunes et fit «grève par procuration» avec le mouvement contre la réforme des retraites. Cela affaiblit d’autant le lien symbolique et politique entre le président et la nation. Après la crise pandémique qui pose la question de la maîtrise collective de nos destins, chaque nation a été ramenée aux fondamentaux de son imaginaire : la souveraineté nationale et son modèle social. Le président a pu et dû s’y adapter et dans la perspective d’un choc économique et social rude, il a dû revenir au volontarisme politique, à la centralisation du pouvoir à l’Elysée, avec un néo-bonapartisme plus populaire. Ce fut, en son temps, le cas de la présidence Sarkozy et que porte toujours la personnalité disruptive de l’ancien locataire de l’Elysée, nonobstant ses réseaux et intérêts. On a pu voir la patte de l’ancien Président dans la  nomination de Dupond-Moretti, la promotion de Darmanin et le retour de Bachelot.

RT France : Y'a-t-il des maillons faibles dans ce gouvernement ?

SR : Ce gouvernement se caractérise, par un niveau de compétence, supérieur aux précédents. Les maillons faibles peuvent porter seulement – on le verra à l’usage – sur des faiblesses, non en termes de capacités, mais éventuellement personnelles. On le sait, le jeune ministre de l’Intérieur Darmanin est mis en cause dans des affaires touchant à sa vie privée. Quant à Dupond-Moretti, avec personnalité talentueuse mais irruptive, il reste en délicatesse rhétorique et de posture avec les magistrats. On verra s’il peut composer avec eux pour les chantiers ambitieux qu’il a déjà annoncés. Maintenant pour l’essentiel, nous devons attendre l’allocution présidentielle du 14 juillet puis le discours de politique générale du Premier ministre pour voir la nature du projet et le programme du «nouveau chemin». C’est de leurs cohérences que dépend notre capacité à relever les graves défis à court terme auxquels nous serons confrontés.

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