«L’art de bien gouverner la France» : De Gaulle, par Denis Tillinac

«L’art de bien gouverner la France» : De Gaulle, par Denis Tillinac© STF Source: AFP
Photo d'archive du 1er juillet 1940 à Londres, du général de Gaulle s'entretenant avec un officier inconnu.

Ecrivain et journaliste, Denis Tillinac se penche sur l'héritage laissé par le général De Gaulle, et sur les leçons de gouvernance qui pourraient inspirer l'actuel locataire de l'Elysée.

Le risque des commémorations, c’est la deuxième mort. On étouffe le héros sous les louanges pour ne plus entendre sa voix. Celle de De Gaulle n’est anachronique qu’en apparence. Certes elle nous vient d’avant internet, les réseaux sociaux et la suprématie des égos. Surtout elle vient de l’Histoire – avec une majuscule – où il a imposé sa légitimité contre la basse raison des raisonneurs et des raisonnables, contre la légalité fallacieuse de Vichy, contre la diplomatie en usage, y compris chez nos alliés. Seul contre tous. Les vertus qui lui ont permis de métamorphoser son aventure improbable en une légende refondatrice ne sont pas obsolètes : le caractère, l’amour exclusif de la patrie, la foi en son étoile, le refus du fatum antique. L’art de bien gouverner la France à la façon de De Gaulle n’a donc rien perdu de sa pertinence.

Le vrai chef doit avoir de la tenue, prendre ses distances avec les idées en vogue et s’auréoler de mystère. Son verbe doit être rare, solennel et surprenant. Son action doit s’inspirer de la mémoire longue de son pays, tout en s’inscrivant dans les réalités

Macron semble vouloir s’en inspirer et d’ailleurs en épilogue (provisoire) à l’épreuve que la France vient d’endurer, son invocation de la souveraineté s’est référée clairement à l’homme du 18 juin. Lequel a défini par anticipation les qualités du chef, à la fin des années vingt, dans son premier livre «Le fil de l’épée». Le vrai chef doit avoir de la tenue, prendre ses distances avec les idées en vogue et s’auréoler de mystère. Son verbe doit être rare, solennel et surprenant. Son action doit s’inspirer de la mémoire longue de son pays, tout en s’inscrivant dans les réalités. Autant dire : sans les œillères d’une idéologie ou d’une affinité partisane. Morale rude de l’action, valable pour toutes les époques.

De Gaulle a légitimé les 25 et 26 août 1944 un principe politique contesté depuis l’abolition de la monarchie et ses suites chaotiques. En entonnant après avoir salué le peuple parisien à l’Hôtel de Ville, un Magnificat sous les voûtes de Notre-Dame, il a fait adouber symboliquement la République par nos rois capétiens et par Bonaparte. Depuis lors elle n’est plus contestée. Sur ce syncrétisme respectueux de notre mémoire se tient notre inconscient politique collectif. De Gaulle l’a si bien compris qu’en revenant au pouvoir en 1958, il a bâti des institutions qui font du Président un roi républicain, doublement légitimé par les urnes et par l’héritage d’une «grandeur» de la France – celle de Saint Louis (messianisme chrétien), des soldats de l’an II (héroïsme républicain), de ceux de la Grande Armée (romantisme de la saga bonapartiste).

De Gaulle était un chef et la France toujours divisée a toujours besoin d’un chef. Dans l’exil et la solitude (Londres, années 1940-1941) il est devenu un chef politique. Alors il a perçu la nécessité d’analyser, au-delà des réalités géo-stratégiques, les ressorts profonds du monde à venir. De même qu’il avait préconisé l’offensive de chars mobiles appuyés sur une aviation avant la guerre, il contre la doctrine routinière des «élites», de même il a compris l’impact de la technique dans des sociétés consuméristes de plus en plus massifiées, menaçant la liberté et l’intégrité spirituelle des citoyens. Ce fut son discours d’Oxford à l’automne 1941.

Aventureux, déterminé, visionnaire, réaliste, conservateur sur le plan des valeurs fondatrices, révolutionnaire sur celui des relations entre capital et travail : tel était De Gaulle et tels auraient dû être ses successeurs

Le génie de la France, forgé au long des siècles par le labeur paysan et le glaive des combattants dans le giron de l’Eglise catholique, se ressource dans son fond de sauce culturel – et à cet égard De Gaulle a toujours estimé qu’un vrai chef français ne se conçoit pas sans une vraie culture générale. Mais dès les années de guerre il s’est intéressé à l’énergie atomique, créant le CEA à la Libération, imposant la bombe dans les années soixante. Le réseau autoroutier, l’aménagement du territoire, le Concorde, le TGV (entre autres) : c’est sous son impulsion qu’un vieux pays de laboureurs et de rhéteurs est devenu une puissance industrielle et nucléaire. Aujourd’hui il s’intéresserait à la révolution numérique, aux enjeux de la maîtrise de l’espace et à l’écologie, sans jamais perdre de vue l’âme de la France, l’armature morale de son peuple, ses intérêts à longue échéance dans le concert cacophonique des nations. Aventureux, déterminé, visionnaire, réaliste, conservateur sur le plan des valeurs fondatrices, révolutionnaire sur celui des relations entre capital et travail : tel était De Gaulle et tels auraient dû être ses successeurs. Il avait (amèrement) conscience des limites de notre puissance et pris acte de la nécessité d’une Europe politique axée sur une entente étroite avec l’Allemagne. D’où son intimité avec Adenauer, le seul chef d’Etat reçu ès qualité à Colombey. En conséquence il a avalisé le Traité de Rome (marché commun) et tenté de souder politiquement les deux ennemis historiques (plans Fouchet). L’échec de ces initiatives l’a instruit des arrières-pensées de nos voisins et du caractère illusoire des fantasmes fédéralistes. Il n’aurait jamais consenti à diluer notre souveraineté dans une entité impotente autant que superfétatoire (l’UE à vingt-sept).

Macron s’il veut s’inspirer de De Gaulle devra impérativement s’émanciper... du sérail macronien, inconsistant et captif de la doxa médiatique

A long terme il imaginait une Europe «de l’Atlantique à l’Oural» face à l’Asie, aux Amériques et à l’Afrique. On ajouterait aujourd’hui la mouvance islamique. Il n’a jamais oublié qu’une alliance fructueuse doit se nouer au regard des circonstances, sans illusions sur sa pérennité et sans qu’interfère une préférence idéologique (François 1er et le Sultan ottoman, Richelieu et les princes protestants allemands, De Gaulle et Staline). Tel était le dernier héros de notre histoire fastueuse et douloureuse : un méditatif pragmatique. Tel doit être Macron s’il convoite un destin au lieu de se contenter du parcours d’un habile. Tout laisse à penser qu’il en est conscient. Il a l’audace, ce qui n’est pas rien. A-t-il le caractère du chef ? Bien gouverner la France implique un consentement ascétique à la solitude (face au système en place quel qu’il soit), le sens du tragique (pas de compassion, le chef n’est pas le patron d’une ONG humanitaire), le dédain de l’opinion (en 1940 elle était pétainiste) et le devoir d’ingratitude (face à ses obligés quels qu’ils soient). C’est un sacerdoce, pas un jeu de l’oie politicien. Macron s’il veut s’inspirer de De Gaulle devra impérativement s’émanciper…du sérail macronien, inconsistant et captif de la doxa médiatique. S’il y parvient il aura bien mérité de la France. Car dans les temps orageux qui s’annoncent, elle ne survivra qu’en redevenant gaullienne.

Macron sera gaullien s’il oublie les sigles insignifiants de la tambouille faussement démocratique (LREM, Modem, UDI, etc). Il le sera s’il fixe un cap et propose un idéal susceptible de rallier les âmes d’élite. Elles existent, mais ne sont pas où les factions lui suggèrent de les chercher pour mieux le tenir en laisse. En son temps De Gaulle, entre autres coups de génie, aura su fédérer les figures les plus hétéroclites, les plus éloignées de la norme – sans se soucier de leur provenance pourvu que leur allégeance vienne du cœur et que leur sens de l’Etat et de la mémoire de la France prime leurs inclinations. Le 18 juin fût, en l’an de disgrâce 1940, un acte d’insoumission salvateur, dicté par le refus du déshonneur et l’instinct de survie. La leçon vaut pour demain et à tout jamais.                                                                           

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