Le président a un Premier ministre au sommet de l'Etat enclavé dans les politiques bruxelloises

Le président a un Premier ministre au sommet de l'Etat enclavé dans les politiques bruxelloises© CHARLES PLATIAU Source: AFP
Le président français Emmanuel Macron et le Premier ministre Edouard Philippe lors de la cérémonie du 8 mai 2020 à Paris (image d'illustration).

Les relations entre le président de la République et son gouvernement ont été mises à l'épreuve durant la crise sanitaire qui a agité la France durant plusieurs mois, nécessitant un «remaniement» selon Stéphane Rozès, président de Cap.

RT France : Commençons par la fameuse note secrète de Gilles Legendre. Qu'avons-nous appris de cet épisode ? Quel est votre avis sur le casting ?

Stéphane Rozès (SR) : Après la crise pandémique et avant un choc économique et social sévère qui vient pour le pays et les Français, le président de la République est confronté à la question du remaniement. Un remaniement ministériel de cette ampleur dans une situation aussi grave ne peut se ramener à un casting. Il doit d’abord partir du type de politique à mener. Ce sont des problèmes de fond, de sorte que le Premier ministre et les ministres sont au service d’une orientation politique et non pas l’inverse. Le président a annoncé un nouveau chemin. Le sujet est essentiellement : va-t-il y avoir une réorientation gouvernementale du président vers une action plus souveraine, plus axée sur les fondamentaux historiques de la France, ou plutôt une poursuite aménagée du néolibéralisme ? Au sein de cette alternative, il y a évidemment la dimension écologique, mais au fond, l’alternative est essentiellement entre souveraineté nationale et néolibéralisme. Le sommet de l’Etat, indexé ces dernières années sur Bruxelles et relayé par Bercy et Matignon, est devenu néolibéral. La Nation voudrait le retour de la souveraineté.

Pour assembler nos diversités, la nation a besoin de se projeter au travers d’un projet politique, alors qu’au contraire, le sommet de l’Etat lui demande d’intérioriser des disciplines économiques extérieures, d’où notre dépression collective, notre recul économique, les régressions sociales et fragmentations. Le président, dès sa première allocution durant la crise sanitaire, a semblé revenir aux fondamentaux de la nation au travers de la question de la souveraineté et des services publics. Lors de sa dernière allocution, il l'a mise au centre du dispositif au travers de la notion d’indépendance, dans le prolongement de celle de la souveraineté. La note de Gilles Legendre n’a donc pas de sens, en ce qu’elle n’aborde pas la question première : quel type de politique mener ? Si cette note était dans la pensée présidentielle, cela voudrait donc dire plutôt la poursuite des politiques antérieures, la personnalité de Bruno Le Maire ayant l’avantage d’être en même temps dans une posture un peu plus gaullienne, mais sans doute avec les mêmes fondamentaux néolibéraux.

RT France : Le remaniement s'annonce imminent, plusieurs le confirment. Le jugez-vous nécessaire en ce moment ?

SR : Le remaniement est évidemment nécessaire après les municipales, dans la mesure où les dysfonctionnements sont apparus non seulement au sein du gouvernement, mais même entre le gouvernement et l’Élysée durant la crise sanitaire, au-delà des incompétences de nombreux ministres comme celui de l’Intérieur, la porte-parole du gouvernement, mais également la garde des Sceaux. Il y a urgence, c’est pourquoi le second tour des municipales a été décidé maintenant, découplé du premier, ce qui est une mauvaise chose pour la démocratie locale. Mieux aurait valu dans l’absolu refaire les deux tours à la rentrée. Le président tentera au maximum de former un gouvernement d’union nationale pour tenir le dispositif politique par le haut avant le grave choc économique et social qui va saisir le pays par le bas à l’automne.

RT France : Comment qualifieriez-vous les rapports actuels entre l'Élysée et Matignon ? 

SR : Il y a des désaccords d’appréciation entre l’Elysée et Matignon. Emmanuel Macron s’est fait élire sur une posture néo-bonapartiste. Matignon et Bercy, c’est plutôt la droite orléaniste. Tout cela s’est creusé au moment des Gilets jaunes, de la réforme des retraites… Le président a semblé s’aligner sur Matignon et Bercy, mais avec de vraies différences d’appréciations politiques sur l’état de la société, la situation politique et la façon de faire. Le président élu par la nation a un premier ministre au sommet de l’Etat enclavé dans les politiques bruxelloises. Sinon, je dirai qu’humainement et personnellement, les relations ne sont pas mauvaises. C’est seulement dans la cacophonie ministérielle que l’on comprend qu’il y a des dysfonctionnements de nature politique, mais les relations sont tout à fait courtoises entre le président et le Premier ministre, c’est très différent de la période Sarkozy-Fillon où le président avait des propos vraiment pas aimables à l’égard de son Premier ministre, mais ce n’est pas le cas en ce moment.

RT France : Avec Emmanuel Macron comme président, quel est le rôle du Premier ministre en France aujourd'hui ?

SR : Emmanuel Macron, comme Nicolas Sarkozy en son temps, c’était le retour du volontarisme politique à l’Elysée attendu par les Français. Dans le même temps, le sommet de l’Etat est indexé sur Bercy et les politiques de l’union européenne, de sorte que la politique de l’Etat s’éloigne de la nation, ce qui entretient structurellement un hiatus entre l’Elysée et Matignon en charge de la politique réelle au quotidien. Mais les institutions de la Ve République et le fait que le président soit élu par l’ensemble des Français font que c’est de toute façon le président qui a le pouvoir. Le Premier ministre compte assez peu pour les Français.

Mais dans le moment actuel le président a semblé faire de la communication pour entretenir son lien avec la nation dont -il dépend ultimement alors que les politiques menées au sommet de l’Etat procèdent d’un logicielle et d’une culture néolibérale indexée sur Bruxelles. En période de crise, le curseur revient vers l’Elysée, mais le sommet de l’Etat est bien enclavé dans les politiques de l’Union européenne. En fait, la popularité du Premier ministre, c’est une popularité par défaut. Souvent, les Français envoient un message au président au travers du Premier ministre. Le seul qui a du pouvoir symbolique, c’est le président de la République. Celui qui est à la manœuvre sur la politique gouvernementale réelle, c’est le Premier ministre.

RT France : La popularité d'Emmanuel Macron stagne, celle d'Edouard Philippe progresse selon les sondages. Pourquoi ?

SR : Parce que durant la crise sanitaire, le président a semblé être dans le ministère de la parole, être irénique, alors que le Premier ministre semblait être beaucoup plus concret et proche des préoccupations quotidiennes des Français. Donc, les Français envoient un message au président pour lui demander d’être plus cohérent entre le souhaitable et le possible, de s’assurer que l’Etat soit à la hauteur des attentes de la nation, ce qui n’a pas été le cas. Sidérés, les Français ont vu non seulement le retard de l’Etat, mais son impéritie et son impuissance en donnant le change en étant tatillon. C’est la nation confinée qui a relevé les défis, les secondes lignes, les salariés et agents au contact des publics, et bien entendu en première ligne les blouses blanches applaudies quotidiennement par les Français.

Les Français sont ceux qui ont jugé le plus durement leurs gouvernants durant la crise. Mécaniquement, les choses s’améliorent avec le déconfinement, mais le lien avec la nation n’est pas renoué, d’où la question cruciale de la nature du «nouveau chemin» présidentiel, de l’équipage gouvernemental pour le mettre en œuvre et la capacité de faire bouger le sommet de l’Etat.

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