Gérard Chaliand : «En Syrie, la question est de déterminer qui est l'ennemi principal»

Gérard Chaliand (capture)
Gérard Chaliand (capture)

La France a-t-elle encore une diplomatie et une politique arabe ? Vaste question à laquelle le spécialiste des relations internationales Gérard Chaliand esquisse un début de réponse et de réflexion pour RT France.

RT France : Que va changer l'implication militaire russe en Syrie ?

Gérard Chaliand (G.C.) : Cela ne va pas changer le problème mais cela va contenir et affaiblir les divers mouvements djihadistes, lesquels ne se limitent pas d'ailleurs seulement à Daesh. Il y a d'abord le fameux Front al-Nosra, qui est le représentant d'Al-Qaïda localement. Il y a ensuite une nébuleuse qui comporte presqu'une dizaine de mouvements, et qui porte le nom de Jaish al Fatah (Armée de la victoire ou de la conquête). Ces deux mouvements sont soutenus par la Turquie, le Qatar et l'Arabie saoudite, ce qui est une alliance circonstancielle assez exceptionnelle. Le fait que la Russie s'engage militairement, malgré les apparences, rend service aux Etats-Unis et à toutes les chancelleries occidentales. La Russie va faire un effort que nous ne faisons pas suffisamment. Cela va aussi forcer les Américains à être plus présents. Quant à l'argument que cette implication russe renforce Bachar el-Assad, selon moi, la question est de déterminer qui est l'ennemi principal. La réponse est simple : ce sont les islamistes. 

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RT France : Que pensez du timing entre l'ouverture d'une enquête pour crime de guerre contre Bachar el-Assad et le ballet diplomatique renforcé à l'ONU autour de la question syrienne ?

G.C. : Il y a là une étrange coïncidence. On tente de montrer que la vraie menace est Bachar el-Assad alors qu'il faudrait sérieusement s'occuper d'affaiblir les islamistes. D'ailleurs de ce côté-là on ne fait pas le travail nécessaire. Quand on regarde le nombre et la fréquence des bombardements en ce moment en Syrie par la coalition occidentale, c'est environ dix fois moins que ce qui a été fait au Kosovo en 1999. C'est en-dessous de ce qui serait nécessaire.

L'obsession française de dire que Bachar el-Assad est l'adversaire absolu a été aussi une erreur

RT France : Comment jugez-vous la position française en Syrie? Vous semble-t-elle cohérente, équilibrée ?

G.C. : Je trouve qu'on a mis beaucoup de temps à intervenir en Syrie. Quand on s'est décidé à le faire, le prétexte de légitime défense était un peu tiré par les cheveux. On aurait pu aisément comprendre que notre adversaire combattu en Irak ne l'était pas en Syrie, alors que les frontières n'existent plus entre ces deux pays. Et l'obsession française de dire que Bachar el-Assad est l'adversaire absolu a été aussi une erreur. Après tout, on le recevait avec le tapis rouge jadis. Le problème n'est pas Bachar el-Assad, qui ne veut pas faire d'attentats sur le sol européen. C'est là l'agenda des autres. Il ne faut pas se tromper d'adversaire. Ce mélange de moral et de realpolitik n'est pas très bon.

La Libye a été une énorme bêtise. 

RT France : La France a-t-elle encore une politique arabe ? Ces dernières années, elle semble s'être résumée à des bombardements, en Libye, en Irak et maintenant en Syrie...

G.C. : La Libye a été une énorme bêtise. Le Conseil de sécurité avait délivré un mandat pour défendre la population de Benghazi. Nous l'avons dépassé et nous avons été jusqu'à faire liquider un président, ce qui évidemment n'était pas du tout dans le mandat. Si les Chinois ou les Russes avaient fait cela, on aurait crié à l'intolérable. A l'illégalité totale. Quatre ans plus tard on voit les dégâts collatéraux que cela a entraîné, dans le Sahel notamment.

RT France : Les amitiés françaises avec les monarchies arabes ou même l'alignement sur les Etats-Unis n'ont-ils pas enfermé la diplomatie française ?

G.C : Est-ce vraiment une diplomatie? On est avec ceux qui peuvent nous acheter, avec ceux qui peuvent nous payer. Le dos au mur, on est content d'avoir vendu les navires russes aux Saoudiens, car ce sont eux qui ont payé pour les Egyptiens en réalité. On vend des Rafales, et voilà tout. Ce n'est pas une diplomatie, ce sont des affaires. En échange de ce qu'on nous achète, nous faisons des choses qu'on n'aurait pas imaginé à l'époque de Charles de Gaulle. La France, en 40 ans a dégringolé de statut.

RT France : Vous dites que Daesh sera défait et qu'il s'agit là surtout d'une vaste entreprise de communication qui n'a pas forcément de ressources militaires solides. Pourquoi ?

G.C. : Militairement Daesh est modeste. Ils sont 25 000 combatttants sérieux. Daesh contrôle de fait une région sous-peuplée : un triangle désertique entre Raqqa, Palmyre et Deir el Zor. Quand on nous dit qu'il contrôle un territoir grand comme la Grande-Bretagne, ce n'est pas si simple. C'est une zone que je connais bien. Ce qui compte vraiment en Syrie d'un point de vue stratégique est la région côtière et ses 200 kilomètres à l'intérieur des terres : là sont les zones urbaines peuplées. 

Ils ne se sont pas illustrés par des succès militaires, mais par leur présence médiatique par le contrôle des réseaux sociaux. Par une théâtralisation de l'horreur, ils ont réussi à être dans tous les médias occidentaux, qui, avec une obligeance imbécile ont relayé leur propagande en boucle. En Israël par exemple, quand il y a un attentat, on ne montre pas les cadavres car on ne veut pas déstabiliser les esprits. 

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