Le syndrome de Livingstone ou comment inciter à (re)découvrir son pays

Le syndrome de Livingstone ou comment inciter à (re)découvrir son pays© LOU BENOIST / AFP Source: AFP
Deux personnes à vélo sur une autoroute déserte près de Mont-Sain-Michel (image d'illustration)

La crise du Covid-19 a un effet inattendu : retrouver la France. Jean Francois Marchi rappelle à travers ce pays éternel, grenier de paysages exceptionnels, que le patriotisme est de retour.

Les chaînes de télévision France 2 et TF1 ont chacune lancé une nouvelle rubrique dans leur journal télévisé pour faire découvrir sites et régions de France aux téléspectateurs amenés cette année à partir en vacances en France. Sur France 2, cette nouvelle rubrique du 20h, «Destination France», propose «de faire découvrir ou redécouvrir aux téléspectateurs des lieux et des destinations secrets, insolites, connus ou inconnus en France», selon la chaîne.

«Peut-être que certains diront qu'on avait plus un ADN "étranger". C'est vrai qu'on a plutôt vocation, aussi, à expliquer le monde, mais il s'avère qu'aujourd'hui beaucoup de choses se sont passées localement», a expliqué la rédactrice en chef du 20h Agnès Molinier sur Europe 1.

Les gens ont «découvert que le local avait du charme, que ce soit au niveau alimentaire ou de la consommation. Et il va aussi falloir qu'ils regardent un petit peu autour d'eux parce qu'ils n'ont pas le choix non plus, pour l'instant», a-t-elle poursuivi.

Tribune : 

On connaît la célèbre rencontre en pleine forêt équatoriale entre les fameux explorateurs, Stanley et Livingstone : Mr Stanley I presume ?

Le sens de l’aventure, le goût des voyages, c’est tout le XIXe siècle aventureux, le dépassement des limites, tandis que les vieilles nations européennes s’étaient érigées en empire colonial. Après le temps des épopées s’installait tranquillement le rêve bourgeois de l’aventure sans risque excessif. Un siècle allait s’ouvrir qui séculariserait la domestication de l’aventure pour tous que l’on nommera le tourisme de masse.

La crise de la pandémie du Covid 19 contraint l’aventurier en chambre de réfréner son envie du grand large qu’il avait pris soin cependant de museler avec des chèques de voyage et des assurances-réexpédition franco de port contre les risques de bris, rendu en bon état, tous frais payés. Le logiciel s’est grippé. La machine à rêver va-t-elle nous planter là ? C’est compter sans la France éternelle, ce grenier de paysages exceptionnels qu’offre une multiplicité de petites nations aux physionomies variées et aux histoires passionnantes qui la composent.

Par un retour étonnant au travers des siècles, le Français se retrouve possesseur d’une profusion géographique qu’il avait oubliée. Il faut reprendre les récits des voyageurs britanniques venant découvrir tout au long de l’histoire les contrées françaises pour se rendre compte de la richesse que recèlent les terroirs. Tant de châteaux, tant de seigneuries oubliées à portée de la main. Ah ! relire Le voyage dans les Pyrénées d’Alexandre Dumas, Théophile Gautier traversant les Alpes en voiture à chevaux, et pour le frisson faire une halte pour un souper au bon gîte de L’auberge rouge, accompagné du souvenir grinçant de Fernandel. C’est toute une philosophie qui contraint l’individu dressé à rêver en Technicolor qu’il faut revoir. Il faut quitter le rêve fangeux des berges du Gange, les levers de soleil sur Bénarès, les souks enfiévrés, les embouteillages de triporteurs mélangés avec des vaches sacrées et aborder avec humilité le chatoiement des couleurs mordorées des toitures hongroises de la ville de Beaune ! Mon dieu, de bonnes quenelles sauce Nantua, ça vaut bien un mauvais couscous à Marrakech ou un horrible curry à New Delhi ! Serait-ce le retour à la raison que celui qui conclut l’Odyssée, Ulysse de retour à Ithaque ? Avant d’être un pays unifié, la France, c’est d’abord des provinces, des pays, des langues, des peuples ; remonter le temps, c’est reprendre un chemin de connaissance qui va de l’uniformité à la diversité, comme une psychanalyse et sans doute en avions-nous besoin.

Par un paradoxe fréquent mais toujours difficile à expliquer pour celui qui le vit, l’allongement quasi ininterrompu de la durée de la vie humaine tout au long du siècle passé ont conduit ceux qui la vivaient à considérer que le temps leur manquait. C’est pourquoi ils allaient de plus en plus loin chercher des sensations. Seul le danger arrête le temps. Je gage que la décennie qui s’ouvre va être celle de la réappropriation de nos richesses et celle de l’inventaire.

Dans un texte surprenant de hardiesse philosophique, intitulé Manuel du petit aventurier, Pierre Mac Orlan, en 1919, au sortir de l’effrayante boucherie de la Grande Guerre, avait opposé l’aventurier passif à l’aventurier actif. Tandis que l’actif était un songe creux pressé de parcourir le monde à la recherche de sensations illusoires, l’aventurier passif, lui, ne quittait pas son lieu de travail, sa bibliothèque. Nos richesses sont comparables aux volumes qu’il nous reste à lire pour apprendre à nous connaître.

Qu’il me soit permis de citer en conclusion le délicieux Joachim du Bellay qui écrivait il y a cinq siècles déjà :

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine :

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la douceur angevine.

 

(Regrets, 1558)

 

Jean-François Marchi

 

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