Spécialiste des questions européennes, Pierre Lévy dirige la rédaction du mensuel Ruptures. Précédemment, il a été journaliste au sein du quotidien L’Humanité, ingénieur et syndicaliste. Il est l’auteur de deux essais et un roman.

Austérité (rebaptisée sobriété), dogme vert, chômage et décroissance : triste 1er mai !

Austérité (rebaptisée sobriété), dogme vert, chômage et décroissance : triste 1er mai !© Loïc Venance Source: AFP
Un homme marche dans les rues de Rezé, dans la banlieue de Nantes, le 1er mai 2020 (image d’illustration).

Traditionnellement moment fort de luttes sociales, le 1er mai est cette année plombé par le dogme écologique dans lequel communient gouvernement, Commission européenne, grands patrons et… syndicats, s’inquiète Pierre Lévy, du mensuel Ruptures.

La journée internationale des travailleurs, dont la première manifestation publique date de 1890, a connu bien des vicissitudes, en France comme dans le monde. C’est pourtant la première fois, hors temps de guerre, que l’Hexagone ne connaîtra ni défilé ni grand rassemblement – confinement oblige.

Les grandes centrales syndicales ont cependant saisi l’occasion pour rappeler leurs priorités. C’est notamment le cas de la CGT, qui a publié un court texte. Si l’on peut y relever d’étonnantes absences – aucune référence aux services publics, pas plus qu’à la protection sociale, alors même que les luttes contre la réforme des retraites, désormais ajournée, sont encore brûlantes – les points cités y sont classiques, et légitimes : santé des travailleurs, pouvoir d’achat, combat contre la précarité. On notera pourtant les audaces des communicants, qui ont étrangement titré cet appel à la mobilisation… «1er-Mai : le jour d’après, je veux quoi ». Les mêmes n’ont pas manqué de sacrifier à l’écriture dite inclusive, ce qui rend le texte inaccessible au plus grand nombre (par exemple : «la précarisation des travailleur·se·s s’est multipliée ces dernières années et la situation des chômeur·se·s et étudiant·e·s a été dégradée»).

Au même moment, la direction confédérale de la CGT rendait public un texte co-signé avec deux douzaines d’organisations, dont… Greenpeace. Titré, là aussi de manière bizarre «1er-Mai : "plus jamais ça"», l’appel met en cause «les dérèglements du capitalisme néolibéral et productiviste ainsi que les dysfonctionnements de l’actuelle gouvernance mondiale». Tout au long de son histoire plus que centenaire, la CGT a ambitionné de combattre le capitalisme, et de se mobiliser contre l’impérialisme. Désormais, elle souscrit à un manifeste qui se contente de critiquer… les «dérèglements» du premier, et les «dysfonctionnements» du second…

Tout cela pour «affronter ensemble les urgences écologiques, sociales et démocratiques». La phrase pourrait presque paraître banale tant l’idéologie dominante a imposé «l’écologie» comme dogme obligé et consensuel, alors même que cette dernière s’oppose frontalement tant au social qu’à la démocratie.

On peut ainsi lire parmi les exigences prioritaires des signataires : «le gouvernement ne doit pas remettre en cause […] les engagements et les objectifs environnementaux». Voilà enfin une revendication facile à satisfaire : le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, vient de marteler la même chose : il faut «faire de la France une économie décarbonée» car «ce serait une erreur historique de bâtir une relance bâclée avec les énergies fossiles».

La métallurgie en général, la chimie, l’industrie pétrolière et bien d’autres ne seront pas épargnées.

Et pour ceux qui s’intéressent aux débats en cours au sein des institutions européennes, c’est exactement la bataille que mène la Commission. Pour sa présidente, Ursula Von der Leyen, et son premier vice-président chargé du «Pacte vert», Frans Timmermans, il faut un plan de relance, mais qui ne laisse pas de place aux énergies dites fossiles.

Et comme le hasard fait décidément bien les choses, le jour même où le texte «1er-Mai : plus jamais ça» était publié, un autre texte paraissait en Allemagne avec précisément la même exigence. Les signataires en sont… une soixante de patrons des plus grosses entreprises, parmi lesquels des amis bien connus de la classe ouvrière : Thyssen-Krupp, Bayer-Monsanto, Allianz ou Deutsche Telekom.

Pour éclairer cette coïncidence, peut-être est-il utile de rappeler l’aveu d’un haut responsable de la Confédération européenne des syndicats (CES, dont les grandes centrales françaises sont membres). Dans un entretien récent accordé au site spécialisé Euractiv, le dirigeant de la branche industrie du syndicalisme européen, Luc Triangle, estimait que le «Pacte vert» («Green Deal», promu par Bruxelles et censé montrer l’exemple climatique au monde entier) «risque bel et bien de mettre le secteur industriel tout entier à genoux».

Et le syndicaliste de citer le chiffre de 11 millions d’emplois qui seront affectés par la politique climatique projetée par Bruxelles. Encore ne s’agit-il là que d’emplois directs. C’est donc plusieurs dizaines de millions d’emplois qui pourraient disparaître, notamment «dans les industries extractives» (mines), dans celles «à haute intensité énergétique» (notamment : la sidérurgie), ainsi que «dans l’automobile». La métallurgie en général, la chimie, l’industrie pétrolière et bien d’autres ne seront pas épargnées.

En France en particulier, les nouvelles normes anti-pollution imposées au niveau européen font peser une lourde hypothèque sur l’industrie automobile – sans même parler spécifiquement de la filière diesel. Rappelons que fabriquer une voiture électrique nécessite beaucoup moins d’heures de travail, donc d’emplois.

Une relance «sans pétrole», c’est évidemment moins d’automobiles produites, dont la fabrication est consommatrice d’acier.

Pour sa part, la sidérurgie est à nouveau sur la brèche. Officiellement, les hauts-fourneaux de Fos-sur-Mer ne sont fermés, provisoirement, qu’à cause de l’épidémie. Mais sur place, les inquiétudes sont vives : une relance «sans pétrole», c’est évidemment moins d’automobiles produites, dont la fabrication est consommatrice d’acier.

Et tout est à l’avenant. Certes, l’on met par exemple en avant un projet vert : l’isolation des bâtiments. Fort bien. Mais derrière cette perspective d’apparence sympathique, si on lit les tenants d’un «monde d’après» neutre en carbone, suit l’éloge de la «sobriété», un terme plus présentable qu’«austérité» : moins de déplacements en voiture, moins de déplacements en avion, moins de viande, moins d’éclairage public, et tant qu’à faire, moins de consommation numérique (car celle-ci aussi est très gourmande en énergie).

Dans ces conditions, on comprend mal pourquoi il faudrait continuer à revendiquer plus de pouvoir d’achat... Dans un récent article sur les ambitions de la «gauche» après la pandémie, Le Monde citait le parlementaire LFI François Ruffin, qui n’hésitait pas à affirmer : «Au Royaume-Uni, pendant la Seconde Guerre mondiale, ils ont établi un rationnement. L’espérance de vie est remontée et le taux de pauvreté a baissé. C’est le partage».

On a bien lu : le médiatique député «insoumis» évoque la mise en place de tickets de rationnement comme perspective de progrès (on n’ose imaginer le tollé si une telle idée avait été formulée par Emmanuel Macron…).

Ecologie, «sobriété» et décroissance, un si beau consensus… Merci patron !

On a connu 1er Mai plus conquérant.

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