Petit guide d’orientation dans la jungle médiatique, par Frédéric Monier

Source: Reuters

La photo du petit Aylan Kurdi échoué sur une plage de Turquie, la tête dans le sable, a choqué et ému le monde entier. Néanmoins, une fois l'émotion passée, de nombreuses versions sont apparues sur la toile mettant en doute l'authenticité du cliché.

RT France s'est entretenu avec Frédéric Monier, spécialiste de l'histoire politique contemporaine française et européenne, professeur et historien à l'université d'Avignon, pour tenter de comprendre quelles sont les informations auxquelles nous pouvons réellement nous fier et comment différencier les questions légitimes des théories complotistes. 

RT France : Selon vous, pourquoi l'opinion publique a-t-elle de moins en moins confiance dans l'information qui lui est livrée au quotidien ?

Frédéric Monier (F.M) : Si on trouve effectivement assez souvent des hypotheses affabulatrices sur certains sites, cela ne veut pas dire qu'il s'agît de l’opinion publique dans sa globalité. En revanche, il y a bien des formes de méfiance vis-à vis des gouvernants et des pouvoirs publics de la part d'une partie de la population, cela a toujours existé. On suspecte les hommes politiques, le système, les pouvoirs publics, mais surtout des pouvoirs plus conceptuels, plus lointains et dont le fonctionnment semble beaucoup plus opaque et complexe. Il peut par exemple y avoir de la méfiance vis-à-vis d'institutions de l'Union européenne dont le rôle n'est pas forcément bien compris et qu'on accuse du coup, de procéder à quelques manoeuvres occultes. Ce genre de comportement donne une vision simplifiée d'une réalité beaucoup plus complexe. Lorsqu'on sait qu'il existe une multitude d'acteurs et d'intérêts très divergents, on simplifie souvent la situation en se disant qu'il s'agît de quelque chose de secret, d'inaccesible.

RT France : Internet est un lieu de partage d'information, mais il est aussi très simple d'y fabriquer de fausses rumeurs. Comment un utilisateur lambda peut-il déceler la limite entre une théorie complotiste et une vraie position argumentée et crédible ?

F.M : C'est une question de bon sens. Tout dépend de la crédibilité des informations qu'on reçoit. Sur internet, nous sommes des consommateurs d'information en quantité énorme, nous consultons des tas de sites qui nous fournissent des informations différentes. Mais nous pouvons aussi, si nous le voulons, devenir à notre tour producteurs. En créant son propre site ou même en réagissant, commentant, interagissant avec le monde. Sur ce point je suis optimiste. L'important n'est pas de savoir si ce qu'on lit ou dit est la vérité absolue ou pas, mais bien d'avoir le droit de le lire et de le dire. Il y a certes des cas où des sites sont fermés, mais souvent sur Internet ce qui est le plus frappant est l'existance de toutes sortes de points de vue et de raisonnements totalement différents.

RT France : Dans quelles mesures les médias de masse provoquent-ils de la méfiance vis-vis de l'information qu'ils véhiculent?

F.M : C'est en effet un élément paradoxal de la liberté de la presse et de la liberté politique. Alors que ces organismes de presse sont justement faits pour susciter la confiance des citoyens, elles entraînent parfois une méfiance généralisée de la part des citoyens.

RT France : Mais finalement, qui décide que tel ou tel raisonnement relève de la théorie du complot ou de la vérité, ou du moins, d'une argumentation qui mérite d'être débattue ?

F.M : Les limites à la théorie du complot sont atteintes lorsque vous avez affaire à des détails complétement affabulateurs. C’est une forme de fantasmagorie. La séparation entre les deux c'est accepter d'entrer dans un débat rationnel. A partir du moment où il y a des arguments ou des faits concrets, des documents qui s’appuient sur une thèse, alors on peut commencer à débattre. Le problème est que, très souvent, les gens ayant des lectures affabulatrices, un peu délirantes et qui voient des conspirations partout, n'ont en réalité presque pas de preuves. Il peuvent s'appuyer sur des documents, des détails ou des suppositions, mais n'ont pas de preuves concrètes. Or il faut rester dans le débat rationnel. C'est valable pour le cas du petit garçon retrouvé mort sur la plage.

RT France : Selon vous, y-a-t-il un danger que, les gouvernements ou médias accusent certains dissidents de «complotisme», niant les arguments qu'avancent ces derniers, afin de les stigmatiser, leur faire perdre toute crédibilité et les écarter de la scène médiatique ?

F.M : C'est une technique qui peut en effet être utilisée afin de destabiliser des personnes qui se considèrent comme des lanceurs d'alerte en instrumentalisant leur discours. Mais il faut aussi savoir que ceux qui se considèrent comme des lanceurs d'alerte ont une vision des choses qui n'est pas toujours très claire. Je pense par exemple à Julien Assange qui a une position de militant radical et dont beaucoup de gens se demandent si son discours n'a pas été instrumentalisé par certains gouvernements pour lancer des poursuites judiciaires à son encontre. Ce n'est pas simple, mais il est effectivement tout à fait possible de décrédibiliser quelqu'un en le faisant passer pour un affabulateur alors qu'il avance réellement de vrais arguments. Mais ce n'est jamais tout blanc ou tout noir. Lorsque que quelqu'un parle de complot, on va avoir tendance à s'en méfier parce que son discours est souvent un peu délirant. On se condamne d'une certaine manière à ignorer le fait qu'il existe des organisations, d'Etat ou d'opposants à l'Etat, qui utilisent des moyens secrets et illégaux pour arriver à leur fin. Ainsi, considérer le moindre argument de complot comme un canular est tout aussi naïf que de voir des complots partout et tout le temps. C'est justement là que réside le travail complexe de celui qui traite professionnellement l’information. Il faut simplement essayer d'être lucide.

RT France : Certaines manipulations politiques finissent par être relayées par les médias (les preuves fabriquées de Colin Powell pour justifier l'intervention en Irak, les photomontages durant la guerre de 2011 en Libye, les fausses images satellites montrant des tanks russes en Ukraine etc.) comment ne pas y voir des «complots» ? Ne pensez-vous pas que lorsque des guerres sont lancées pour des prétextes flous ou se basant sur des preuves douteuses ou fabriquées, les gens se mettent peu à peu à douter de tout ce qu'ils voient et entendent ?

F.M : Cela a toujours existé. Prenez par exemple la Première Guerre Mondiale. Elle a été déclenchée par l'assassinat de l'héritier du trône d'Autriche-Hongrie, François-Ferdinant. Cet assassinat a été préparé de manière clandestine, sous la forme d'un complot organisé à l'avance et qui est à l'origine du déclenchement d'une guerre qui a duré 52 mois, détruit des Empires et provoqué des millions de morts. Dans le monde dans lequel nous sommes entrés depuis la fin du XIXe siècle, il peut y avoir d'immenses décalages et disproportions apparents entre un événement qui est présenté comme une cause entraînant des conséquences et la réalité. Cela va bien au-delà des fausses preuves de Colin Powell. Mais il y a derrière tout cela des mécanismes beaucoup plus profonds, lourds et déterminant qui sont toujours très complexes. Quant à douter de tout, c'est de la paranoïa qui est une maladie contemporaine, la maladie de celui qui enquête sur tout, mais de manière irrationelle et inapropriée.

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