Par Philippe Migault Tous les articles de cet auteur
Philippe Migault est directeur du Centre européen d'analyses stratégiques, analyste, enseignant, spécialiste des questions stratégiques.

Manipulation de l’information, relais de fausses nouvelles : une erreur est si vite arrivée…

Manipulation de l’information, relais de fausses nouvelles : une erreur est si vite arrivée…© Pavel Rebrov Source: Reuters
Le pont qui relie la péninsule de Crimée au reste de la Russie (image d'illustration).

Revenant sur le récent regain de tensions entre l'Ukraine et la Russie, le spécialiste de Défense Philippe Migault explique comment un éminent journal tel que Ouest-France en arrive à relayer de fausses informations.

Les manifestations des Gilets Jaunes ont été, une fois encore, l’occasion de suspecter une ingérence russe dans les affaires intérieures d’un Etat occidental à des fins de déstabilisation.

Non spécialiste des réseaux sociaux, on se gardera bien ici d’évoquer l’impact que peuvent avoir 200 comptes Twitter sur une population déjà chauffée à blanc et soutenant à plus de 75% un mouvement que chacun se reconnaît à considérer comme spontané et échappant à toute tentative d’encadrement.

On ne se prononcera pas davantage sur la véracité des informations du Times, citant une information d’une société de cybersécurité américaine, New Knowledge, dont la chasse aux immixtions russes semble quasiment faire l’objet d’une business unit dédiée.

Tout au plus relèvera-t-on que Jonathan Morgan, CEO de New Knowledge est un ancien de la Brookings Institution, think-tank américain dirigé jusqu’à l’année dernière par John R. Allen (ancien général du corps des Marines et commandant des troupes de l’OTAN en Afghanistan) et que le co-fondateur de l’entreprise, Ryan Fox, a passé quinze ans au sein de la NSA, l’agence de renseignement américaine spécialisée dans les écoutes électroniques et a travaillé pour l’US Army. Une garantie d’impartialité vis-à-vis de la Russie.

Plus en lien avec nos sujets habituels, on traitera ici du curieux traitement de l’information dont a fait preuve un de nos confrères, Ouest-France, qui a relayé plusieurs jours de suite des nouvelles afférentes à la crise ukrainienne et à l’incident du détroit de Kertch, sans jamais prendre le moindre recul sur les sources utilisées.

Ouest-France, ce n’est pas n’importe quoi. C’est le premier quotidien français en termes de diffusion, le premier quotidien francophone au monde, le 8e site national d’information le plus consulté en France sur la toile avec 13 661 000 visiteurs uniques par mois. Une référence. Avec, pour traiter des questions de défense, une autre référence, Philippe Chapleau. L’un des derniers grands spécialistes de défense d’une presse française ayant peu à peu fait une croix sur ce métier.

Que peut-on reprocher à Ouest-France ? Sur le fond pas grand-chose. D’avoir publié des articles sans vérifier ses informations, sans mise en perspective aucune, sans consulter le moindre expert susceptible d’apporter un éclaircissement ou de nuancer les faits. Une simple faute professionnelle, comme tout le monde en commet dans sa carrière, notamment dans le rush de la presse quotidienne. Mais le genre de faute qui, en ces temps de soupçons permanents, est de nature à vous traîner devant le tribunal de l’opinion publique pour propagation de fausse nouvelles.

Citant le Président ukrainien Petro Porochenko, Ouest-France affirme que l’armée russe a triplé le nombre de ses chars dans les bases à proximité des frontières de son pays

Les faits : les 27 et 28 novembre et le 4 décembre derniers, Ouest-France a publié une série de trois articles traitant de la loi martiale en Ukraine et de la tension à la frontière russo-ukrainienne, consécutivement à l’incident naval survenu dans le détroit de Kertch le 25 novembre, entre trois navires de la flotte de guerre ukrainienne et les garde-frontières russes.

Relayant l’Agence France Presse dans ce qu’on appelle une dépêche bâtonnée, le quotidien régional affirme le 27 novembre que la Russie «a drastiquement renforcé sa présence militaire à la frontière ukrainienne.» Citant le Président ukrainien Petro Porochenko, Ouest-France affirme que l’armée russe a triplé le nombre de ses chars dans les bases à proximité des frontières de son pays. Le lendemain, 28 novembre, reprenant une fois encore l’AFP et les mêmes déclarations de monsieur Porochenko, le journal rapporte que ce dernier évoque «une menace de guerre totale» avec la Russie.

Le 4 décembre enfin, citant cette fois une dépêche de Reuters, Ouest-France rapporte que l’Ukraine «s’inquiète des mouvements de soldats russes à sa frontière.» On sort cette fois du simple verbatim, des citations, pour pénétrer un peu plus dans le cœur du sujet : cette fois ce n’est plus Petro Porochenko mais Viktor Moujenko, le chef d’Etat-major des forces armées ukrainiennes, qui parle, détaillant la menace russe. Que dit-il ?Il montre plusieurs images satellitaires d’une base située à dix-huit kilomètres de la frontière ukrainienne, à Kamensk-Chakhtinski. Observés les clichés sont impressionnants. Effectivement des dizaines de chars russes sont alignés, chenilles contre chenilles, comme à la parade.

La base, elle, n’a rien de secret. Il suffit de taper Kamensk-Chakhtinski dans Google pour qu’aussitôt soit proposé un cliché illustratif de la ville, avec la caserne au premier plan et, là aussi, de nombreux véhicules impeccablement rangés.

Mais le général Moujenko, cultivant l’angoisse, cite une augmentation du nombre de chars T-62M sur zone. Alors que les «services ukrainiens» recensaient 93 blindés précédemment sur zone, ils sont à présent 250. Pour lui, aucun doute, ces nouveaux chars, arrivés sur place à partir de la mi-septembre jusqu’au début octobre, s’inscrivent dans le cadre d’«un renforcement concerté dans la perspective du 25 novembre, date à laquelle la marine russe a arraisonné trois bâtiments ukrainiens dans le détroit de Kertch». Bref, Moscou a musclé son dispositif militaire en amont de l’escarmouche et ce dernier, sur le modèle de l’incident du Golfe du Tonkin, n’est qu’un prétexte bidon pour passer à l’attaque et envahir l’Ukraine.

Lorsqu’on monte une offensive d’envergure surprise, consécutive à un prétexte fallacieux, on masque ses préparatifs, à moins d’être un incapable

Rien à redire. Les clichés (recueillis sur Google Earth) sont là. Les sources, AFP, Reuters, sont plus que respectables : pour la presse française des outils de référence dont on ne saurait se passer. Porochenko et Moujenko, la plus haute autorité civile et la plus haute autorité militaire ukrainienne s’expriment : on ne saurait imaginer sources plus officielles et mieux informées non plus…

Sauf que c’est là que ça grippe. Là, précisément, qu’on se dit que Philippe Chapleau devait être à la pêche ou en reportage, parce qu’il n’a pas été consulté avant de publier ces articles. Car lui, sans doute, serait allé un peu plus loin. Et aurait posé les bonnes questions.

La première, d’abord, évidente. Si la Russie se préparait à agresser l’Ukraine dans la foulée de l’incident de Kertch, concentrerait-elle ses troupes au vu et au su de tout le monde, dans une base connue du monde entier, sans aucune tentative de dissimulation, de camouflage ? Lorsqu’on monte une offensive d’envergure surprise, consécutive à un prétexte fallacieux, on masque ses préparatifs, à moins d’être un incapable.

La seconde, ensuite: « Est-ce que j’utiliserais des vieux chars comme des T-62M ou des T-64 (également évoqués dans un autre article) pour attaquer l’Ukraine ? »Non, sans doute. Pourquoi ?

D’abord parce que les quelques 4 000 chars T-62 et T-64 que possèderait encore la Russie au total ont depuis longtemps été retirés du service actif.

Ensuite parce que le commandement militaire régional sud russe, dont dépend la base de Kamensk-Chakhtinski, est celui qui a reçu le plus grand nombre de matériels militaires modernes depuis une dizaine d’années. C’est à dire depuis la victoire remportée par la Russie contre la Géorgie  malgré  les difficultés rencontrées au combat en raison de matériels trop vétustes et, notamment, les T-62 et T-64. Il suffit de consulter l’ouvrage de référence dirigé par Rouslan Poukhov, Les chars d’août, préfacé par le Directeur-adjoint de la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS), ou certains articles spécialisés occidentaux pour s’en convaincre : s’il fallait marcher sur Kiev ou Marioupol, les généraux russes ne ressortiraient certainement pas ces vieilleries de la naphtaline.

Nulle question d’envahir l’Ukraine donc

D’où la troisième question : ne s’agit-il pas, plus probablement, d’une simple opération de stockage de blindés obsolètes, destinés soit à la ferraille, soit à une phase de modernisation avant de connaître éventuellement une seconde carrière à l’export ? Si, sans doute. En trente secondes sur Google on découvre rapidement que la base de Kamensk-Chakhtinski est répertoriée comme 335e base de stockage de matériel militaire, nullement comme une structure de force opérationnelle.

On découvre aussi qu’un petit nombre de T-62, quelques dizaines d’unités, ont fait l’objet d’un programme de modernisation en vue de l’exercice Vostok-2018 qui a eu lieu l’été dernier en Sibérie, T-62 qui ont ensuite pris la route du commandement militaire sud de la Russie et de Kamensk-Chakhtinski. La source, un article en date du 6 septembre 2018 du Digital Forensic Research Lab, un service du très atlantiste Atlantic Council, précise qu’il n’est a priori pas question pour ces chars de traverser la frontière ukrainienne pour renforcer les séparatistes du Donbass. Elle évoque un possible embarquement vers la Syrie, dont les forces utilisent largement ce type d’engin, via le port de Novorossiïsk. Nulle question d’envahir l’Ukraine donc.

A ce stade, logiquement, si le travail de recoupement avait été fait, Ouest-France aurait dû, a minima, émettre quelques réserves vis-à-vis des déclarations de Petro Porochenko et Viktor Moujenko. Il n’y en a aucune.

Alors ? Le journal a donné dans ses colonnes quelques conseils afin de ne pas relayer de Fake news. Semblant curieusement considérer que les seules informations dont il faille se méfier proviennent des réseaux sociaux, il recommande de vérifier les images et de consulter un spécialiste. On lui suggère de toujours se tenir à ces sages résolutions. Et de ne pas prendre pour argent comptant ce que racontent les grandes agences de presse…

Lire aussi : Gilets jaunes : pas d'ingérence russe dans les affaires intérieures de la France, assure le Kremlin

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