Jacques Sapir est directeur d’Études à l’ École des Hautes Études en Sciences Sociales, dirige le Centre d'Études des Modes d'Industrialisation (CEMI-EHESS), le groupe de recherche IRSES à la FMSH

Un président KO debout ?

Un président KO debout ?© Jean-Claude Pelissier Source: AFP
Emmanuel Macron en juin 2017.

Revenant sur les annonces faites par Emmanuel Macron pour tenter de répondre à la mobilisation des Gilets jaunes, Jacques Sapir juge que le président n'a pas pris la juste mesure des revendications, ni celle de l'ampleur de la crise en cours.

L’intervention télévisée du Président Emmanuel Macron se voulait une réponse au mouvement des Gilets Jaunes. Si le président a changé de ton, a donné des signes de sympathie aux français qui souffrent, force est de constater que les réponses données sont des plus limitées. Cette intervention, venant après celle prononcée sur le Charles de Gaulle ainsi que celle, calamiteuse, qui lui avait succédé, a semblé plus conforme à ce que l’on pouvait attendre d’un président de la République. Mais, cette intervention ne réponds nullement aux revendications du mouvement. Pire encore, le président s’est livré à des embrouillaminis sur de nombreux points. Cela ne relèvera pas son image, fort abîmée aujourd’hui.

Rappelons ici les principales revendications des Gilets Jaunes. Parti d’un rejet des nouvelles augmentations des taxes pesant sur les carburants, augmentations qui ont été annulées par le Premier ministre le 7 décembre, une plus grande justice fiscale, une augmentation substantielle du Smic et des petites retraites, avec le retour à l’indexation sur le chiffre de l’inflation pour ces dernières, enfin des mesures politiques allant de l’introduction du vote à la proportionnelle à l’instauration d’un référendum d’initiative populaire. Ces revendications couvraient un large espace qui est celui d’un mouvement qui a commencé comme une révolte antifiscale et qui s’est étendu par la suite aux champs sociaux et politiques. Face à ces revendications, l’allocution d’Emmanuel Macron a été décevante, tant par le contenu de ses annonces que par la méthode qui laisse à penser que le président de la République n’a pas été honnête avec les français.

Il en va ainsi de la soi-disant augmentation du Smic. En fait, Emmanuel Macron n’a pas promis une augmentation du Smic, mais une augmentation de certains revenus qui étaient au niveau du Smic. Il obtient d’ailleurs cette augmentation en combinant toute une série de mesures déjà envisagées par le gouvernement. Ces mesures comprennent les hausses déjà prévues de la prime d'activité (30 euros en avril 2019, 20 euros en octobre 2020 et 20 euros en octobre 2021). Nous sommes ici loin, très loin, d’une augmentation de 150 à 200 euros du montant net du Smic qui était demandé par le mouvement des Gilets Jaunes, une augmentation qui n’aurait fait que compenser le décrochage du Smic avec les gains de productivité depuis 1982. Les Français peuvent y voir, à juste titre, une tentative de les «embrouiller» avec cette annonce.

Emmanuel Macron a aussi promis une défiscalisation des heures supplémentaires. Cette mesure est indiscutablement populaire. Mais, d’une part elle ne s’applique qu’aux salariés (ce qui est aussi le cas pour la précédente mesure) et d’autre part elle ne peut concerner que les salariés faisant des heures supplémentaires. C’est un peu la même chose avec la prime de fin d’année, prime qui reste au bon vouloir des entreprises.

Emmanuel Macron n’a pas promis une augmentation du Smic, mais une augmentation de certains revenus qui étaient au niveau du Smic

Pour les retraités, il a promis l’annulation de la hausse de la CSG pour les retraites de moins de 2 000 euros par mois. Ceci constitue un geste. Mais, il ne n’a rien dit quant à la désindexation des retraites par rapport à l’inflation. Or, ceci représentait un enjeu bien plus important pour les retraités que l’annulation de la hausse de la CSG. On sait que l’inflation en 2018 sera autour de 2% alors que la hausse des retraites ne sera que de 0,3%. Les retraités perdront donc en montant réel de leurs pensions 1,7%.

Le contenu de la réaction des syndicats (à l’exception de la direction de la CFDT) montre bien qu’il n’a en rien répondu aux attentes.

En ce qui concerne la justice fiscale, Emmanuel Macron a exclu tout rétablissement de l’ISF, mais il s’est engagé à faire payer les couches les plus élevées de l’impôt sur le revenu et surtout de lutter contre la fraude fiscale. Sur ce point, le bilan est très insatisfaisant pour les Gilets Jaunes. Une mesure simple, et qui aurait touché tous les petits patrons, qui sont nombreux dans le mouvement, aurait été d’annoncer que les cotisations patronales (ce que l’on appelle indûment des «charges») ne seraient pas calculées sur la masse salariale mais sur le chiffre d’affaires de l’entreprise. Ce mécanisme, outre qu’il allégerait la contribution des petites et moyennes entreprises, aurait eu l’avantage d’établir un système de cotisation qui soit neutre par rapport à l’emploi. Avec ce système, que le patron décide d’augmenter les salaires ou d’embaucher d’autres travailleurs, il ne cotisera pas plus pour cela. De même, rien n’a été dit sur l’introduction de nouvelles tranches pour l’impôt sur le revenu ou sur les mesures fiscales qui sont aujourd’hui prises ou déjà en vigueur et qui sont très largement en faveur des «ultra-riches», comme la taxe constante (ou «flat-tax») de 30% sur les revenus du capital.

Sur ce point, Emmanuel Macron a été très en deçà des attentes et des revendications du mouvement. Il n’a rien concédé qui puisse altérer l’image de «président des Riches» qui lui colle désormais à la peau comme une tunique de Nessus. Or, cette image est certainement la pire des menaces pour sa capacité à terminer son quinquennat.

On peut constater qu’il en va de même avec les mesures politiques. Si Emmanuel Macron a bien évoqué la reconnaissance du «vote blanc», une mesure très attendue depuis maintenant plus de vingt ans, il n’a pas pris d’engagement sur l’introduction de la proportionnelle ni sur le référendum d’initiative populaire. Il n’a donc apporté aucune réponse concrète à la crise de représentativité qui frappe aujourd’hui les institutions. L’idée d’un Tour de France des maires relève, quant à elle, de la mesure symbolique, certes importante, mais qui n’entraînera rien. Cette consultation, dont on peut espérer qu’elle fasse toucher du doigt à Emmanuel Macron l’état de la France, ne s’accompagne d’aucun mécanisme institutionnel.

Alors, il est clair que l’introduction de la proportionnelle est un sujet délicat. La tache d’un système électoral est à la fois d’assurer une bonne représentativité des opinions de la société ET d’assurer que des majorités puissent être dégagées. Mais, il est aussi clair que le système actuel est allé trop loin dans le sens du dégagement d’une opinion majoritaire au détriment de la représentation des diverses opinions. Le véritable problème sera plus d’assurer que des députés, élus dans un scrutin proportionnel, puissent conserver un lien avec les campagnes, les bourgs et les villes, dont ils sont issus. Une réforme modifiant le mode de scrutin devrait alors revoir les règles de cumul des mandats, et sans doute supprimer l’interdiction pour un député d’être aussi simultanément maire. On le voit, cette introduction, qui est souhaitable et pas dans des proportions homéopathiques, nécessite de faire des choix importants.

L’introduction du référendum d’initiative populaire, si elle nécessite une modification de la Constitution, est quant à elle bien plus facile que l’introduction de la proportionnelle. Le silence sur ce point du président de la République devant cette revendication ne se justifie ni même ne se comprend. Le refus d’Emmanuel Macron d’affronter la crise de représentativité des institutions est grave. Combiné à l’absence de mesures sur la justice fiscale et aux palinodies concernant le pouvoir d’achat, ce refus est susceptible de déboucher sur une crise majeure de sa légitimité.

Le refus d’Emmanuel Macron d’affronter la crise de représentativité des institutions est grave

Le point le plus important qui ressort donc de l’allocution du 10 décembre est bien que l’image du président semble aujourd’hui être irrémédiablement abîmée. Elle est abîmée par l’ampleur de la répression qui a frappé le mouvement social, avec des centaines d’arrestations arbitraires lors des manifestations du 10 décembre mais aussi des violences policières qui, si elles prétendaient répondre à la violence des manifestants, ne sont pas tolérables dans un Etat de droit. Des personnes sont mortes, ou ont été estropiées. Les responsabilités doivent être établies et les coupables punis.

Elle est aussi abîmée par les violences qui ont pu entacher ce mouvement. Et, surtout, le gouvernement a donné raison aux manifestants. En cédant sous la pression et la peur de nouvelles violences, il reconnaît que cette violence peut payer.

Elle est abîmée, aussi, par le temps qu’il a fallu à Emmanuel Macron pour prendre la mesure de la colère populaire. Eut-il fait les mêmes annonces lors de sa longue (53 minutes) allocution du 27 novembre, que la situation ne se serait probablement pas dégradée au point où elle en est. En dépit de ses dénégations le manque d’empathie, et tout simplement de compréhension, du président pour les français qui travaillent et qui voient leur situation empirer de mois en mois restera dans les esprits. Président des riches il était devenu après les premiers mois de son mandat ; président des riches il restera.

Elle est abîmée, enfin, sur la scène internationale. Le président jeune et réformateur s’est mué en un autocrate brutal et fermé aux revendications des français. Pour quelque peu injuste que soit cette transformation, elle est actée et elle restera. Mais, le président français a vu aussi son image considérablement abîmée au sein de l’Union européenne. Il se voulait le champion d’une réforme approfondissant les mécanismes conduisant vers le fédéralisme. Avec un déficit annoncé désormais de 3,5% pour 2019 et ce chiffre sera susceptible de monter encore plus vers les 4% en raison de la stagnation qui menace l’économie européenne, Emmanuel Macron va se retrouver sur la sellette tout comme le gouvernement italien. Ironie de l’histoire : il devra user des mêmes arguments que ceux utilisés par ces dirigeants qu’il condamnait naguère pour leur «populisme» supposé. Il n’est pas sûr qu’il apprécie. Emmanuel Macron sera dans l’incapacité d’argumenter pour les réformes auxquelles il semble tant tenir. L’effondrement de sa politique européenne, un effondrement déjà annoncé par l’intransigeance allemande, est l’une des conséquences du mouvement des Gilets Jaunes.

Après son allocution du 10 décembre, Emmanuel Macron est toujours sur le ring. Mais il est KO debout…

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