Spécialiste des questions européennes, Pierre Lévy dirige la rédaction du mensuel Ruptures. Précédemment, il a été journaliste au sein du quotidien L’Humanité, ingénieur et syndicaliste. Il est l’auteur de deux essais et un roman.

Dix ans après José Manuel Barroso, Bruno Le Maire confirme la vraie nature du «rêve européen»

Dix ans après José Manuel Barroso, Bruno Le Maire confirme la vraie nature du «rêve européen»© Ludovic Marin
Bruno Le Maire sortant de l'Elysée.

Que l’UE devienne «une sorte d’empire» : le ministre de l’Economie dévoile ainsi l’état d’esprit de l’oligarchie européenne. Un empire est une puissance qui ne se reconnaît pas de limites, rappelle Pierre Lévy, rédacteur en chef du mensuel Ruptures.

Il faut être particulièrement reconnaissant à Bruno Le Maire. Dans un élan de sincérité, le locataire de Bercy, germanophone et germanophile affirmé, a laissé filtrer sa pensée sur la nature de l’Union européenne, dévoilant en réalité l’état d’esprit des élites dirigeantes. 

Interviewé par le Handelsblatt, le grand quotidien allemand des affaires – ce qui donne tout son relief au propos – il rêve à haute voix : «L’Europe doit devenir une sorte d’empire, comme la Chine l’est. Et comme les Etats-Unis.» Notons au passage que c’est le terme français d’«empire» qui est utilisé dans le texte original, et non celui de «Reich», le mot allemand qui désigne le même concept. Mais souhaiter l’avènement d’un «Reich» européen eût peut-être été un peu trop osé.

L’ancien candidat à la candidature présidentielle des Républicains a en outre le sens du moment : appeler de ses vœux l’avènement d’un empire précisément le jour de l’armistice de 1918 (l’entretien est daté du 11 novembre) renvoie ironiquement au sort que scella cet événement pour les empires de l’époque (allemand, austro-hongrois, ottoman) : l’effondrement. Peut-être monsieur Le Maire a-t-il inconsciemment le pressentiment du dénouement qui attend l’Union européenne ?

Peut-être monsieur Le Maire a-t-il inconsciemment le pressentiment du dénouement qui attend l’Union européenne ?

Il faut cependant rappeler qu’une telle évocation n’est pas une première. Lui-même y avait fait récemment allusion. Surtout, un célèbre président de la Commission européenne – José Manuel Barroso – avait fait le même rêve éveillé, en 2007, non sans, déjà, éveiller une certaine attention.

Une telle récurrence dans les fantasmes de certains dirigeants européens décomplexés ne doit pas être prise à la légère. Bien sûr, le grand argentier français s’empresse de préciser qu’il devra s’agir d’un «empire pacifique» (monsieur Barroso évoquait pour sa part un «empire non impérial»). Mais il justifie ses propos en affirmant que «dans le monde de demain, la question clé sera celle de la puissance».

La thématique est connue et récurrente au sein de l’oligarchie européenne : l’UE doit jouer dans la cour des grands, montrer ses muscles face aux grandes puissances déjà constituées. Et ce dans tous les domaines : «puissance technologique, économique, financière, monétaire, culturelle». Bruno Le Maire n’a pas ajouté «militaire», mais son supérieur, à l’Elysée, avait plaidé, quelques jours auparavant, pour une «véritable armée européenne» dans un état d’esprit exactement identique.

Quant au qualificatif «pacifique», il laisse rêveur, au moment où la rhétorique officielle, tant à Paris ou à Berlin qu’à Bruxelles, ne cesse de rappeler, en référence aux années 30, que les guerres commerciales (comme celles que le président américain engage) peuvent conduire aux guerres tout court.

Lors de sa gestation puis de sa fondation, la Communauté économique européenne avait comme objet principal de dessaisir progressivement les peuples de leur liberté politique en confiant à des instances supranationales les choix les plus décisifs, en particulier en matière économique et sociale.

Bruno Le Maire a donc très exactement raison dans la description du «rêve européen» 

Mais avec la chute du mur de Berlin puis la disparition de l’URSS, les dirigeants occidentaux, allemands en particulier, ont vu s’ouvrir de nouvelles perspectives non plus seulement économiques mais désormais géopolitiques : la domination de vastes zones qui leur avaient été soustraites pendant un demi-siècle.

Les élites d’outre-Rhin ont martelé urbi et orbi que «la réunification allemande et la réunification européenne constituent les deux faces d’une même médaille». Et l’Europe unie allait enfin pouvoir faire valoir sa nouvelle stature partout dans le monde (quitte à se justifier en se targuant d’exporter les «valeurs universelles» et la démocratie).

Il suffit du reste de rappeler le terme utilisé par exemple pour les pays des Balkans non encore membres de l’UE : ceux-ci devraient être «arrimés» à cette dernière. On évite le terme «annexés», mais cela signifie la même chose.

Bruno Le Maire a donc très exactement raison dans la description du «rêve européen», car un empire se définit précisément comme une entité qui – à la différence d’un Etat-nation – ne se connaît pas de limite et a pour ambition d’étendre constamment son influence et le cercle de ses vassaux.

Merci Bruno pour cette contribution bienvenue à la célébration du centenaire de l’Armistice.

 

 

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