Quelque chose de pourri au Royaume-Uni : le sens de la guerre contre Jeremy Corbyn

Quelque chose de pourri au Royaume-Uni : le sens de la guerre contre Jeremy Corbyn© Toby Melville Source: Reuters
Jeremy Corbyn, en août 2018 (image d'illustration).

Adlene Mohammedi, docteur en géographie politique, analyse le procès en antisémitisme infligé à Jeremy Corbyn. Selon lui, il s'agirait d'une affaire qui révèle les menaces qui pèsent sur la démocratie et le socialisme britanniques.

Nous ne sommes pas au Royaume du Danemark et Jeremy Corbyn n’est pas tout à fait Hamlet, mais la fameuse réplique shakespearienne semble bien s’appliquer à la vie politique britannique. Cet invraisemblable acharnement anti-Corbyn rappelle bien ce «quelque chose de pourri» déploré par Marcellus. Mais là où Hamlet devait feindre la folie pour venger son père, ce sont les adversaires de Corbyn qui simulent la folie et qui se montrent imperméables aux arguments les plus rationnels. Telle la vérole sur le bas clergé, les accusations d’antisémitisme s’abattent sur l’aile socialiste du Labour représentée par Corbyn ainsi que sur lui-même, bien qu’il fût de tous les combats antiracistes depuis des décennies. Ce qui donne un goût d’ironie à ce «quelque chose de pourri».

Jeremy Corbyn est un vieux socialiste anglais. Son accession à la tête du Labour en 2015 et son maintien en 2016, en dépit de la très grande hostilité d’une bonne partie de ses collègues députés travaillistes, relèvent du miracle populaire. Porté par la base, chahuté par ses collègues et raillé par les principaux médias, il surprend ses adversaires aux dernières élections générales de 2017 en obtenant 40% des voix (une hausse de 10 points et de 30 sièges). Il obtient 73% des voix dans sa circonscription d’Islington North. Il se retrouve ainsi aux portes du pouvoir, tandis que Theresa May est privée de majorité absolue. C’est la grande revanche du socialisme britannique et la sombre page du New Labour de Tony Blair – avec ce qu’elle comporte de guerres illégitimes – semble ainsi tournée.

L’homme à abattre de l’échiquier politique britannique

Si Jeremy Corbyn devait être Hamlet, son père assassiné, le roi Hamlet, serait sans nul doute Tony Benn (1925-2014). Benn est bien ce spectre qui veille encore sur l’aile gauche du Parti, son dirigeant historique et le mentor de Jeremy Corbyn. Plusieurs fois ministre dans les années 1960 et 1970 sous Harold Wilson et James Callaghan, Tony Benn s’est radicalisé à gauche avec les ans.  Défenseur infatigable d’un socialisme anglais qu’il fait volontiers remonter, non pas au marxisme, mais à la révolte des paysans de 1381 (dont l’une des figures est le prêtre John Ball), Benn fut même un temps décrit comme «l’homme le plus dangereux de Grande-Bretagne».

Souverainiste convaincu, il fait campagne en 1975 contre le maintien de son pays dans la Communauté européenne. Au nom de la démocratie, il combattra toute sa vie les institutions européennes. Dans les années 1980, sous l’implacable gouvernement de Margaret Thatcher, Tony Benn s’affirme comme un compagnon de route du mouvement ouvrier et résiste tant bien que mal à la droitisation de son parti que parachèvera Tony Blair dans les années 1990. Dans les années 2000, Tony Benn se fait surtout connaître pour ses positions intransigeantes en politique étrangère : contre la guerre en Afghanistan, contre la guerre en Irak, contre la politique israélienne…

Admiré par toute la classe politique britannique pour son éloquence et sa finesse d’esprit, personne n’osait sérieusement accuser Tony Benn d’antisémitisme. On pouvait le traiter de «communiste» (bien qu’il ne fût jamais ni trotskiste ni stalinien) ou moquer le titre de vicomte hérité de son père et dont il s’est débarrassé, mais les procès en antisémitisme ne faisaient pas véritablement partie des mœurs de l’époque. Avec Jeremy Corbyn, les choses sont différentes. D’abord, parce qu’il est confronté à une «tabloïdisation» aboutie des esprits. Ensuite, parce qu’il est en position de devenir Premier ministre (cela n’a jamais été le cas de Tony Benn), ce qui en fait davantage une cible. Enfin, parce qu’il menace beaucoup d’intérêts à la fois et parce qu’il décontenance par ses prises de position inédites à un tel niveau.

Jeremy Corbyn bouscule considérablement la gauche britannique. Il le fait néanmoins avec une certaine prudence. Loin du néolibéralisme, de l’atlantisme et de l’europhilie blairistes, il entend renouer avec le vieil objectif de justice sociale qui fut celui du Parti travailliste. Il porte le projet d’une alternance véritable. Le Brexit, que Jeremy Corbyn n’a pas pu soutenir pour diverses raisons (son statut fragile dans son parti, une campagne globalement droitière malgré la présence de quelques figures socialistes, un attachement à l’Europe d’une partie de son électorat…), en fait le seul grand dirigeant socialiste européen qui n’aurait pas à trahir son électorat à cause d’institutions contraignantes extérieures au champ démocratique national (le rêve de Tony Benn).

Le procès en antisémitisme comme arme politique

En politique étrangère, Jeremy Corbyn est régulièrement accusé de sympathies «terroristes». Anti- atlantiste, anti-nucléaire, bienveillant à l’égard des mouvements anti-israéliens, le chef du Labour n’a rien pour plaire aux partisans du statu quo. Et comme il n’a pas grand-chose à se reprocher, il fallait lui inventer un dossier qui concentre quelques caractéristiques commodes : des définitions manipulables, un vocabulaire piégeux, un débat rationnel quasi-impossible et un opprobre garanti. La lutte contre l’antisémitisme n’est plus seulement une cause, mais un outil destiné à chasser les moindres traces de radicalité.

Nous avons là une affaire à la fois intérieure (à la fois intérieure au Parti travailliste et à la vie politique britannique) et extérieure. Il a fallu que Jeremy Corbyn arrive à sa tête pour que les accusations d’antisémitisme à l’encontre de membres plus ou moins importants du Labour se multiplient. L'objectif affiché est simple : décréter qu’il y a un vrai problème d’antisémitisme d’«extrême gauche», multiplier les demandes absurdes d’épuration et faire porter la responsabilité d’un problème imaginaire à Jeremy Corbyn. Mieux, le but est de l’épuiser et de le confondre avec cette affaire. Comme on peut le voir ci-dessous, il suffit de taper «Corbyn» sur Google en France pour voir que cela fonctionne.

Quelque chose de pourri au Royaume-Uni : le sens de la guerre contre Jeremy Corbyn

Quelque chose de pourri au Royaume-Uni : le sens de la guerre contre Jeremy Corbyn

Captures du 29 août et du 6 septembre (résultats analogues entre ces deux dates)

A partir de vagues commentaires liés à Israël, on a voulu faire de l’antisémitisme de la gauche radicale le principal problème du moment. Embourbée dans des négociations bien réelles sur le Brexit, Theresa May est ainsi épargnée. Et à l’intérieur du Labour, tous ceux qui veulent se débarrasser de Jeremy Corbyn et de son courant jugé trop à gauche (les Blairistes, notamment), ceux-là mêmes qui n’avaient jamais remarqué cet antisémitisme avant 2015, peuvent ainsi jeter en pâture leur chef illégitime, tenter d’obtenir sur le terrain de la manipulation médiatique ce qu’ils n’ont pu obtenir par les urnes.

Mais de quoi parle-t-on exactement ? S’il existe une inquiétude réelle sur la présence d’un antisémitisme débridé dans les rangs de la gauche radicale, pourquoi ne pas la justifier par des données ? Après tout, des enquêtes existent. Prenons un rapport de 2017 sur l’antisémitisme en Grande-Bretagne. Un rapport fait par l’Institute for Jewish Policy Research et disponible sur internet.

A la page 47 du rapport, des graphiques passionnants indiquent l’ampleur des positions antisémites (à gauche) ou anti-israéliennes (à droite) selon le positionnement politique. Les graphiques du haut portent sur ceux qui ont au moins une position antisémite ou anti-israélienne, tandis que ceux du bas portent sur ceux qui ont un fort biais antisémite ou anti-israélien. Le carré bleu indique le chiffre maximum probable et le carré orange le chiffre minimum.

Quelque chose de pourri au Royaume-Uni : le sens de la guerre contre Jeremy Corbyn

Quelque chose de pourri au Royaume-Uni : le sens de la guerre contre Jeremy Corbyn

Tout observateur de bonne foi peut voir ici, et l’auteur du rapport l’écrit clairement, que si les sympathisants de la gauche radicale se distinguent très nettement de la moyenne s’agissant d’Israël, ils ne se distinguent en rien s’agissant de la question de l’antisémitisme. Il n’y a donc pas de problème de racisme, mais un simple biais anti-israélien. Biais anti-israélien somme toute assez répandu dans la population britannique.

Entre ingérence et hard soft power : Israël en guerre contre Corbyn

Le rôle de la Russie dans l’élection de Donald Trump a beaucoup fait jaser. «L’ingérence russe» est devenue un thème prisé par les médias. Au nom de la démocratie, cette influence grandissante de la Russie (qui est loin d’égaler, en réalité, le rôle joué par les Américains dans l’élection de Boris Eltsine vingt ans plus tôt, par exemple) est constamment dénoncée. Pourtant, en termes d’ingérence, ce que subit actuellement l’opposition britannique est particulièrement impressionnant. Une ingérence, hélas, peu commentée. Parmi les rares investigations ou analyses sur ce sujet, nous ne pouvons que conseiller l’excellent travail du journaliste britannique Jonathan Cook pour le Middle East Eye. Dès janvier 2017, ce qui rappelle que cette polémique n’est pas si récente, la chaîne al-Jazeera avait diffusé un documentaire révélateur sur la stratégie des groupes d’influence pro-israéliens en direction des jeunes et du Labour. A l’aide d’une caméra cachée, le documentaire montrait notamment le rôle joué par un employé de l’ambassade d’Israël à Londres dans certaines tentatives de déstabilisation.

Comme le rappelle Jonathan Cook, l’un des derniers prétextes utilisés contre Corbyn est la définition de l’antisémitisme de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) que le Labour était gentiment invité à adopter. Le Parti travailliste, réticent dans un premier temps, a accepté cette espèce de code de conduite, tout en excluant quelques exemples se rapportant à Israël. Sous la pression, le Parti travailliste a fini par tout adopter il y a quelques jours. En d’autres termes, le Parti travailliste a fini par accepter, en dépit des menaces portées à la liberté d’expression, une définition extensive de l’antisémitisme, incluant un certain nombre de références à Israël. Des groupes de pression qui exigeaient ce pas, comme le Board of Deputies of British Jews, sortent ainsi vainqueurs de leur bras de fer avec un Jeremy Corbyn essoré par cette affaire.

Il faut bien comprendre que nous n’avons pas ici affaire à des associations qui luttent réellement contre l’antisémitisme. Leur but, fidèle aux intentions affichées par le gouvernement israélien, est de donner à l’antisémitisme un nouveau contenu (israélo-centré) afin de rendre suspicieuse et inacceptable la moindre critique à l’encontre d’Israël selon l’adage (bien connu en France) que l’on croirait tout droit sorti d’un roman de George Orwell : «l’antisionisme est le nouvel antisémitisme». Afin de terroriser les esprits, on prend ainsi le risque de fabriquer des millions de faux antisémites (ceux qui critiquent Israël sans la moindre intention raciste) et de nouveaux antisémites (ceux qui le deviennent par la magie de la confusion, encouragée par ces méthodes, entre Israël et les juifs du monde entier). Le cynisme israélien fabrique ainsi l’équation suivante : «Vous avez un problème avec Israël, donc vous avez un problème avec l’autodétermination du peuple juif, donc vous avez un problème avec le peuple juif, donc vous êtes antisémite.» Dans de telles conditions, les associations juives qui réfutent ces méthodes sont inaudibles.

Peut-on véritablement prouver l’implication d’Israël dans ce dossier ? Après tout, les documentaires mettant en cause des employés d’une ambassade, les déclarations outrageuses et diffamatoires du Premier ministre israélien contre Jeremy Corbyn, les intentions affichées ou non des ministères israéliens des Affaires étrangères et des Affaires stratégiques (lire l’article de Cook sur ce point) ne suffisent peut-être pas à prouver définitivement que le gouvernement israélien mène une guerre à Jeremy Corbyn aux yeux des plus incrédules. Ce qui est certain, en revanche, c’est le lien théorique évident entre les attaques qu’un dirigeant politique subit à cause de ses positions anti-israéliennes et Israël.

Si l’ingérence israélienne nous semble évidente, c’est le soft power israélien qui nous intéresse le plus ici. Ce concept de Joseph Nye, que l’on traduit parfois par «puissance douce» ou «pouvoir de convaincre», exprime la capacité d’un acteur d’agir sur un autre acteur sans coercition. Cela passe notamment par la séduction. Ironie du sort, le magazine Forbes considère le Royaume-Uni comme le premier pays en termes de soft power en 2018. Nous ne nous attarderons pas sur la méthodologie du magazine américain. Ces dernières années, des pays comme la Russie ou la Chine se sont volontiers intéressés à ce concept en l’intégrant à leur politique étrangère. Israël nous en offre ici une utilisation particulière.

Le chantage à l’antisémitisme est une forme particulière de soft power. Nous l’appelons hard soft power (une puissance douce non coercitive mais punitive) car il ne s’agit pas tant de séduire (en voulant apparaître comme un pays «démocratique» et gay-friendly dans un océan «rétrograde», la séduction est bien au rendez-vous, même s’il est toujours question de discréditer le voisin) que de punir. La seconde spécificité du soft power israélien réside dans sa dissémination. Certes, par définition, la «puissance douce» est difficile à saisir. Mais Israël nous apparaît comme un cas unique de délégation du soft power. La défense des intérêts d’Israël par ce biais peut non seulement se faire sans implication directe du gouvernement (mais c’est déjà le cas aux Etats-Unis et au Royaume-Uni), mais cela peut se faire à l’insu des exécutants. Pour résumer, nous pouvons dire que ces faux procès en antisémitisme sont un cas de soft power punitif et délégué. Car aux groupes de pression directement liés à Israël s’ajoute une armée d’acteurs bien intentionnés qui finissent, dans le cas qui nous occupe, par se demander s’il n’y a pas vraiment un problème d’antisémitisme au Parti travailliste, là où il n’y a qu’un simple biais anti-israélien qui se justifie par une politique menée (occupation, colonisation, massacres…) et non par des considérations raciales.

Cette affaire rappelle le caractère fragile des démocraties libérales. Les «réseaux sociaux», qui ont largement profité à Jeremy Corbyn dans sa récente ascension, sont des instruments de cette fragilisation : discréditer un acteur politique à partir de rien n’a jamais été aussi facile. Israël a d’excellentes raisons de craindre Jeremy Corbyn (qui est loin d’être un dangereux révolutionnaire) pour une raison assez simple : sa victoire signifierait la perte d’un allié. Mais au-delà de la question israélienne, cet épisode constitue peut-être une bonne nouvelle pour le socialisme anglais : si ses ennemis ont besoin de cet absurde procès pour discréditer Corbyn, cela suggère que son programme est plus que jamais crédible et que le No Alternative des néolibéraux est obsolète.

Lire aussi : Royaume-Uni : accusé d'antisémitisme, Jeremy Corbyn présente des excuses

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

Raconter l'actualité

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans les commentaires sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies. Cliquez ici pour en savoir plus.

Accepter