John Laughland est un universitaire britannique spécialisé en géopolitique et philosophie politique. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages traduits en sept langues.

Brexit, deux ans après : l'échec de Theresa May

Brexit, deux ans après : l'échec de Theresa May© Henry Nicholls Source: Reuters
Theresa May, le 21 juin 2018

Voilà deux ans que la population britannique a voté pour sa sortie de l'Union européenne. L'historien John Laughland estime que Theresa May, en grande difficulté, chez elle comme face à Bruxelles, n'arrivera pas à négocier pour son pays.

Deux ans après le référendum au Royaume-Uni sur le Brexit, le 23 juin 2016 – qui a été vécu comme un véritable tremblement de terre politique – personne ne sait où va ce pays.

Un gouvernement très affaibli par le mauvais score obtenu aux élections anticipées de juin 2017 est tiraillé entre les partisans du Brexit et ceux du remain au sein du parti conservateur, et fait face à la pression politique exercée par un parti travailliste qui a le vent en poupe. Pour naviguer dans ces eaux troubles, il faudrait un génie politique. Or, Theresa May, avec son allure terne d'institutrice donneuse de leçons, est sans doute l'un des Premiers ministres les plus incompétents de l'histoire récente. Elle ne se remettra jamais de son discours au Congrès du parti conservateur en octobre dernier : les lettres du slogan de l'événement affiché derrière elle («Construire un pays qui marche pour tout le monde») tombaient par terre, les unes après les autres, elle fut prise d'une toux incontrôlable, et un humoriste monta sur scène pour lui remettre un formulaire de licenciement.

En Europe les électeurs sont systématiquement encouragés à voter une seconde fois s'ils votent «mal»

Tout cela fait les choux gras de Bruxelles. Pour l'Union européenne, le Brexit est une catastrophe. Avec le départ du Royaume-Uni, l'UE perdrait son deuxième contributeur net, laissant un trou budgétaire d'entre 10 et 20 milliards d'euro par an, sa première puissance militaire, sa capitale financière (et sa capitale tout court, Londres étant la plus grande et la plus dynamique ville d'Europe) et sa deuxième économie. Pire, le départ d'un grand pays comme le Royaume-Uni pourrait donner des idées à d'autres. Bruxelles négocie donc avec un seul objectif : imposer au Royaume-Uni le plus mauvais accord possible avec le but de créer une situation intolérable à laquelle un futur gouvernement britannique essaierait de remédier en revenant sur le Brexit, peut-être même avant la fin de la période de transition en 2020.

Les partisans britanniques du remain sont les alliés objectifs de Bruxelles dans cette épreuve de force. Certes, il y a une campagne pour un deuxième référendum, car en Europe les électeurs sont systématiquement encouragés à voter une seconde fois s'ils votent «mal» (Danemark en 1992-1993 ; Irlande en 2001-2002 et en 2008-2009). Mais celle-ci n'est pas le plus grand danger pour le Brexi,t car il y a une autre approche, bien rodée celle-là aussi, dans une Europe de plus en plus ouvertement anti-démocratique, qui a plus de chances de réussir. Cette autre tactique est de faire annuler le résultat d'un référendum par voie parlementaire : ce fut le cas en France et aux Pays-Bas après leurs votes contre la Constitution européenne en 2005, qui a été ratifiée par les Parlements respectifs dans une forme différente, et de nouveau au Pays-Bas en 2016 après le vote contre l'accord d'association avec l'Ukraine. Cet accord resta en vigueur malgré le vote, grâce à une astuce judiciaire concoctée par la Commission de Bruxelles, et il fut ensuite adopté par voie parlementaire au Pays-Bas. Pour renforcer le clou, le gouvernement de La Haye fit ensuite voter une loi supprimant tout simplement le référendum consultatif de la Constitution néerlandaise. Ayant voté mal, le peuple hollandais ne pourra plus s'exprimer par référendum.

C'est cette seconde tactique qui est actuellement déployée au Royaume-Uni. Il est politiquement très difficile pour un député à la Chambre des Communes d'appeler un deuxième référendum de ses vœux, ne serait-ce que parce que le Parlement avait voté la loi autorisant le référendum de 2016. Les députés ont ensuite validé le déclenchement de l'Article 50 des traités européens sur la procédure de sortie. Par contre, un député peut demander d'avoir son mot à dire sur l'accord final qui sera conclu entre Londres et Bruxelles. Il peut même ainsi se profiler comme un gardien de la souveraineté du Parlement. La réalité est tout autre : si le gouvernement doit soumettre son accord final à un vote au Parlement, et au vu du rapport de forces à la Chambre des communes, une situation sera créée où Bruxelles n'aura aucun intérêt à proposer un accord qui pourrait recueillir une majorité des députés. Bien au contraire, Bruxelles a tout intérêt à proposer un accord qui serait inacceptable au Parlement, car un refus de cet accord par le Parlement entraînerait un Brexit sans accord. Le Royaume-Uni quitterait, à ce moment-là, l'UE sans avoir réussi à régler les modalités futures de son interaction politique et commerciale avec le continent.

Le Brexit aura été tué, non pas dans l’œuf mais très vite après l'éclosion

Cette perspective ne fait pas seulement peur aux grandes sociétés britanniques et à la City. Elle fait peur à madame May, qui a commis, au début de son mandat, l'énorme erreur stratégique de se positionner en demandeur vis-à-vis de Bruxelles. En proclamant, à Lancaster House en janvier 2017 et à Florence en septembre 2017, son désir de signer un grand accord de libre-échange avec l'UE, elle a montré qu'elle restait prisonnière, comme la majorité de la classe politique britannique et européenne, de cette illusion infantile qu'il faut obtenir un accord commercial pour commercer. Les importations en provenance de la Chine au Royaume-Uni s'élevaient à 42,3 milliards de livres sterling en 2016 ; les importations en provenance de la France étaient seulement à 35 milliards. Or le Royaume-Uni n'a aucun accord commercial avec la Chine, car elle a la même politique commerciale commune que tous les autres pays membres de l'UE, tandis qu'il est membre du même marché unique – et donc d'exactement le même régime réglementaire – que la France, son voisin immédiat.

Avec cette déclaration, madame May a affaibli sa position vis-à-vis de Bruxelles. Bien qu’elle ait insisté sur le fait qu'elle n'accepterait pas n'importe quel accord – «aucun accord est préférable à un mauvais accord» – madame May n'a rien préparé dans l'éventualité du Brexit pas d’accord commercial avec l'UE – aucun nouveau dispositif pour des contrôles douaniers à Douvres ou ailleurs, pas de campagne d'information auprès des entreprises et des citoyens... Rien. Sa menace de quitter l'UE si elle n'obtenait pas un bon accord n'a donc jamais été crédible. Elle a, au contraire, très tôt, donné son feu vert à une période de transition pendant laquelle le Royaume-Uni resterait sous la juridiction de Bruxelles et de la Cour européenne de justice jusqu'en 2020.

Madame May va donc amener son pays, les yeux grands ouverts, dans le piège que lui tend Bruxelles. Un très mauvais accord, punitif, sera proposé aux Britanniques pour décourager tout autre pays tenté par une sortie de l'UE. Soit cet accord est rejeté par le Parlement, et dans ce cas le Royaume-Uni quitte l'UE sans autre forme de procès ; soit il est accepté. Dans les deux cas de figure, la possibilité qu'un futur gouvernement demande la réadmission à l'UE est bien réelle. Le Brexit aura été tué, non pas dans l’œuf mais très vite après l'éclosion.

La récompense suprême pour l'UE serait de faire plier cette démocratie emblématique et puissante

Il aurait fallu adopter très exactement la tactique inverse. Londres aurait dû entamer toutes les préparations nécessaires pour un Brexit sans accord. Il eut été plus logique de n'entreprendre aucune négociation avec Bruxelles, au moins dans un premier temps, et de laisser aux exportateurs allemands, français et autres le soin de faire du lobbying auprès de leurs gouvernements respectifs pour obtenir un accès libre au marché britannique. Ce que Londres aurait octroyé sans aucune hésitation, en contrepartie, bien sûr, de son accès aux marchés européens. Le Royaume-Uni a un énorme déficit commercial avec l'UE, les Britanniques étant très friands de voitures allemandes, de vins français (et autres) et de produits européens en tout genre, et, par conséquent, une grande partie de l'économie du continent européen a tout intérêt à conserver les liens commerciaux avec l'Angleterre. Bref, madame May aurait dû jouer une véritable partie de poker et bluffer pour arriver à ses fins.

Nous vivons, peut-être, les dernières années de la démocratie en Europe. Violée de manière systématique par les élites européennes, la volonté populaire ne s'exprime aujourd'hui que par la colère, à l'instar de la percée populiste en Italie. Cette colère est considérée comme une menace existentielle pour l'Union européenne qui fait tout pour l'étouffer (même si en réalité elle l'alimente). L'engrenage européen a déjà vaincu les rebellions éphémères en France, au Pays-Bas, au Danemark et ailleurs. Il va essayer de faire autant en Italie où ses chances de succès sont considérables, vu que la nouvelle coalition à Rome a déjà abandonné la confrontation directe avec Bruxelles sur l'euro, avant même d'engager la bataille. Le dernier bastion, comme en 1940, sont les Iles britanniques. La récompense suprême pour l'UE serait de faire plier cette démocratie emblématique et puissante. Si elle tombe, alors tout sera perdu et l'Europe vivra ses heures les plus sombres sans aucune perspective de sursaut.

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