Recompositions et constantes à l’issue des élections libanaises

Recompositions et constantes à l’issue des élections libanaises© Aziz Taher
Illustration : des partisans du Hezbollah défilent au Liban

Les Libanais ont voté pour la première fois en 9 ans, rebattant les cartes de leur paysage politique. Le spécialiste du monde arabe Adlene Mohammedi revient sur ces résultats plus complexes qu'il n'y paraît, et sur leurs implications dans la région.

 

Les élections législatives libanaises du 6 mai dernier constituent une étape importante dans la vie politique libanaise, mais aussi dans les rapports de force régionaux. Les citoyens libanais n’avaient pas voté depuis 2009 et, invoquant un contexte sécuritaire et politique tendu, le Parlement libanais avait jusque-là prolongé son propre mandat. Ce sont donc les premières élections au suffrage universel depuis les soulèvements qui ont secoué le monde arabe et depuis l’éclatement de la guerre en Syrie.

Seule une grille d’analyse prenant en compte différentes échelles et différents angles d’approche permet de bien saisir le résultat de ces élections tant attendues. Rappelons d’abord que le système politique libanais est un système consociatif, c’est-à-dire un système qui repose sur un partage des pouvoirs qui échappe à toute logique majoritaire.

Ce partage se fait sur une base confessionnelle que les élites politiques libanaises rejettent dans le discours autant qu’elles la renforcent dans la pratique. Presque tous les acteurs politiques libanais ayant participé à ce scrutin insistent sur l’urgence de sortir du confessionnalisme politique, regrettent le recours à des catégories confessionnelles («maronite», «sunnite», «chiite», «orthodoxe», «druze»…), mais semblent s’accommoder d’une langue politique et d’une campagne électorale caractérisées par un sectarisme débridé. Si la constitution libanaise n’exige nullement une répartition des pouvoirs sur une base confessionnelle (un président de la République maronite, un président du Conseil des ministres sunnite, un président du Parlement chiite, un vice-président du Parlement orthodoxe…), et si les accords de Taëf qui ont mis fin à la guerre civile en 1989 promeuvent explicitement l’abolition du confessionnalisme politique, celui-ci est intact, et peut-être renforcé par ces élections.

Une loi électorale inédite et une campagne illisible

Ces élections furent possibles grâce à un accord entre les principaux partis du pays sur la loi électorale à adopter. Le pays passe d’un mode de scrutin majoritaire à un mode proportionnel complexe qui a encouragé des alliances électorales improbables.

Le pays fut divisé en 15 circonscriptions, elles-mêmes divisées en petites circonscriptions. Dans chacune de ces circonscriptions découpées sur une base largement confessionnelle, l’électeur était invité à choisir une liste électorale et un candidat de la liste correspondant à sa petite circonscription, ce que l’on a appelé le «vote préférentiel». Celui-ci n’a de valeur que si la liste dans son ensemble atteint un seuil d’éligibilité. Ce détail a d’ailleurs permis à des candidats, par la magie du croisement entre le poids des listes et la distribution confessionnelle des sièges, de gagner avec à peine plus de 70 votes préférentiels face à des candidats populaires dont la liste n’a pu atteindre le seuil.

Notons que l’un des objectifs principaux de cette loi était d’améliorer la représentation des populations chrétiennes : les élites politiques chrétiennes ne voulaient plus que des élus chrétiens soient majoritairement élus par des électeurs issus des autres communautés.

Mais cette loi électorale a surtout encouragé certains partis politiques libanais à pratiquer des alliances électorales à la carte et à distinguer les alliances électorales (destinées à gagner) des alliances politiques et stratégiques (plus profondes). Le meilleur exemple de cette schizophrénie politicienne est assurément celui du Courant patriotique libre – dont est issu le président Michel Aoun : allié aux islamistes de la Jamaa Islamiyya à  Saïda et Jezzine, au Courant du Futur de Saad Hariri à Zahlé et au Hezbollah à Baabda.

Un grand perdant et plus d’un vainqueur

«L’axe de la Résistance», mené par le Hezbollah et son allié Amal du président du Parlement Nabih Berri (abusivement appelés «tandem chiite»), sort renforcé de ce scrutin. Non seulement la totalité des sièges chiites du Parlement lui est acquise, mais il comprend des acteurs de toutes les confessions et de toutes les régions du pays. De même, le Courant patriotique libre du président Michel Aoun sort renforcé de ce scrutin : il formera vraisemblablement le principal bloc parlementaire, avec 29 députés.

Rappelons ici que, malgré la multiplication des alliances électorales et le rapprochement avec Saad Hariri, l’alliance entre le Courant patriotique libre et le Hezbollah (entre Michel Aoun et Hassan Nasrallah) conclue en 2006, n’a jamais été remise en cause, pas même par l’intervention militaire du Hezbollah en Syrie. Il est possible d’affirmer qu’une majorité nette au Parlement soutient le principe de la résistance menée par le Hezbollah.

Seulement, le Hezbollah, les aounistes et leurs alliés ne sont pas les seuls vainqueurs. Avec une grille de lecture confessionnelle, on peut dire que le Courant patriotique libre est désormais sérieusement concurrencé par les Forces libanaises de Samir Geagea parmi les électeurs chrétiens. Avec une quinzaine d’élus (le double du nombre précédent), les Forces libanaises comptent bien faire entendre une voix discordante, intransigeante s’agissant du rejet des armes du Hezbollah.

Leur ancien allié Saad Hariri sort, quant à lui, affaibli. Toujours avec une grille de lecture confessionnelle, il se retrouve largement concurrencé dans l’univers politique dit «sunnite» : au nord comme au sud, des élus sunnites plus proches du Hezbollah viennent bousculer son monopole communautaire au Parlement. Enfin, notons la défaite cuisante de l’ancien ministre de la Justice Achraf Rifi, ancien proche de Hariri et aligné sur les positions saoudiennes particulièrement hostiles au Hezbollah. Le nord «sunnite» du pays lui a préféré un discours plus modéré.

L’Arabie saoudite semble avoir perdu son pari sur la scène libanaise. Avec l’affaiblissement de Saad Hariri – coincé entre les pressions saoudiennes et l’équilibre institutionnel du pays – et la défaite d’Achraf Rifi, ce sont finalement les Forces libanaises de Samir Geagea qui pourraient relayer le mieux les positions saoudiennes sur la question du Hezbollah, notamment dans un contexte de tensions entre l’Iran, allié du Hezbollah, et Israël.

Selon toute vraisemblance, et du fait de la représentation confessionnelle et d’une entente entre les principaux acteurs politiques du pays, Nabih Berri devrait demeurer président du Parlement et Saad Hariri président du Conseil. Quant au gouvernement, il reflètera la diversité et les rapports de force du nouveau Parlement, loin de la configuration majorité versus opposition.

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