Par Philippe Migault Tous les articles de cet auteur
Philippe Migault est directeur du Centre européen d'analyses stratégiques, analyste, enseignant, spécialiste des questions stratégiques.

Jour de la Victoire : un défilé en forme de bilan

Jour de la Victoire : un défilé en forme de bilan© Andrey Volkov Source: Reuters
Jour de la Victoire à Moscou le 9 mai 2018

Le défilé du 9 mars à Moscou était l'occasion pour les spécialistes autoproclamés de livrer leurs analyses en tout genre sur la faiblesse ou la menace russe. Mais l'heure était à vrai dire plutôt au bilan, selon Philippe Migault.

Le défilé de la victoire du 9 mai sur la place Rouge est depuis des décennies l’occasion, pour les «Kremlinologues» et les spécialistes de défense, d’aiguiser leur analyse. Les premiers scrutent les signaux faibles susceptibles d’indiquer une inflexion de la politique intérieure et de la diplomatie russes. Les seconds guettent la présentation des nouveaux matériels indiquant une avancée du complexe militaro-industriel russe ou la concrétisation de la dernière doctrine de défense. 

La présence à la tribune d’honneur de Benjamin Netanyahou aux côtés de Vladimir Poutine a donné du grain à moudre pour quelques jours aux «Kremlinologues». Le bilan est plus mitigé pour les spécialistes de défense.

Ils ont eu quelques nouveautés à se mettre sous la dent. Le survol de la place Rouge par deux Mig-31K portant leur missile hypersonique Kinjal illustrait le discours tenu le 1er mars dernier devant la Douma par Vladimir Poutine à propos des nouveaux programmes d’armement russes. Les drones terrestres Uran-6 et Uran-9, respectivement destinés au déminage et au combat de très haute intensité, attestent du souci accru porté à la sauvegarde des combattants. Les drones aériens Korsar démontrent que la Russie, qui a dû au tournant des années 2000-2010 acquérir des matériels sur étagère auprès d’Israël, commence à recueillir les fruits du programme d’investissement massif qu’elle a consenti sur ce segment. Le BMPT Terminator, enfin, témoigne de la persistance d’une école russe du blindé conjuguant mobilité et très grande puissance de feu.

On reste loin, cependant, du défilé du 9 mai 2015, qui avait mis à l’honneur toute une série de nouveaux engins, char T-14 Armata, véhicule blindé de combat d’infanterie (VBCI) lourd T-15, VBCI moyens chenillé et à roues Kourganietz-25 et Boomerang. Certes ces engins étaient présents ce matin sur la place Rouge. Mais trois ans après leur première apparition, ils ne sont toujours pas entrés en phase de production intensive. Il en va de même de l’avion de combat de cinquième génération Sukhoï-57, dont deux exemplaires ont survolé le Kremlin, mais qui n’est toujours pas opérationnel huit ans après son premier vol, deux ans après la date d’entrée en service initialement prévue…

Une volonté de mieux gérer le budget militaire

Cela ne traduit pas pour autant un échec de ces programmes. Ceux-ci poursuivent leur développement. Mais cela dénote, en revanche, une volonté de gérer au mieux la ressource financière en répondant au mieux aux besoins immédiats. La Russie, malgré la remontée des cours du brut depuis un an, tendance qui devrait se confirmer, a déjà consenti un gros effort financier pour revenir au meilleur niveau technologique au cours des dix dernières années. Confrontée à un Occident bien décidé à la frapper au portefeuille pour la faire plier, elle peut à présent se permettre de restreindre au juste nécessaire ses dépenses militaires pour rester dans une spirale vertueuse sans pénaliser son économie.

Un premier batch de 100 T-14 doit ainsi être produit pour être livré d’ici 2020 à la division Tamanskaïa. Mais cela ne marquera pas l’admission au service actif de l’engin. Cette première série jouera le rôle des premières «tranches» du char Leclerc, livrées en régiment pour essais puis démantelées rapidement, une fois le gros des maladies de jeunesse identifié. Et il n’est pas certain que l’Armata, pour autant, entrera massivement en service ensuite, pour atteindre la cible de 2 300 chars, régulièrement annoncée, à l’horizon 2025. D’abord parce que la menace d’un conflit de haute intensité en Europe n’est pas si élevée qu’elle nécessite de pousser les feux. Ensuite parce que l’Armata est un char complexe, qui sera bien plus long à mûrir que ses prédécesseurs et surtout beaucoup plus cher. Enfin parce que l’armée de terre russe possède déjà une puissance de feu dissuasive et que l’achat, en grande série, d’un Terminator, déjà prêt, pourrait mieux répondre aux besoins à court terme que sont le combat urbain et l’appui-feu à l’infanterie.

Si le programme T-15, lié au projet Armata, est plutôt en stand-by, le Kourganiets-25 pourrait, lui, commencer à remplacer les BMP les plus vétustes à partir de 2021. Le Boomerang, dont plusieurs versions sont envisagées, pourrait débuter sa carrière opérationnelle la même année.

Quant au Sukhoï-57, il s’inscrit un peu dans la même logique que le T-14. Les premiers appareils devraient être reçus en escadrilles en 2019. Mais il ne s’agira là aussi que d’un Block-1, pour reprendre une terminologie propre aux avions de combat français. On reste dans l’expectative sur les commandes futures. D’autant que les dernières modernisations réussies de la famille Su-27, Su-30SM et Su-35, les succès du Su-34 en Syrie, permettent de prendre le temps nécessaire pour conduire le programme au plus juste…

Car les résultats russes depuis dix ans parlent d’eux-mêmes.

2008-2018 : La Russie célèbre cette année le dixième anniversaire de son succès contre la Géorgie. Or cette victoire à la Pyrrhus a été obtenue essentiellement grâce au mordant des troupes russes et à la puissance de feu disponible. Confrontées à une armée formée et équipée par les Américains et leurs alliés, ses forces, dénuées notamment de moyens C4ISR performants, faisant encore appel à de vieux chars T-64, ont connu quelques heures pénibles du fait de leurs lacunes techniques.

La prise de conscience qui s’est opérée alors, a conduit à la plus profonde réforme engagée par l’armée russe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Certes, la révolution engagée par Anatoli Serdioukov n’est pas allée jusqu’à son terme. Toute armée a ses pesanteurs physiques et mentales. Mais le coup d’accélérateur financier donné à partir de 2011 a conduit à l’apparition d’une nouvelle armée russe, celle que nous avons vu défiler ce matin.

Il y a dix ans...

Il y a dix ans, les soldats russes n’avaient pas encore gagné la seconde guerre de Tchétchénie. Défilant dans leurs tenues majoritairement héritées de l’Armée soviétique, ils ne donnaient nullement l’image d’une armée victorieuse, jeune, motivée. Nous avons vu le contraire ce matin. 

Il y a dix ans, les blindés russes n’offraient pas le niveau de protection requis contre les mines et les IED alors que les Tigr-M, les différents types de Typhoon présentés aujourd’hui sont tous conçus dans cet esprit.

Il y a dix ans, personne n’aurait misé un sou sur la capacité de l’armée russe à mettre éventuellement en échec une aviation occidentale. Les S-400, Buk-M2, Pantsir-S1, que nous avons vu aujourd’hui ont fait connaître au grand public le concept de bulle A2/AD, ou «d’interdiction aérienne».

Il y a dix ans, seuls les Américains avaient la capacité de frapper partout dans le monde depuis la mer avec leurs Tomahawk. Les marins russes ont depuis prouvé leurs capacités avec les missiles Kalibr…

Il y a dix ans, enfin, nul n’aurait envisagé que la Russie soit en mesure de gagner une guerre au Moyen-Orient dans le cadre d’une opération de Regime Change conduite par les «Occidentaux». C’est aujourd’hui en bonne voie.

Il y a dix ans, l’armée russe doutait à juste titre d’elle-même. Elle doute encore aujourd’hui. Mais elle est combat proven. Et confiante.

Il y a dix ans, on tenait la Russie pour une puissance de seconde zone. On s’imagine aujourd’hui voir sa main partout. Un ridicule chasse l’autre.

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