Y-a-t-il une crise conjugale franco-allemande sur fond de tragédie grecque?

Cimment le couple franco-allemand sortira-t-il de la crise grecque?© Philippe Wojazer Source: Reuters
Cimment le couple franco-allemand sortira-t-il de la crise grecque?

Quand le couple franco-allemand éternue, toute l'Europe s'enrhume-t-elle encore? Selon Pierre Haroche, spécialiste de l'intégration européenne, chacun des ces deux pays a défendu au final, lors de la crise grecque, ses propres intérêts.

RT France: Quelles dissensions la crise grecque a-t-elle révélées au sein de couple franco-allemand?

Pierre Haroche: Il s'agit d'abord entre ces deux pays d'une difference de position. La France est, par son niveau d'endettement et sa faible croissance, proche des pays endettés. L'Allemagne est en position de pays créditeur, avec une croissance plus forte. Dès lors, chacun a un point de vue différent sur la crise grecque. La France veut surtout éviter qu'elle n'aboutisse à une explosion de la zone euro, qu'elle ait un effet sanction contre les pays endettés. Paris insiste pour plus de solidarité européenne. L'Allemagne craint que les pays les moins endettés aient à payer pour les pays en difficultés. Au final, chacun a un point de vue qui est fonction de sa propre situation économique. Il y a un balancement entre solidarité et responsabilité et cela se reflète sur la crise grecque. Mais ce qui importe pour l'axe Paris-Berlin n'est pas tant comment la crise grecque sera résolue mais plutôt comment cette crise sera interprétée à l'avenir par les autres pays membres de l'UE. Tout l'enjeu est de savoir si cette crise va créer un précédent pour ces pays en difficultés.

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RT France: La crise grecque n'a-t-elle pas été révélatrice d'une différence de vision entre la France et l'Allemagne par rapport au projet européen?

Pierre Haroche: La difficulté vient du fait que l'enjeu n'est pas forcément européen mais que chacun de ces deux pays veut éviter de se retrouver dans une situation difficile à l'égard de sa propre économie, de ses propres électeurs, ou de ses propres parlementaires. 

RT France: Ce sont donc les égoïsmes nationaux allemands et français qui ont prévalu dans cette crise grecque?

Pierre Haroche: Effectivement, mais cela se comprend, chacun défend ses intérêts. L'Allemagne n'a pas envie d'entrer dans un système où elle paiera pour les dettes des autres pays, y compris celles de la France. Les Allemands veulent plus de contrôle sur les budgets nationaux. Les Français veulent plus de solidarité. Entre les deux, on peut trouver aussi un compromis pour faire avancer l'Europe, compromis qui prendrait la forme d'un budget commun de la zone euro ou un contrôle budgétaire européen. Cette crise pourrait aboutir à un renforcement institutionnel de la zone euro.

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RT France: Que pensez-vous de la tribune de Yanis Varoufakis dans The Guardian dans laquelle il écrit que l'intransigeance de l'Allemagne vis-àvis de la Grèce a été pour elle «un investissement intéressant pour discipliner la France»? 

Pierre Haroche: Cette théorie de Yanis Varoufakis est effectivement crédible. L'insistance des Allemands montre que c'est bien plus que la dette grecque qui leur pose problème. Si ce n'avait été que cette dette, cela aurait été résolu facilement, la Grèce étant un petit pays. L'enjeu, derrière cette dette, est surtout quel exemple cela va donner aux autres pays. Si on l'avait annulée, des pays comme l'Espagne, le Portugal et in fine la France auraient pu se sentir encouragés à avoir un budget plus laxiste. Être dur avec la Grèce envoie le message clair de respecter les règles d'équilibres budgétaires de la zone euro. Il s'agit, à travers le cas grec, de faire une sorte d'arme de dissuasion budgétaire, surtout vis-à-vis de la France.  Chacun se cache derrière le cas grec pour défendre ses intérêts et ses conceptions de la zone euro mais il faudra avoir un vrai débat sur la gouvernance de la zone euro qui reste le vrai enjeu.

RT France: Mais cette crise ne va-t-elle pas exaspérer les pays du sud de l'Europe? Le Premier ministre italien Matteo Renzi a ainsi déclaré que le couple franco-allemand est «dépassé» et qu'il faut laisser plus de place aux pays européen du sud.

Pierre Haroche: L'intérêt du dialogue franco-allemand tient au fait que ces deux pays sont assez représentatifs de l'Europe. La France parle un peu au nom de ces pays du Sud, ces pays qui rechignent à la rigueur allemande et veulent aussi de la solidarité. L'Espagne, l'Italie et le Portugal savent que la position de la France leur sert aussi car ils risquent de se retrouver dans la position de la Grèce. 

RT France: Les propositions grecques ont été rédigées par des hauts fonctionnaires français. Pourquoi l'Allemagne en a-t-elle été irritée?

Pierre Haroche: Ce qui a pu irriter a été un soutien de la France à la Grèce au moment où les autres pays voulaient marquer une prudence et estimaient que c'était aux grecs de faire des efforts. La France a trop théâtralisé son soutien à Athènes. Mais d'un simple point de vue technique, tout le monde a été content que la France apporte cette aide à la Grèce puisque cela a simplifié les choses et a facilité l'accord. 

RT France: L'intransigeance de l'Allemagne ne va-t-elle pas réveillé des antagonismes et des rancoeurs vis-à-vis de ce pays? Jean-Luc Mélenchon estime ainsi que l'Allemagne «détruit l'Europe pour la troisième fois»?

Pierre Haroche: C'est un vrai problème pour l'Allemagne. Sa position est la plus difficile à faire accepter aux yeux des opinions publiques internationales. Les Allemands vont peu à peu en prendre conscience. C'est un pays qui avait façonné une image, depuis la Seconde Guerre mondiale, de non-agressivité, de modération et de conciliation. Cette crise y a porté un coup. Ce pays risque de passer pour le fossoyeur de l'euro-zone.  

RT France: Qu'a révélé cette crise grecque de la construction européenne?

Pierre Haroche: Cette construction est faite de crises: les Etats ne s'engagent à coopérer ou à s'intégrer que dans la mesure où c'est absolument nécessaire; et ils ne s'en rendent compte que quand ils sont au bord du gouffre. En ce qui concerne la zone euro, c'est un projet qui reste au milieu du gué. On ne peut pas avoir une monnaie unique et pas de mécanismes de régulation économique et politique, pas de mécanismes de délibération démocratique. 

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