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Jacques Nikonoff est professeur associé à l’Institut d’études européennes de l’Université Paris 8. Il est également porte-parole du Parti de l’émancipation du peuple (ex-M’PEP).

Jacques Nikonoff : «Les Britanniques ont raison de vouloir sortir de l’Union européenne»

Drapeaux britannique et européen Source: Reuters
Drapeaux britannique et européen

Professeur associé à l’Institut d’études européennes de l’Université Paris 8, porte-parole du Parti de l’émancipation du peuple, Jacques Nikonoff analyse les perspectives de la Grande-Bretagne au sein de l’UE.

Le 14 janvier 1963, lors d’une conférence de presse, le président de la République française, Charles de Gaulle, annonçait qu’il était opposé à l’entrée de la Grande-Bretagne dans ce qui s’appelait alors la Communauté économique européenne (CEE). Pour de Gaulle, «la nature, la structure, la conjoncture, qui sont propres à l'Angleterre diffèrent de celles des États continentaux». Ses arguments étaient frappés au coin du bon sens. Il y avait, affirmait-il, incompatibilité entre les intérêts économiques continentaux et insulaires. Il exigeait que la Grande-Bretagne accepte toutes les conditions mises par les Six (la CEE comptait alors 6 pays) et qu’elle abandonne sa participation à la zone de libre-échange dont elle faisait partie. Le Royaume-Uni, en effet, avait pris l’initiative, par la Convention de Stockholm du 4 janvier 1960, de créer l’European Free Trade Association (EFTA), soit l’Association européenne de libre-échange (AELE). Composée initialement du Royaume-Uni, de l’Autriche, du Danemark, de la Norvège, du Portugal, de la Suède et de la Suisse, trois autres pays la rejoignaient ensuite : Islande (1970), Finlande (1986), Liechtenstein (1991). Le but était de rassembler les pays non-membres de la CEE pour lui faire concurrence. Cependant, au fur et à mesure de l’approfondissement libre-échangiste de la CEE puis de l’Union européenne (UE), les pays membres de l’AELE ont rejoint l’UE. Il ne reste plus aujourd’hui que quatre pays dans l’AELE : Irlande, Liechtenstein, Norvège, Suisse.

Le 27 novembre 1967, le général de Gaulle s’opposait une deuxième fois à l’entrée du Royaume-Uni à la CEE. Lors d’une conférence de presse il insistait sur le fait que la Grande-Bretagne serait le cheval de Troie des Américains au sein de la CEE. Il réaffirmait l'autonomie de la défense nucléaire française face aux États-Unis, alors qu’Harold Wilson, le Premier ministre britannique (travailliste), préconisait l’engagement des États-Unis dans la défense de l’Europe. Sur le plan économique, de Gaulle craignait que la CEE ne devienne qu’une simple zone de libre-échange et que la Politique agricole commune (PAC) soit remise en cause. L’adhésion de la Grande-Bretagne était bloquée.

Après le référendum organisé en France le 23 avril 1972, la Grande-Bretagne entrait dans la CEE. La question posée aux Français était «Approuvez-vous, dans les perspectives nouvelles qui s’ouvrent à l’Europe, le projet de loi soumis au peuple français par le président de la République, et autorisant la ratification du traité relatif à l’adhésion de la Grande-Bretagne, du Danemark, de l’Irlande et de la Norvège [par référendum les Norvégiens diront NON] aux Communautés européennes ?» Le président de la République française, Georges Pompidou, trahissant de Gaulle, avait appelé à voter OUI. Les socialistes appelaient au «refus de vote», les communistes étaient pour le NON. Le OUI gagnait avec 68%, il y avait 40% d’abstention.

Où en sommes-nous cinquante ans plus tard ?

Seule la droite française post-gaulliste reste favorable à l’Union européenne, rejointe par les socialistes et les communistes qui ne veulent plus en sortir aujourd’hui. Les Britanniques, quant à eux, veulent maintenant en sortir. C’est ce qu’on appelle le Brixit ou le Brexit, contraction de «British exit». Tout a commencé en 2004 aux élections européennes où le United Kingdom Independence Party (UKIP), qui milite pour la sortie de son pays de l’Union européenne, et à connotation fortement xénophobe, réalisait 16,6%. En mai 2013, il réalisait un résultat historique en obtenant 23% aux élections locales partielles, juste derrière le parti conservateur (25 %) et le parti travailliste (29 %). Il fallait que les conservateurs réagissent face à la progression électorale du UKIP. Pendant la campagne électorale, le Premier ministre David Cameron (conservateur), annonçait qu’il organiserait un référendum sur la sortie de l’UE s’il était élu. Un sondage de janvier 2013 donnait 40% pour la sortie, 37% pour rester et 23% d’indécis.

Le projet a pris une nouvelle dimension à l’occasion du discours de la reine, Elizabeth II, devant le parlement de Westminster, le 27 mai 2015. Elle a annoncé un projet de loi pour fin 2017 confirmant l’organisation d’un référendum sur le maintien ou pas du Royaume-Uni dans l’UE. Pour justifier la sortie, David Cameron évoque «5 principes pour l’Union européenne». Ils ne présentent aucune originalité et ne sont qu’une accentuation caricaturale des politiques néolibérales déjà menées par l’UE (sauf le 3e point) : «compétitivité, flexibilité, retour de compétences aux États-membres, contrôle démocratique, équité».

S’il fallait se convaincre que la sortie du Royaume-Uni de l’UE est une bonne chose, mais pour des raisons différentes que celles avancées par David Cameron, l’appel téléphonique de Barack Obama à David Cameron pour l’inviter à ne pas sortir de l’UE devrait suffire. Car les États-Unis, dans cette affaire, suivent une ligne constante. Ils ont besoin d’une Europe unie qu’ils contrôlent. L’agent de ce contrôle est la Grande-Bretagne. La voir sortir de l’UE, c’est affaiblir la pression atlantiste, même si le traité de Lisbonne, par l’obligation qu’il fait à l’UE d’être membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (Otan), arrime l’UE aux États-Unis. C’est la même préoccupation qui a conduit le président américain à téléphoner à Alexis Tsipras, le Premier ministre grec, pour lui demander de rester dans l’euro. Les États-Unis ont en effet besoin de l’euro car cette monnaie joue le rôle de variable d’ajustement monétaire afin de protéger le dollar. Cela signifie que les gérants de fonds, quand ils doivent réajuster leurs portefeuilles, se délestent systématiquement de l’euro et gardent le dollar. Résultat : l’euro est très volatile, perturbant la stabilité monétaire, financière et les opérations commerciales internationales.

La Grande-Bretagne hors de l’UE diminuera également la pression néolibérale sur l’UE car elle a toujours été plus libérale que la moyenne des pays membres. Mais ce ne sera que symbolique, car le traité de Lisbonne, là encore, a tout prévu, il a verrouillé le système pour que seules des politiques néolibérales soient possibles.

Au total, c’est l’image, la crédibilité et l’avenir de l’UE qui seront atteints si le Royaume-Uni s’en va. Il faut en passer par là pour mettre un terme à l’Union européenne, gigantesque système d’aliénation des peuples, coupable de détruire la prospérité du continent. Le départ du Royaume-Uni, couplé à la crise grecque, restera peut-être dans l’histoire comme le début du processus de démantèlement de l’Union européenne. Et celui du retour des peuples.

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