Dans des élections «aussi polarisées», les débats «peuvent s'annoncer sanglants»

Dans des élections «aussi polarisées», les débats «peuvent s'annoncer sanglants»© Franck Fife/Pool Source: AFP
Le plateau du débat d'entre deux tours de 2012 organisé conjointement par France 2 et TF1.

TF1 et France 2 vont organiser des débats entre les grands candidats avant le premier tour. Pour le politologue Gaël Villeneuve, ce pari ouvre un intéressant nouvel «espace médiatique» dans une élection tendue, mais peut tourner à la cacophonie.

RT France : TF1 et France 2 vont organiser un mois avant le premier tour de l'élection présidentielle des débats télévisés avec les candidats les plus importants. C'est un dispositif tout à fait inédit en France. Est-ce selon vous positif pour le débat démocratique avant le scrutin ?

Gaël Villeneuve (G. V.) : Si ce projet aboutit sous cette forme, il réaliserait un fantasme très répandu chez les patrons de l’audiovisuel : éliminer de leur écran les petits candidats. J’ai lu que cette éviction permettrait au débat d'être «plus audible»... On aurait six candidats au lieu de huit, cela ne tient pas. Les grandes chaînes veulent avoir à l’écran des barons, des locuteurs qui pèsent dans le paysage. Le problème des petits candidats pour les chaînes est qu'ils ne font pas vraiment spectacle. Imposer aux spectateurs d'écouter des candidats qui représentent 1% des voix, a toujours représenté un problème dans l'audiovisuel. Ils ont visiblement décidé de le résoudre. Ce n'est évidemment pas une bonne nouvelle pour la démocratie.

Pour mémoire, le Conseil constitutionnel avait estimé en 1986 puis en 1989 que le respect du pluralisme était une des conditions de la démocratie et que, plus largement, le pluralisme constituait le fondement de la démocratie. La loi du 30 septembre 1986 allait dans ce sens, et confiait au Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) la mission d’«assurer le respect de l’expression pluraliste des courants de pensée et d’opinion dans les programmes des services de radio et de télévision, en particulier pour les émissions d’information politique et générale». Plus précisément, il s’agissait alors d’imposer aux télévisions et aux radios une équité, puis une égalité de traitement de tous les candidats en terme de temps de parole. L’an dernier, le CSA a assoupli les règles, et recommande désormais «l’équité». Depuis le 1er février dernier, et jusqu’au second tour, radios et télés sont sensé traiter équitablement tous les candidats en lice. Or, si TF1 et France Télévision excluent Yannick Jadot ou Nathalie Arthaud du débat et qu’ils déposent un recours auprès du CSA, je ne vois pas comment ils pourraient ne pas être entendus. Cela pourrait nuire aux relations entre les médias et le CSA. Quand une chaîne de télévision décide qui sont les « grands candidats », elle n’est pas loin de décider qui sont les candidats. Cela va être très mal pris et à juste raison.

En revanche, le principe de faire un débat de premier tour me paraît bénéfique. Pour les chaînes de télévision, qui feront une forte audience avec un « talk » peu coûteux à réaliser, mais plus généralement pour le débat présidentiel. On ouvre ainsi un espace médiatique qui permettra d'aborder les enjeux qui sont ceux qui intéressent les électeurs. L'initiative peut être intéressante également car les candidats actuels se trouvent tous plus ou moins sur un chemin de croix. A l'exception d'Emmanuel Macron qui semble pour l'instant survoler tout cela, ils sont tous plombés à des niveaux divers par des affaires ou des procès d'incompétence ou d'impossibilité. Nous sommes dans une période extrêmement polarisée. Cette élection est à l'opposée de celle de 2002 où il y avait énormément de petits candidats, principalement à la gauche du PS avec Christiane Taubira, la LCR d'Olivier Besancenot, le PC, les Verts, et trois gros candidats qui déroulaient chacun leur partition pour leur public, sans trop interagir. Dans une telle dynamique, le débat peut s'annoncer sanglant et cela peut être intéressant pour le spectateur.

Il y a un risque que l'on arrive à un niveau de cacophonie et d’agressivité tel que cela pourrait ne rien donner

RT France : Un tel exercice convient-il au paysage politique français ?

G. V. : Tout l'intérêt qu'aura ce débat repose sur cette question : quelle forme pourrait-il avoir ? Les débats à l'américaine - tels qu'on les a vu pendant les primaires de droite et de gauche - où les candidats s'interrompent un minimum, où chacun à son pupitre et son temps de parole et où finalement chacun interagit principalement avec le présentateur, pourraient être un format envisageable avec cinq ou six participants.

Mais seront-ils prêts à jouer ce jeu juste avant le premier tour de la présidentielle avec toute la tension que cela suppose ? Il y a dans ce genre d'exercice médiatique une dimension psychologique pour les candidats très importante. Il faut se rendre compte que sur les plateaux, dans le public, il y a une excitation et une tension incroyables. Les militants présents croient énormément en la parole de leur candidat. Il se sent lui-même pénétré de l'importance et de la valeur décisive de sa parole pour l'élection. On ajoute à ce contexte électrique, toute l'histoire de la tradition du duel politique en France. Les dispositifs médiatiques aiment à l'utiliser et à jouer sur la confrontation et l'exacerbation des égos. Je ne suis pas sûr que la fin du débat sera belle à voir et à entendre. Il y a un risque que l'on arrive à un niveau de cacophonie et d’agressivité tel que cela pourrait ne rien donner. 

On regarde les débats télévisés entre partisans d’un même leader, d’un même camp

RT France : Dans une élection présidentielle aussi ouverte que celle-ci où une grande partie de l'électorat est encore indécise, ce genre d'événement peut-il avoir une influence importante sur le vote du premier tour ? 

G. V. : Dans les années 1940-1950, des sociologues américains ont travaillé sur des enquêtes de réception des discours politiques et leurs effets sur le vote. On observait alors une cristallisation des spectateurs autour de certains candidats. Ils vont la plupart du temps prêter attention au candidat qu'ils préfèrent, à sa manière de se défendre et d'attaquer ses rivaux. Les sociétés de l’époque sortaient de la guerre, étaient industrielles et paysannes, plutôt sédentaires, où le vote était structuré par des ancrages familiaux et locaux. C’est sans doute moins vrai aujourd’hui… même si la plupart des gens se regroupent entre gens qui votent dans le même sens. On regarde les débats télévisés entre partisans d’un même leader, d’un même camp. A la fin du débat, tout le monde est content, on a l'impression que son candidat l'a emporté. Les indécis, quant à eux, vont-ils se décider en regardant le débat ? En lisant un article dans un journal avant, après ? Difficile de mesurer l’incidence du débat lui-même sur les intentions de vote.  

Il faut néanmoins noté qu'il subsiste une inconnue : la participation d'Emmanuel Macron à ce débat. Il laisse pour l'instant planer un doute. C'est intéressant car un débat télévisé sans Emmanuel Macron reviendrait à un débat où l'on retrouvera les représentants des formations politiques que l'on connait déjà depuis plus de quarante ans et pour lesquelles chacun s'est déjà construit un avis. Si Emmanuel Macron participe à ce débat, cela pourrait peut-être faire bouger les lignes. Cela reste hypothétique, je n'ai évidemment pas de boule de cristal.

RT France : Partagez-vous l'analyse selon laquelle Emmanuel Macron serait celui qui aurait le plus à perdre en participant à ces débats ?

G. V. : Il existe un risque pour lui dans un tel événement : qu'il se retrouve la cible des attaques de l'ensemble des différents candidats. On peut imaginer que Benoît Hamon et François Fillon, qui se partageaient l'électorat qui semble aujourd’hui séduit par Emmanuel Macron, auraient tout intérêt à tirer à boulets rouges sur ce dernier. Il pourrait néanmoins inverser la situation en attaquant Marine Le Pen, qui jusqu'à présent a été relativement épargnée par les autres candidats. En se plaçant dans une position qui dirait «Vous m'attaquez tous. Très bien. Je préfère mettre Marine Le Pen face à ses contradictions», il pourrait passer pour une partie de l'électorat français comme le candidat qui a de vraies convictions, lui qu’on accuse de ne pas avoir d’épine dorsale !

Les débats institutionnels à la papa dont on parle ici n'ont plus le monopole de l'expression politique

RT France : Après ces deux débats, en six mois, les Français auront eu l'occasion de suivre huit grands débats politiques télévisés. Est-ce selon vous le signe d'une certaine vitalité politique française ? Ou les électeurs risquent-ils de frôler l'overdose ?

G. V. : Les débats télévisés marchent très bien, ils font de belles audiences. Ce succès signale l'incertitude qui règne dans l'électorat. Beaucoup de Français consomment de l’audiovisuel politique, vont assister à ce genre d'émission car ils ne savent pas encore comment cette élection va basculer. Notre élection intervient dans le contexte impressionnant du référendum du Brexit ou de l’élection de Donald Trump. Les Français sont donc avides de politique, et les partis en profitent pour régler leurs conflits internes devant les médias. C’est le principe des primaires, de droite et de gauche. Les Républicains, puis la Belle Alliance Populaire, ont accepté de longuement filmer leurs discussions internes, au cours de quatre débats, avant que des millions d’électeurs ne les départagent.

Après, je ne suis pas sûr que les débats télévisés, des primaires ou de la campagne présidentielle, intéresse tous les publics. Je n’ai naturellement pas les chiffres, mais il est établi que l'audience de politique audiovisuelle est beaucoup plus segmentée qu'il y a cinq ou dix ans. J'avais discuté avec Nathalie Saint-Cricq, qui organisait les débats de Mots Croisés sur France 2. Elle organisait un débat politique par semaine. Il y avait donc environ 30 débats par an. Elle connaissait donc bien son public, qu’elle décrivait comme majoritairement masculin, issu des CSP+, plutôt âgé, habitué à regarder la télévision le soir, et avec une forte appétence pour la politique. A l’époque, il y avait de la publicité avant et après le débat. On y proposait des assurances, des voitures haut de gamme, des verres progressifs… Cela correspond plutôt bien au segment télévisuel de TF1 et France 2 qui ont un public vieillissant dont une part importante fait partie des CSP+ et qui aime suivre les échanges politiques. A côté de cela, une partie de la jeunesse va plutôt s'intéresser aujourd’hui à la politique sur les réseaux sociaux et Youtube, sur les chaînes des candidats de gauche, d’extrême gauche ou d’extrême-droite, sur des sites conspirationnistes. Les débats institutionnels à la papa dont on parle ici n'ont plus le monopole de l'expression politique. Le symptôme de la situation politique française actuelle se cache autant dans le fait qu'une partie de la population n'ira pas regarder ces débats, que dans cette offre télévisuelle si abondante en débats.

Lire aussi : Présidentielle 2017 : Fillon, Macron ou Le Pen ? L’analyse de Jacques Sapir

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