La ferme ! Le problème de l'Occident face à la liberté d'expression, signe d’insécurité systémique

La ferme ! Le problème de l'Occident face à la liberté d'expression, signe d’insécurité systémique© David W Cerny Source: Reuters

Depuis quelques temps, la liberté d'expression se voit menacée aux Etats-Unis et en Europe. Le journaliste Finian Cunningham se penche sur les contradictions de l'Occident dans la défense d'une liberté fondamentale dont il se veut le champion.

Le porte-parole de la Chambre des communes britannique John Bercow a suscité la polémique en déclarant que le président américain Donald Trump ne serait pas invité à s'adresser aux députés et membres de la Chambre des Lords au Westminster Hall lors de sa visite d'Etat, prévue cette année. Selon John Bercow, cette décision serait motivée par les prétendues positions odieuses du président américain en termes de racisme et de sexisme.

L'annonce a fait l'effet d'un scandale auprès de nombreux législateurs qui ont pointé du doigt le fait que l’interdiction proposée jetait le discrédit sur le Parlement britannique, ladite «mère de tous les parlements». Le Premier ministre britannique Theresa May s'inquiète du fait qu'un boycotte de Donald Trump pourrait compromettre ses efforts visant à soigner la relation spéciale entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne qu'elle a sans relâche essayé de renouveler le mois dernier, ayant été le premier dirigeant étranger à être reçu par la nouvelle administration américaine.

Une autre institution occidentale sacrée pour la liberté d'expression s'est retrouvée récemment sous le feu d'embarrassants projecteurs : des étudiants qui manifestaient à l'université de Berkeley, en Californie, ont forcé un partisan de Trump de mettre fin à un discours prévu. Milo Yiannopoulos, rédacteur de Breitbart de la droite alternative, grand partisan de Trump, a dû être escorté hors du campus par la police au milieu d’étudiants qui le traitaient de «racaille fasciste».

L’ironie n’a pas échappé à de nombreux observateurs, y compris au LA Times, qui a noté que UC Berkeley était le temple du «mouvement pour laliberté d’expression» apparu dans les années 1960, s'opposant à la guerre du Vietnam et en faveur des libertés civiles des minorités. Désormais c'est de ce même bastion de la liberté d’expression qu'on chasse des gens pour exprimer des  positions que certains perçoivent comme inacceptables.

Une autre bizarrerie récente a eu lieu au Sénat américain, qui a interdit au sénateur Elizabeth Warren de parler devant le Congrès. Le sénateur démocrate devait lire une lettre écrite il y a 30 ans par Coretta Scott King, la veuve de Martin Luther King Jr, pour protester contre la candidature avancée par Trump au poste du procureur général, celle du sénateur de l’Alabama, Jeff Sessions. La lettre, qui accusait Jeff Sessions d'avoir eu recours à des pratiques racistes quand il était gouverneur de l'Alabama, a été jugé comme violant les règles du Sénat qui interdisent les attaques contre d'autres membres de la Chambre.

Pour en revenir au cas du parlement anglais : cela ressemble vraiment à une extraordinaire transgression du droit à la liberté d’expression, ainsi que de l’étiquette diplomatique. On peut ne pas aimer les politiques nationalistes de Donald Trump ou son contrôle migratoire sélectif par rapport à certains pays arabes, pour des soit-disant raisons de sécurité nationale. Mais le déclarer persona non grata au Parlement britannique semble être une réaction extrême.

L'élection de Donald Trump aux Etats-Unis et la montée des populismes ailleurs peuvent être mieux comprises en tant que rupture du statu quo

Cela relève également du deux poids deux mesures. Comme le soulignent les critiques parlementaires, le porte-parole avait plus tôt accueilli à Westminster l’émir du Koweït et le Président chinois Xi Jinping, les deux étant accusés par les organisations britanniques de défense des droits de l'homme d'observer sans rien faire de graves violations dans leurs pays respectifs. Quel que soit le bien-fondé de ces accusations, il semble contradictoire que le Parlement britannique s’oppose au discours de Trump.

L'ex-président américain Barack Obama a eu le droit de prononcer un discours devant la Chambre des communes. Et ce malgré le fait que, en parallèle, ses forces militaires bombardaient sept pays et qu'il était personnellement responsable pour le meurtre par drone de ressortissants étrangers. Les parlementaires britanniques ne se sont pas opposé au discours de Barack Obama.

Néanmoins, il est discutable que la liberté d'expression soit un droit fondamental supposé chéri des démocraties occidentale et qui se doit d'être protégé pour le bien de toutes les opinions dissidentes.

L'avocat Christopher Black m'a expliqué qu'il y avait un danger d'approche sélective de ce droit fondamental. Et que ce faisant on risquait d'ouvrir la boîte de Pandore de la censure de masse, menant potentiellement au despotisme.

Selon lui, «les gauchistes pourraient vouloir arrêter tous les discours qu’ils jugent fascistes. Mais le problème est que cela peut être justifié, pour l'aile droite, de répondre en par l'interdiction de la gauche. Souvenez-vous de ce que la liste noire a fait comme dégâts aux Etats-Unis lors de l’ère MacCarthy, la chasse aux communistes des années 1950.»

Il a ajouté : «Je pense que liberté d’expression doit être respectée, quels que soient les opinions exprimées – à l’exception de celles qui sont diffamatoires et des calomnies, c'est-à-dire les discours censés nuire à la réputation de quelqu'un. La meilleure façon de traiter les arguments que l'on ne partage pas ou n'aime pas, c'est de trouver de meilleurs contre-arguments et de souligner pourquoi ceux de l'adversaire sont erronés.»

Cela semble être approprié au regard de la controverse de Berkeley. Les groupes anarchistes qui ont annoncé avoir obtenu une «victoire» en empêchant le rédacteur de Breitbart de parler - sous pretéxte de «lutte contre le fascisme» - n'ont finalement fait que marquer contre leur camp, en élevant le magazine et ses positions réactionnaires à un statut internationale. Milo Yiannopoulos, l’orateur en question, ressemble plus à un humoriste de stand-up avec des visions odieuses et facétieuse qu'à la réincarnation de l'orateur du IIIe Reich Josef Goebbels. En outre, c'est un groupe étudiant du parti républicain de l'université qui avait invité Milo Yiannopoulos à faire un discours. Les gens qui ne partagent pas son embarrassant point de vue n'étaient pas forcés d'y assister.

Maintenant, plus que jamais, il est temps de tenir un débat public ouvert, au lieu de le fermer à cause du sentiment narcissique d'être offensé

Une autre conséquence : la menace du président Trump de couper les financements fédéraux à l'université entière à cause de cette débâcle que représente cette soudaine et apparente intolérance à la liberté d'expression.

Le rédacteur de Breitbart semble être une contradiction en soi - ouvertement gai, mais dénonçant ostensiblement les droits des homosexuels, jouissant de relations sexuelles avec des hommes noirs tout en embrassant les opinions de nationalistes blancs. Comme chez son «papa» autoproclamé, Donald Trump, et beaucoup de gens de l'équipe de Trump à la Maison Blanche, ses opinions sont farcies d'anomalies et d'erreurs. Le discours est plus comique que menaçant.

Il est ainsi mieux de laisser ces gens parler, jusqu'au moment où ils deviennent physiquement nuisibles. Et ainsi les laisser tomber dans l'oubli avec leur charlatanisme. L'interdiction n'est pas seulement une atteinte aux droits, elle est également contre-productive car elle mène à des spirales destructrices, comme en témoignent de nombreux autres domaines de la culture.

L'élection de Donald Trump aux Etats-Unis et la montée du populisme ailleurs peuvent être mieux comprises en tant que rupture du statu quo. Cette rupture est attendue depuis longtemps car les systèmes politiques sont devenus sclérosés, élitistes et non représentatifs des droits démocratiques. L’excès du politiquement correct et la «politique identitaire» font partie de cet ordre oppressif soutenu par les élites.

La récente précipitation avec laquelle on bloque la liberté d'expression est plutôt un signe d'incertitude de sociétés en pleine tourmente politique. L'incertitude est évidente à la fois à la droite et à la gauche traditionnelles du spectre politique. 

Maintenant, plus que jamais, il est temps de tenir un débat public ouvert, au lieu de le fermer à cause du sentiment narcissique d'être offensé. Là où les opinions sont désagréables ou fausses, elles doivent être contestées et déjouées par des arguments intelligents.

Il y a des débats valables sur l'égalité, la laïcité, l'immigration, les droits nationaux et économiques, la mondialisation, la guerre et la paix, et bien d'autres questions.

La discussion et le dialogue sont le meilleur moyen d'améliorer la compréhension du public, à l'échelle nationale comme internationale.

Si nous nous lançons dans l'apartheid de la communication, le résultat ira dans le sens de ce que nous voyons en ce moment dans certains Etats occidentaux qui déclarent que les médias russes sont illégitimes d’une manière ou d’une autre. Les barrières à la communication consituent souvent le premier acte d'un conflit.

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