Jacques Sapir est directeur d’Études à l’ École des Hautes Études en Sciences Sociales, dirige le Centre d'Études des Modes d'Industrialisation (CEMI-EHESS), le groupe de recherche IRSES à la FMSH

La Grèce, l’Europe et la souveraineté

Le drapeau grec Source: Reuters
Le drapeau grec

Quelle image restera-t-il de l’Union européenne à la suite de la crise grecque ? L’économiste Jacques Sapir explore les options possibles.

En effet, quelle que soit l’issue de cette crise, que cette dernière se solde par un défaut de la Grèce et une probable sortie de la zone euro, par la reconnaissance du bien-fondé de la position grecque et un traitement politique de la dette, ou par une capitulation du gouvernement grec, les conséquences de cette crise sur l’UE et son image seront très profondes. La crise aura mis en pleine lumière l’opacité des processus de décision au sein tant de l’UE que de l’Eurogroupe ou de la Banque centrale européenne (BCE). Elle aura souligné le caractère anti-démocratique de nombre de ces décisions et son aversion profonde quant à la souveraineté des peuples. L’Union européenne, sans s’en rendre compte, a assumé le rôle de la défunte Union soviétique en développant l’équivalent d’une doctrine de la «souveraineté limitée». Quel que soit donc l’issue de cette crise, son impact sur l’image de l’UE sera désastreux.

Le non-dialogue et ses fondements

Les conditions de gestion de cette crise ont été désastreuses, mais c’est un désastre dont la Commission européenne porte l’entière responsabilité. Dès l’arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement grec (l’alliance entre Syriza et les souverainistes de l’ANEL) il était évident que le cadre de la négociation ne pouvait être celui du «mémorandum». Cette réalité a été refusée par les négociateurs de l’Eurogroupe qui ont constamment cherché à ramener le gouvernement grec à un cadre que ce dernier rejetait. La Commission européenne, et les diverses «institutions» européennes, ont affecté de croire que la négociation portait sur les montants d’aides alors que le gouvernement grec proposait de sortir de cette logique de l’aide et de traiter politiquement le problème de la dette, comme il fut fait en 1953 avec la dette de l’Allemagne. Ce refus de la part de la Commission d’entendre ce que lui disait le gouvernement grec a conduit à la transformation de ces négociations en ce que le ministre grec des Finances, Yanis Varoufakis, appelle une «guerre». Comme l’on pouvait s’y attendre, cela a entraîné un durcissement de la position grecque. Aujourd’hui on assiste à une alliance de fait de la gauche de Syriza avec les souverainistes de l’ANEL, alliance qui conditionne largement l’attitude du Premier ministre Alexis Tsipras.

Si l’on est aujourd’hui au bord du gouffre, c’est largement parce que l’Union européenne a poursuivi dans cette négociations des objectifs eux aussi politiques : faire plier la Grèce afin de garantir qu’une remise en cause du cadre «austéritaire» voulu par l’Allemagne et par les pays qui ont accepté le rôle de vassaux de cette dernière, et il faut ici parler de l’Espagne, de la France et de l’Italie, ne puisse être contesté par des voies démocratiques. Progressivement, dans le printemps 2015, il est donc devenu évident que ce que cherchait l’Union européenne, ce n’était point un accord avec la Grèce mais la reddition en rase campagne du gouvernement grec. Quelle que soit l’issue finale de ces «négociations», les peuples européens auront donc compris que du côté de Bruxelles il n’y avait que foi punique, et que Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, ne pensait qu’à une paix carthaginoise.

De ce point de vue, et cela a une énorme importance, l’Union européenne a perdu la bataille de l’image. Elle s’est révélée telle qu’elle est en elle-même : une structure d’oppression et de répression, un ensemble profondément anti-démocratique. La réputation de l’Union européenne est désormais entachée par son comportement par rapport à la Grèce.

L’Union européenne telle qu’en elle-même

L’Union européenne se présentait comme une construction nouvelle, ni un «super-Etat» ni une simple association. En affirmant péremptoirement, par la bouche de l’ancien président de la Commission José Manuel Barroso, que l’UE est un projet «sui generis», les dirigeants européens s’exonèrent de tout contrôle démocratique et enterrent ainsi le principe de souveraineté nationale, mais sans le remplacer par un autre principe. C’est le fait du Prince dans toute sa nudité. Ceci fut réaffirmé, de manière plus brutale, par Jean-Claude Juncker, le successeur de l’ineffable Barroso à la tête de la commission européenne : «Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens». Cette révélatrice déclaration date de l’élection grecque du 25 janvier 2015, qui justement vit la victoire de Syriza. En quelques mots, tout est dit. Le Droit Constitutionnel, autrement dit les normes par lesquels nous nous donnons des règles afin d’organiser notre vie en communauté, se concentre normalement sur la question de la Souveraineté. Or, c’est cette question que les oligarques de Bruxelles et de Francfort voudraient bien faire disparaître. On a bien vu le schéma mis au point à Bruxelles, consciemment ou inconsciemment, que révèlent tant le discours de Barroso que la déclaration de Juncker et qui n’a pas d’autres fins que d’exclure la souveraineté et de laisser les dirigeants de l’Union européenne sans contrôle démocratique sur leurs actes. Mais, la déclaration de Juncker va même plus loin. Elle refuse à un pays le droit de remettre en cause des décisions prises dans les traités. Nous sommes bien aujourd’hui dans le cadre d’une nouvelle «souveraineté limitée». Ces termes reprennent le discours de l’Union soviétique par rapport aux pays de l’Est en 1968 lors de l’intervention du Pacte de Varsovie à Prague. Ils affectent de considérer les pays membres de l’Union européenne comme des colonies, ou plus précisément des «dominions», dans le cadre du Commonwealth, dont la souveraineté était soumise à celle de la métropole (la Grande-Bretagne). Sauf qu’en l’occurrence, il n’y a pas de métropole. L’Union européenne serait donc un système colonial sans métropole. Et, peut-être, n’est-il qu’un colonialisme par procuration. Derrière la figure d’une Europe soi-disant unie, mais qui est aujourd’hui divisée dans les faits par les institutions européennes, on discerne la figure des Etats-Unis, pays auquel Bruxelles ne cesse de céder, comme on l’a vu sur la question du traité transatlantique ou TAFTA, ou encore en ce qui concerne la crise ukrainienne.

Retrouver la souveraineté, reconstruire l’Etat, refonder la démocratie

Cette révélation de la vraie nature de l’Union européenne conduit certains auteurs à la comparer à un «fascisme mou». Laurent de Sutter, professeur de droit et directeur de collection aux Presses universitaires de France, donne ainsi cette explication : «Ce délire généralisé, que manifestent les autorités européennes, doit être interrogé. Pourquoi se déploie-t-il de manière si impudique sous nos yeux ? Pourquoi continue-t-il à faire semblant de se trouver des raisons, lorsque ces raisons n’ont plus aucun sens, ne sont que des mots vides, des slogans creux et des logiques inconsistantes ? La réponse est simple : il s’agit bien de fascisme. Il s’agit de se donner une couverture idéologique de pure convention, un discours auquel on fait semblant d’adhérer, pour, en vérité, réaliser une autre opération».

Il convient alors d’en tirer toutes les conséquences, même si la formule de «fascisme mou» peut choquer. Il est clair aujourd’hui que le combat visant à recouvrer la souveraineté est un préalable essentiel. On ne pourra débattre des questions importantes qu’une fois que cette souveraineté sera rétablie et l’Etat reconstruit. C’est en cela qu’il faut saluer la décision, même si elle apparaît bien tardive, de Jean-Pierre Chevènement de quitter le MRC (qu’il avait fondé) pour se situer dans un espace de débat transcendant les «…sensibilités historiques car on ne sortira pas la France de l’ornière sans cela». Il est désormais clair que les divergences ne se feront plus sur un axe «droite-gauche», du moins tant que la question de la souveraineté ne sera pas tranchée. «Il n’y a d’irrémédiable que la perte de l’Etat», avait dit Henri IV. Quand il fit cette déclaration devant les juges de Rouen, car un Parlement à l’époque était une assemblée de juges, il voulait faire comprendre qu’un intérêt supérieur s’imposait aux intérêts particuliers et que la poursuite par les individus de leurs buts légitimes ne devait pas se faire au détriment du but commun de la vie en société. En redonnant le sens de la Nation, il mit fin à la guerre civile. Nous en sommes là aujourd’hui. On peut le déplorer mais il faut le constater, et en tirer les conséquences qui s’imposent.

Il est donc clair aujourd’hui que devrait se dessiner un front uni des souverainistes. Contrairement à ce que l’on pense, ce n’est pas une formule facile. Comme tout front uni, il n’est pas appelé à être une formule magique, produisant une unanimité factice, mais un instrument tactique visant un objectif politique précis. Il imposera, à terme, que l’on distingue bien les critiques qui pourraient être faites au sein de ce front, de celles que nous devrions réserver à nos ennemis.

Sourcerusseurope.hypotheses.org

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