Du nouveau dans la façon de penser de Poutine : tout est de la faute à Dostoïevski

Du nouveau dans la façon de penser de Poutine : tout est de la faute à Dostoïevski© Mikhail Klimentyev Source: Reuters
Le président russe Vladimir Poutine

Pour comprendre Vladimir Poutine tournons-nous vers les œuvres de Fiodor Dostoïevski. C’est la dernière façon de prouver que vous connaissez le président russe et son âme sombre, recommande la journaliste Danielle Ryan.

Un article rédigé cette semaine par Alejandro Jimenez dans la Harvard Political Review tente de faciliter la compréhension de Vladimir Poutine et de ses motivations à travers des citations de Dostoïevski. Pour vous épargner la peine de le lire, voici le concept de base : Poutine a exprimé un penchant pour Dostoïevski. Et Dostoïevski avait beaucoup d'idées au sujet de l'âme et du destin russe. Prenons les pires de ses citations et utilisons-les pour prouver que Poutine construit un empire dont la mission est d'anéantir l'Occident. Fin.

Au moment où je me suis assise pour écrire cela, mon attention avait été attirée par un second article sur le même thème, grâce à un post sur le blog de l’historien Paul Robinson. Seulement, ce deuxième article, écrit par Peter Savodnik et publié par Vanity Fair, était encore plus bizarre que le premier : allant jusqu'à prétendre que Dostoïevski était «la source secrète du diabolisme de Poutine».

Quiconque suit la couverture médiatique de la Russie sait que la capacité de lire dans les pensées de Vladimir Poutine est quelque chose que la plupart des journalistes et des analystes traitant ce thème prétendent posséder. C'est vraiment fascinant à regarder. Des nombreux articles ont été publiés dans lesquels l'auteur prétend savoir exactement ce que le mystérieux et impénétrable Poutine veut, sent ou pense sur le sujet en question.

Ce n'est pas non plus la première fois que des journalistes ont tenté d'expliquer Poutine à l'aide des philosophes et des écrivains du XIXe siècle. Comme Paul Robinson l'a noté sur son blog, l'année dernière c'était Ivan Ilyin, et l'année prochaine on verra probablement que quelqu'un d'autre détient la vraie clé qui permet de comprendre l'âme de Vladimir Poutine.

Essayer d'analyser la géopolitique actuelle uniquement sur la base de quelques citations littéraires méticuleusement choisies est au bout du compte un exercice inutile

Alejandro Jimenez décrit le président russe comme un «produit dangereux» de l’âme russe tel que Dostoïevski l'a conceptualisée. Il ne s'arrêtera à rien pour construire son empire et il est soutenu par le peuple russe qui «cherche la preuve» de sa «supériorité au sein de la famille des nations». Fait intéressant, il néglige de mentionner qu’il existe un autre pays, dont la politique étrangère est littéralement (et fièrement) basée sur la croyance en sa supériorité et son exceptionnalisme.

Dans Vanity Fair, Peter Savodnik essaie de monter un dossier prétendant que Dostoïevski est la source secrète du diabolisme de Vladimir Poutine, postulant en même temps que le président russe n'avait probablement même pas lu correctement les œuvres de Dostoïevski parce qu’il est «un truand» dont peu de signes révèlent qu'il est «une personne particulièrement profonde». Alors, qui est-il ? Est-ce que la politique de Vladimir Poutine repose sur les œuvres de Dostoïevski, ou a-t-il simplement saisi la version de Cliff's Notes (une série de guides d'étude disponibles principalement aux Etats-Unis) et les a lus vite fait ?

Les articles d'Alejandro Jimenez et de Peter Savodnik ne sont éclairants que dans la mesure où ils sont exactement le contraire de ce qu’ils prétendent être. Les deux auteurs, ironie du sort, ont mis beaucoup d’efforts à simplifier un sujet compliqué. A la surface, les articles comme ceux-ci garantissent de donner au lecteur une compréhension plus profonde d’un homme. Mais en réalité, l’idée maîtresse de leur ouvrage est tout simplement qu’il est diabolique. Il n’y a aucune tentative de comprendre aucune de ses actions sans utiliser ce prisme.

Mais revenons au blog de Paul Robinson, parce que cela démontre à quel point les interprétations littéraires peuvent varier énormément, selon la personne qui fait l'interprétation. Alors que Alejandro Jimenez et Peter Savodnik ont choisi de décrypter des citations et des complots de Dostoïevski qui rendent Poutine aussi nationaliste et maniaque que possible, Paul Robinson a plutôt regardé les passages que Poutine a lui-même choisi de mentionner dans ses discours. Cela semble être une façon de faire normale si l'objectif est de comprendre comment Poutine lui-même interprète Dostoïevski.

La stupidité est particulièrement grande, semble-t-il, si elle est inspirée par une haine sans réserve pour Vladimir Poutine

Les conclusions de Paul Robinson sont tout à fait différentes de celles d'Alejandro Jimenez et de Peter Savodnik. Où Alejandro Jimenez trouve un Poutine qui aspire à la construction d’empire inspiré par la «vision messianique» de Dostoïevski pour la Russie, Paul Robinson a décrit un Poutine qui parle de sa compréhension de l’«envie européenne» russe de Dostoïevski et du désir de réconciliation avec l’Occident.

Quand Peter Savodnik voit un Dostoïevski et un Poutine qui «haïssent» l’Occident et souhaitent le voir détruit, Paul Robinson discerne une grande admiration. Il cite Dostoïevski sur son admiration pour les Européens : «[…] qui ont mis fin au commerce des esclaves noirs ; qui ont mis fin à leurs propres systèmes despotiques ; qui ont proclamé les droits de l'homme ; qui ont créé la science et étonné le monde avec leur pouvoir ; qui ont apporté la vie et le plaisir aux âmes humaines avec l'art et leurs idéaux sacrés».

Citant Poutine lors de l'inauguration d'un monument à la mémoire de Dostoïevski en Allemagne en 2006. Le geste symbolique des autorités allemandes, avait déclaré le président russe, parle de «comment nous vivons dans un espace culturel européen unique».

Essayer d'analyser la géopolitique actuelle uniquement sur la base de quelques citations littéraires méticuleusement choisies est au bout du compte un exercice inutile. Il est très peu probable – mettons de côté les affinités pour certains écrivains – que Poutine ou un autre dirigeant, confronté à la liste des défis modernes, fonde toute sa politique étrangère sur certains grands idéaux des romans du XIXe siècle. C’est une idée romantique, sans doute, mais vraiment pas très utile.

Alejandro Jimenez a déclaré que Vladimir Poutine avait «tordu, désincarnée et façonné» Dostoïevski pour «l’adapter à ses intérêts». On dirait pourtant que c'est exactement ce que lui et Peter Savodnik ont fait. Comme l'écrivain lui-même pourrait l'écrire : «Sur quel degré de bêtise un homme peut être porté par la frénésie !»

La stupidité est particulièrement grande, semble-t-il, si elle est inspirée par une haine sans réserve envers Vladimir Poutine.

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