John Laughland est directeur des Etudes à l'Institut de la Démocratie et de la Coopération (Paris), philosophe et historien. De nationalité britannique, il est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques et géopolitiques traduits en sept langues.

Accusations de soutien US à Daesh : subtil calcul ou absence totale de vision d'Erdogan ?

Accusations de soutien US à Daesh : subtil calcul ou absence totale de vision d'Erdogan ?© Umit Bektas Source: Reuters
Le président turc Recep Tayyip Erdogan

L'historien John Laughland se penche sur les véritables motifs de la politique du dirigeant turc, dont les actions semblent de plus un plus imprévisibles.

La politique turque en Syrie devient de plus en plus illisible. Calcul intelligent par Erdogan ou preuve de son absence totale de vision à longue terme ? Sa dernière sortie ressemble bien plus à une saute d'humeur qu'à une prise de position bien réfléchie, car il a déclaré que la coalition menée par les Etats-Unis soutenait l'Etat islamique et que la Turquie pouvait en fournir des preuves.

Le fait que l'homme fort d'Ankara accuse maintenant les Américains de soutenir l'Etat islamique montre à quel point les relations américano-turques se sont dégradées ces derniers mois

Le 1er décembre, Erdogan avait annoncé que l'intervention turque en Syrie ne visait aucune personne en particulier, mais seulement le terrorisme en général. C'était très exactement le contraire de ce qu'il avait dit deux jours plus tôt, le 30 novembre, en insistant sur le fait que le but de l'intervention militaire était le renversement du régime syrien. Dire une chose et son contraire en quarante-huit heures est tout sauf convaincant.

Le fait que l'homme fort d'Ankara accuse maintenant les Américains de soutenir l'Etat islamique est surprenant, mais seulement dans la mesure où il montre à quel point les relations américano-turques se sont dégradées ces derniers mois. Son affirmation a été très sèchement démentie comme «ridicule» par le porte-parole adjoint du Département d'Etat (à 07.10 dans la vidéo). Quant à la substance de l'accusation, elle a souvent été reprise par les grands médias. Le 26 septembre 2016, un journal allemand avait publié un entretien avec un commandant de Jabat Al-Nosra, la milice islamiste qui occupait la ville d'Alep, dans lequel celui-ci déclare : «En réalité, au départ, nous faisions partie d'un seul groupe avec l'Etat islamique. Mais l'Etat islamique a été utilisé par les grandes puissances, comme les Etats-Unis, à des fins politiques. Il a été détourné de ses principes. La plupart de ses dirigeants travaillent maintenant avec les services de renseignement. Cela, nous l'avons compris

En 2015, en plus, un document classifié du Pentagone avait été rendu public qui disait en 2012 que l'Occident pourrait soutenir la création d'une «principauté» salafiste en Syrie orientale : «Cela serait exactement ce que les puissances qui soutiennent l'opposition [l'Occident, les pays du Golfe et la Turquie] voudraient voir, comme moyen d'isoler le régime syrien, perçu comme l'avant-garde de l'expansionnisme chiite [Iran et Irak].» Ces éléments, selon le document, «pourraient proclamer un Etat islamique» - exactement comme cela s'est passé deux ans plus tard. 

La réalité, c'est qu'Erdogan navigue à vue

Mais quel intérêt Erdogan avait-il à le dire si ouvertement ? Une telle déclaration ne pouvait que provoquer un agacement à Washington, le meilleur allié de la Turquie. Il leur renvoyait d'ailleurs le compliment, ayant été accusé du même péché et par les Russes et par les Américains. Son accusation ne fait que renforcer la distance avec les Américains, qui refusent d'extrader Fethullah Gülen, le parrain supposé de la tentative de coup d'état de cet été. On pourrait croire qu'Erdogan table sur un changement imminent de la politique étrangère américaine, mais un tel calcul est incompatible avec ses déclarations musclées contre Israël, que le président Trump va soutenir bien plus inconditionnellement que le président Obama, plus circonspect.

La réalité, c'est qu'Erdogan navigue à vue. Ses incohérences s'expliquent par la faiblesse de sa position, notamment en matière de politique étrangère. Pendant quatre ans, son gouvernement a soutenu l'opposition syrienne y compris armée et islamiste. Son but était de renverser Assad et, dans la perspective mégalomane de se poser en nouveau calife, de renforcer le sunnisme chez les Arabes traditionnellement si méprisés par les Turcs. La Turquie est allée jusqu'à abattre un chasseur russe en novembre 2015.

Totalement sur la défensive, Erdogan se trouve devant l'impératif de se concentrer sur son but primordial en Syrie, celui d'empêcher un renforcement de la position kurde dans ce pays

Cette politique d'Erdogan s'est soldée par un échec total. Fragilisé chez lui depuis le coup d'état raté de juin, Erdogan doit désormais faire contre mauvaise fortune, bon cœur. Il est bien obligé de reconnaître qu'Assad est en train de gagner la guerre, qu'il restera au pouvoir, et qu'un accord avec Moscou s'impose. Totalement sur la défensive, Erdogan se trouve devant l'impératif de se concentrer sur son but primordial en Syrie, celui d'empêcher un renforcement de la position kurde dans ce pays. Or, les Américains se servent des forces kurdes en Irak et ils les soutiennent également en Syrie, au grand dam du président turc. La Turquie considère toute consolidation de l'Etat kurde de facto, déjà présent en Irak depuis 2003, comme un danger mortel pour sa propre intégrité territoriale, car les Kurdes représentent 20% de la population de la Turquie et Ankara en craint les tendances sécessionnistes.

Il est, d'une certaine manière, naturel que la Turquie intervienne dans le conflit syrien, même si on peut contester ses choix politiques. La Turquie est une puissance régionale avec un intérêt indéniable dans ce qui ses passe chez son voisin immédiat. Mais ses rêves néo-ottomans ayant été brisés par la réalité internationale, ainsi que par sa faiblesse sur le plan intérieur, Erdogan est désormais obligé de se concentrer uniquement sur le court terme et sur une tentative de sauver les meubles. L'effet boomerang de son aventurisme ne pouvait guère être plus brutal.

Sans doute Erdogan voudrait-il peser sur les négociations qui vont inévitablement avoir lieu en Syrie, une fois la victoire remportée par Assad. Mais vu que l'action d'Erdogan a été non seulement profondément nuisible à la Syrie, mais aussi contre-productive pour son propre pays, et à la lumière de ses tergiversations dont l'accusation grave contre les Américains n'est que la plus récente, il serait souhaitable qu'Ankara soit exclu, ou au moins marginalisé, par Moscou et Washington qui, sous le président Trump, on l'espère, vont s'allier pour faire régner la paix au Moyen-Orient.

Lire aussi : Erdogan veut «jouer cartes sur table» et accuse les Etats-Unis de soutenir Daesh

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