Vladimir Poutine, défenseur des valeurs occidentales

© Sergei Chirikov Source: Reuters

Pour l'ancien ambassadeur de Tunisie auprès de l'UNESCO Mezri Haddad, «la posture moralisante» de la diplomatie française n'est plus efficace, alors que la Russie de Vladimir Poutine «défend, dans le dossier syrien, les valeurs du monde occidental».

La Raison d’Etat, que De Gaulle incarnait si magistralement et qui a ses titres de noblesse dans la pensée politique et philosophique française, autant que la Realpolitik chère aux Britanniques, aux Allemands et aux Américains, exige d’un gouvernement d’adopter une politique étrangère exclusivement soumise aux intérêts supérieurs de l’Etat. Aucune considération morale ou personnelle ne doit interférer pour faire dévier le gouvernant de cet objectif fondamental. Et si on n’adhère pas au choix que recommande Machiavel au prince lorsque sa morale de souverain heurte sa conscience personnelle, on peut accorder quelque crédit à la distinction que Max Weber établissait entre «l’éthique de conviction» et «l’éthique de responsabilité».

La Raison d’Etat s’est éclipsée au profit de la raison moralisatrice, à la realpolitik et aux exigences diplomatiques se sont substituées la catéchèse du droit-de-l’hommisme et le manuel désuet du bon samaritain

Or, que constatons-nous dans la politique étrangère de Monsieur Hollande et plus exactement dans la diplomatie conduite sous son égide, notamment dans la crise syrienne et les relations franco-russes ? Que la Raison d’Etat s’est éclipsée au profit de la raison moralisatrice, qu’à la realpolitik et aux exigences diplomatiques se sont substituées la catéchèse du droit-de-l’hommisme et le manuel désuet du bon samaritain. C’est le cas du dernier incident diplomatique entre Vladimir Poutine et François Hollande.

Préparée depuis des mois, la visite du président russe en France, pour inaugurer, le 19 octobre, le nouveau centre culturel russe à Paris, n’aura finalement pas lieu. C’est le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, qui l’a annoncé ironiquement, le mardi 11 octobre : «Le président Poutine a indiqué qu’il viendrait lorsque le président Hollande se sentirait à l’aise. Nous attendrons donc ce moment» ! Dans l’acte 2 de son célèbre En attendant Godot, Samuel Beckett fait de Vladimir un homme «heureux et content» !  

Ce devait pourtant être une bonne occasion pour discuter avec un partenaire certes difficile et coriace, mais néanmoins incontournable autant du point de vue économique que géopolitique. Pour avoir compris l’importance capitale de Moscou au Proche-Orient, Recep Erdogan, qui était pourtant il y a trois mois en conflit ouvert avec la Russie, vient de signer avec Poutine un accord stratégique d'un coût estimé à plus de dix milliards de dollars, le projet de gazoduc TurkStream, consistant à réaliser avant 2019 deux conduites d’une capacité de 15,75 milliards de mètres cubes sous la mer Noire.

Cette annulation de visite de Vladimir Poutine en France, ce n’est donc pas le locataire de l’Elysée qui l’a souhaitée mais le chef du Kremlin qui en a décidé. Et pour cause : pensant avoir affaire à un autocrate de la «françafrique», François Hollande a cru bon dicter ses oukases au tsar élu de la Russie. Un jour auparavant, comme pour exacerber des relations déjà tendues, Jean-Marc Ayrault a laissé entendre, au sujet des affrontements à Alep entre l’armée syrienne et les islamo-terroristes, que les dirigeants Syriens et Russes pourraient être poursuivis pour crimes de guerre devant la Cour pénale internationale ! Dans la précipitation et l’indignation incantatoire, la France a même déposé un projet de résolution au Conseil de sécurité des Nations unies qui a été évidemment tout de suite rangé au tiroir, la Russie ayant immédiatement usé de son droit de veto.

Il s’agit plus précisément d’une politique autiste, aveugle et inaudible qui ridiculise la France auprès des instances onusiennes et même aux yeux de la puissance américaine qu’elle entend servir si fidèlement

«S'agit-il d'une nouvelle salve d'irénisme aveugle et de "pensée magique", funeste version 2016 de "Boucle d'or au Pays des trois ours" ? Ou d'une gesticulation habile mais dangereuse qui n'a pour but, en prétendant débloquer la situation, que de jouer les utilités au profit de Washington», s’interrogeait a juste titre Caroline Galactéros dans Le Figaro du 11 octobre 2016. Faute d’une vision stratégique et géopolitique à la hauteur des enjeux cruciaux qui se dessinent et d’une accélération de l’Histoire qui déroute, il s’agit plus précisément d’une politique autiste, aveugle et inaudible qui ridiculise la France auprès des instances onusiennes et même aux yeux de la puissance américaine qu’elle entend servir si fidèlement, et qui positionne la France en ennemi formel d’une amie potentielle, la Russie, en l’extirpant d’un Moyen-Orient où sa voix portait et son rôle pesait autrefois.

Plus grave et plus affligeant encore, cette politique qui ne manque pas de machiavélisme suscite des doutes quant à la volonté réelle du gouvernement socialiste de mener une guerre globale et sans pitié contre l’islamo-terrorisme, qu’il se fasse appeler Daech, Al-Qaïda ou Al-Nosra, rebaptisé pour la circonstance Fatah Al-Sham. A l’inverse de l’ancien chef de la diplomatie française pour lequel «Bachar el-Assad ne méritait pas d'être sur terre» et «Al Nosra faisait du bon boulot», Vladimir Poutine a le mérite de la cohérence et de la constance : «on ira les buter jusque dans les chiottes» promettait-il en septembre 1999, lorsqu’il n’était encore que le premier ministre de Boris Eltsine.

Le jusqu’au-boutisme droit-de-l’hommiste, l’humanisme à géométrie variable, l’homélie de l’islamisme «modéré», le manichéisme simpliste qui réduit un conflit géostratégique majeur à un affrontement entre le bien (Al-Qaïda et ses métastases) et le mal (le régime de Bachar el-Assad) ne peuvent plus dissimuler l’alliance objective entre la France des Lumières voltairiennes et les hordes barbares de l’obscurantisme islamiste. Contrairement à la propagande médiatique, la tragédie qui se joue à Alep n’oppose pas un «tyran qui massacre son peuple» à des gladiateurs de la liberté qui n’aspirent qu’à la démocratie, mais un Etat légal et même légitime, à des hordes sauvages et fanatisées, galvanisées par ceux-là mêmes qui avaient ordonné les plus ignobles actions terroristes en France. Cette tragédie se joue ente un Etat reconnu par les Nations unies, qui entend reconquérir jusqu’à la dernière parcelle de son territoire tombé sous le joug totalitaire et théocratique des «islamistes modérés», et des djihadistes venus des quatre coins du monde qui se servent des civils d’Alep qu’ils dominent depuis 2012 comme de boucliers humains et pour lesquels la vie d’un homme, qu’il soit chiite ou sunnite ou chrétien, ne vaut pas plus que celle d’une mouche.

On ne peut pas combattre l’islamo-terrorisme au Mali, ou à plus forte raison en France même, et armer ce même islamo-terrorisme en Syrie sous le prétexte fallacieux de la défense des droits de l’homme

Pour Julien Freund, l’essence du Politique réside dans la désignation de l’ami et de l’ennemi. Mieux vaut tard que jamais, la France hollandienne va devoir choisir ses amis et ses ennemis, ou plus exactement entre ses amis et ses ennemis. On ne peut pas combattre l’islamo-terrorisme au Mali, ou à plus forte raison en France même, et armer ce même islamo-terrorisme en Syrie sous le prétexte fallacieux de la défense des droits de l’homme. «Si rien n’est plus raffiné que la technique de la propagande moderne, rien n’est plus grossier que le contenu de ses assertions, qui révèlent un mépris absolu et total de la vérité», écrivait Alexandre Koyré.

La posture moralisante de la diplomatie française a été efficace un certain temps mais plus maintenant. L’heure est désormais à la realpolitik, un art que Nicolas Sarkozy savait pratiquer nonobstant sa faute capitale en Libye dont on mesure le chaos et les conséquences terroristes et migratoires aujourd’hui.

La France aurait pu concilier ses intérêts vitaux et sa vocation universelle pour la défense des droits de l’homme et des valeurs humanistes qui sont effectivement nobles et méritent d’être défendues partout dans le monde…y compris au Qatar ! Mais en raison de sa posture moralisante, elle a perdu sur les deux registres, l’économique et l’éthique. Déjà, à cause de la crise russo-ukrainienne, elle a sacrifié ses intérêts économiques, notamment en renonçant à la livraison des frégates Mistral, ce qui lui a couté plus de 1,16 milliard d’euros, et en raison de l'embargo russe décrété en réponse aux sanctions occidentales visant Moscou sur fond de crise ukrainienne, l’agriculture française aurait perdu deux milliards d’euros.

Qu’on l’admette ou pas, c’est la Russie poutinienne qui, dans le dossier syrien, défend les valeurs du monde occidental…ainsi que ses propres intérêts économiques géopolitiques

Quant à l’éthique, son engagement n’est plus aussi pur eu égard à la souillure laissée par sa compromission avec les terroristes «modérés», ceux qui ont fait «du bon boulot» en Syrie ! Qu’on l’admette ou pas, c’est la Russie poutinienne qui, dans le dossier syrien, défend les valeurs du monde occidental…ainsi que ses propres intérêts économiques géopolitiques. A croire qu’à l’instar de l’impératrice Catherine II de Russie, qui entretenait une relation épistolaire avec Voltaire et qui a racheté sa bibliothèque pour l’installer à Saint- Pétersburg, Vladimir Poutine a été ébloui par les Lumières françaises !

Si choquant que cela puisse paraître pour certains et si révoltant que cela puisse être pour d’autres, c’est la Russie qui défend depuis cinq ans les valeurs dites occidentales de liberté, de paix et de démocratie dans le monde musulman, et ce sont les Etats-Unis, la France et la Grande Bretagne qui soutiennent les islamo-fascistes qui sont à des années lumières de ces valeurs.

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