Jacques Sapir est directeur d’Études à l’ École des Hautes Études en Sciences Sociales, dirige le Centre d'Études des Modes d'Industrialisation (CEMI-EHESS), le groupe de recherche IRSES à la FMSH

La fin de l’européisme

© Eric Vidal Source: Reuters

Le Brexit, n'est-il qu'un des aspects de la crise fondamentale que traverse aujourd'hui l'idéologie européiste ? Jacques Sapir se penche sur les défauts de la stratégie des dirigeants européens.

Cette crise de la stratégie européiste est un point de rupture

Le «Brexit» jette une lumière particulièrement crue sur la stratégie de «fédéralisme furtif» adoptée par les dirigeants européens depuis le traité de Maastricht et en conséquence sur l’idéologie européiste qui sous-tend cette stratégie. C’est en réalité cette stratégie et son instrument privilégié, l’euro, qui ont provoqué cette réaction des électeurs britanniques, les poussant à quitter non pas «l’Europe» comme certains le prétendent mais une institution particulière, l’Union européenne. Les choix des électeurs britanniques a été largement expliqué. Le fait que des personnalités du gouvernement britannique, comme le ministre de la justice Michael Gove, aient appelé à voter pour la sortie de l’UE est significatif.

Le Brexit remet donc en cause ce qui constitue aujourd’hui la colonne vertébrale de la politique qualifiée d’européiste, que ce soit celle de François Hollande ou celle d’Angela Merkel. Le choc va donc bien plus loin que celui de la sortie de l’UE d’un pays, la Grande-Bretagne, dont l’appartenance à cette dite UE était en fait des plus lâches. Cette crise de la stratégie européiste est un point de rupture. Ce n’est qu’en nous débarrassant de l’aporie européiste que nous pourrons réellement penser la construction de l’Europe.

Les bases idéologiques du fédéralisme furtif

Il convient en premier lieu de comprendre la démarche dite de «fédéralisme furtif» qui a été adoptée à partir du traité de Maastricht et qui s’incarne dans l’euro. Cette stratégie se fonde sur un rejet des nations, que ce rejet soit lié à une méfiance ou qu’il soit lié à une véritable haine des dites nations. C’est pourquoi ont communié dans cette démarche à la fois des libéraux conservateurs, qui considèrent que la nation moderne implique la démocratie et qui restent fidèles à cette méfiance profonde envers le peuple de la pensée conservatrice, des anciens «gauchistes» (et Cohn-Bendit en est l’un des exemples) qui haïssent en la nation cette accumulation de médiations ancrées dans l’Histoire qu’ils perçoivent comme un obstacle à leur vision millénariste et apocalyptique d’une «fin» de l’Histoire, ou que ce soit des sociaux-démocrates qui cherchent à transposer vers un niveau étatique supérieur ce que la mollesse de leurs politiques les empêchent de réussir dans le cadre national. Ces différents rejets de la nation s’articulent eux-mêmes de manières spécifiques compte tenu de la culture politique de chaque pays.

Un projet politique issu d’une haine de soi ou d’un mal-être ne peut avoir d’avenir

En France, c’est la combinaison de la démission d’une grande partie de l’élite politique en 1940 qui vient s’associer à un sentiment issu du traumatisme des guerres coloniales. En Allemagne, c’est le poids de la culpabilité collective issue du nazisme, aggravée par le traumatisme de la division en deux de 1945 à 1990 qui explique cette montée de l’européisme dans les élites. L’Allemagne, pays objectivement dominant de l’UE ne s’autorise pas à penser sa propre souveraineté et ne peut la vivre qu’en contrebande, dans la mesure où elle prend la forme d’une souveraineté «européenne». On ne peut comprendre autrement les fautes politiques commises tant vis-à-vis de la Grèce que sur la question des réfugiés, fautes qui aujourd’hui viennent hanter Angela Merkel. En Italie, c’est là encore la combinaison de l’épisode Mussolinien et des «années de plomb» qui ont convaincu une grande partie de la classe politique que l’Union européenne était la seule issue à la nation italienne. Et l’on peut multiplier les exemples, en y incluant des pays qui s’aiment mal (Espagne, Portugal) ou qui se savent irrémédiablement divisés (la Belgique).

Mais, et c’est une évidence, un projet politique issu d’une haine de soi ou d’un mal-être ne peut avoir d’avenir. Telle était la première faille de l’européisme et du fédéralisme furtif. Car, engendré par une vision essentiellement négative, il ne peut être porteur d’avenir.

Le rôle politique de l’euro

Ce projet s’est incarné essentiellement dans l’euro. La précipitation qui vit les politiques accepter l’idée de monnaie unique, alors que les conditions nécessaires à sa réussite n’étaient nullement réunies, et qu’il eut été bien plus logique de s’en tenir à une monnaie commune, soit une monnaie venant coiffer mais non remplacer les monnaies nationales, ne peut s’expliquer que par des motifs politiques et psychologiques impérieux. Ici encore, ils furent différents suivant les pays, mais ils ont tous convergé dans cette idée qu’une fois la monnaie unique réalisée, les pays de la zone euro n’auraient d’autres choix que le fédéralisme. Ce qui avait été négligé cependant dans ce processus c’était le fait que le fédéralisme n’est pas un objectif unifiant. Il peut y avoir diverses formes de fédéralisme. Or, faute d’un débat public, débat contradictoire avec une stratégie imposant la furtivité et la dissimulation, il ne pouvait y avoir d’instance à même de trancher entre ces différentes formes de fédéralisme. Ainsi l’Allemagne conçoit le fédéralisme comme un système qui lui donne un droit de regard sur la politique des autres pays mais sans devoir en payer le prix budgétaire. C’est le fédéralisme mesquin.

Si cette solidarité n’est pas réalisée, comment convaincre les peuples de se fondre démocratiquement dans un grand ensemble ?

La France, elle, voit dans les structures fédérales la poursuite de l’histoire de sa propre construction étatique et entend imposer un fédéralisme donnant naissance à un nouvel Etat-nation. Mais, c’est faire fi justement des spécificités de l’Histoire, et du fait que la nation et le Peuple se sont construits en parallèle (et avec de multiples interactions) sur près de huit siècles. De ce point de vue, seule l’histoire de la Grande-Bretagne est pleinement comparable. L’idée implicite était de réaliser par la ruse ce que l’Empire napoléonien n’avait pu par la force. Cette idée se fondait sur les illusions de l’universalisme français qui confond des valeurs avec des principes. C’est cette énorme erreur, qui a engagé les dirigeants français, de gauche comme de droite, dans une voie sans issue.

Car, ce qui bloque dans l’option fédéraliste est à la fois une notion politique, quel serait donc le «souverain» et une question économique, celle des transferts. On sait, et on l’a dit à de nombreuses reprises, que ces transferts exigeraient le versement d’environ 10% (entre 8% et 12% selon les études) du PIB allemand au «budget fédéral». Il n’est donc pas surprenant que les Allemands ne veuillent pas car, en réalité, ils ne peuvent pas. Le refus de l’Allemagne de réviser les règles pour permettre à l’Italie de faire face à se crise bancaire montre toutes les limites de la notion de solidarité qui est essentielle dans une fédération. Or, si cette solidarité n’est pas réalisée, comment convaincre les peuples de se fondre démocratiquement dans un grand ensemble ? Et l’on retrouve ici la question politique du souverain.

Le «fédéralisme» est donc condamné soit à ne pas être, soit à n’exister que sous la forme du fédéralisme mesquin, soit un droit de regard asymétrique de l’Allemagne sur la politique des autres pays. C’est le constat que tire Joseph Stiglitz dans son dernier livre, dont une traduction française sortira cet été. Soit nous mettons fin à l’euro, soit nous avançons vers un fédéralisme inclusif dont ni les Allemands ni les Néerlandais ne veulent, soit l’euro sera la mort de l’UE mais aussi et c’est bien plu grave de l’idée de coopération en Europe.

La responsabilité des européistes

D’ores et déjà, les dégâts provoqués par l’euro sont importants. Conçu pour rapprocher et unir l’Europe, l’euro a fait effectivement le contraire : après une décennie sans croissance, l’unité a été remplacée par la dissidence et l’agrandissement par le risque de sorties. La stagnation de l’économie européenne et les sombres perspectives actuelles sont donc le résultat direct des défauts fondamentaux inhérents au projet de l’euro – l’intégration économique prenant le pas sur l’intégration politique avec une structure qui favorise activement la divergence plutôt que convergence.

Mais, le plus important ont été ses conséquences politiques. L’UE (et non la seule zone euro) s’est engagée dans un processus politique où la démocratie a été progressivement retirée aux peuples. Le cas du traité «Merkozy», ou TSCG, voté par la France en septembre 2012, a été exemplaire à cet égard. Et le soulèvement démocratique de la Grande-Bretagne peut être lu comme une réaction à ce fédéralisme mesquin qui se met peu à peu en place, sous la volonté du gouvernement allemand et avec la passivité du gouvernement français.

La rupture avec l’idéologie européiste est donc un acte de salubrité public

Il est donc clair aujourd’hui qu’il faut liquider l’européisme et ses instruments si nous ne voulons pas nous retrouver d’ici quelques années, voire quelques mois, dans une situation où les conflits entre nations, parce qu’ils auront été trop longtemps niés, ne trouveront plus d’espace où un compromis sera possible entre des intérêts divergents.

Il convient donc de dire ici quelle est la responsabilité historique des européistes, de leur idéologie de haine des nations, et de leur instrument, l’euro. Dans la crise que nous traversons aujourd’hui, et dont la sortie de l’UE par le Royaume-Uni n’est qu’un aspect, la crise bancaire italienne qui vient en constituant un autre, la responsabilité des européistes, et de tous ceux qui les ont laissé faire, est centrale ; elle est fondamentale.

La rupture avec l’idéologie européiste est donc un acte de salubrité public. Non qu’il soit en lui-même suffisant. Rejeter cette idéologie, tourner le dos au fédéralisme furtif, reconnaître le cadre de la nation comme étant celui au sein duquel vit et se nourrit la démocratie, ne produira pas immédiatement de solution. Mais, cela rendra possible la recherche d’une solution, tant au niveau de la France qu’à celui de l’Europe. C’est donc une condition certes non suffisante mais absolument nécessaire. Cette solution, on l’a déjà évoquée avec cette idée de Communautés des nations Européennes. Elle devra être certainement précisée et peut-être amendée, mais du moins est-ce dans cette direction qu’il nous faut aller.

Source : russeurope.hypotheses.org

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