John Laughland est directeur des Etudes à l'Institut de la Démocratie et de la Coopération (Paris), philosophe et historien. De nationalité britannique, il est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques et géopolitiques traduits en sept langues.

La fausse miséricorde de l'Europe

Une embarcation de fortune surchargée de migrants en mer Egée© Yannis Behrakis Source: Reuters
Une embarcation de fortune surchargée de migrants en mer Egée

«Autant il est juste et humain d'accorder une compassion sans condition à un réfugié, autant la migration doit être gouvernée par la recherche du bien commun», affirme l'historien John Laughland.

Le naufrage de quatre bateaux, qui a entrainé la mort de plus de 400 migrants en Méditerranée le 18 avril, nous rappelle que la route des Balkans, empruntée depuis l'été dernier par presqu'un million d'immigrés, est relativement récente. Ignoré par le tollé médiatique autour des migrants venus de Turquie, du Moyen-Orient et du continent indien, les flux bien plus anciens en provenance de l'Afrique ont continué sans interruption.

Avec la fermeture partielle de cette route des Balkans, la Méditerranée redevient d'actualité, comme en témoigne le fait que, selon Frontex, l'agence européenne des frontières qui d’ailleurs fait ses choux gras avec cette crise, 9 600 migrants sont arrivés en Italie pendant le mois de mars, soit deux fois plus qu'en février. Le beau temps revenant, voici que les flux traditionnels reprennent massivement. Tout comme les canots des pauvres migrants sont submergés par les vagues, l'Europe est en train de se noyer sous un déluge de migrants qu'elle semble totalement incapable d'endiguer.

L'Europe ne fait plus de distinction entre réfugiés et migrants

Cette incapacité est surtout mentale. La visite éclair du Pape François à l'île grecque de Lesbos, le 16 avril 2016, d'où il a ramené à Rome douze migrants - tous musulmans, qu'il a vite casés dans un centre d'accueil dans la ville de Rome et non pas au Vatican - était censé marquer son différend avec la politique européenne qui consisterait à renvoyer les migrants en Turquie. En réalité, le geste pontifical n'a fait que mettre en lumière les défauts de la politique européenne à laquelle il ressemble. Car elle est comme lui viciée par une fausse miséricorde, par une promptitude à décharger les migrants sur autrui, et par un manque de sens politique.

Comme un lapin immobilisé par les phares de la voiture qui va l'écraser, l'Europe est tétanisée et par l'ampleur de la vague migratoire et par son idéologie qui fait toujours primer l'action collective sur l'action individuelle

Il s'agit de fausse miséricorde parce que, tout comme le souverain pontife, l'Europe ne fait plus de distinction entre réfugiés et migrants. Un réfugié est quelqu'un qui a fui la guerre ou la persécution. Mais dès lors qu'il quitte une zone de sécurité, il cesse d'être un réfugié pour devenir un migrant, souvent clandestin. Autant il est juste et humain d'accorder une compassion sans condition à un réfugié, autant la migration doit être gouvernée par la recherche du bien commun, des pays émetteurs de migrants comme des pays récepteurs. Les réfugiés sont gouvernés par la loi des réfugiés, les migrants par la politique d'immigration. Si le Pape a fait le tri, ne ramenant avec lui qu'une toute petite minorité de la totalité des habitants du camp de Lesbos, pour ensuite les envoyer chez d'autres gens, pourquoi les pays européens feraient-ils autrement ?

Comme un lapin immobilisé par les phares de la voiture qui va l'écraser, l'Europe est tétanisée et par l'ampleur de la vague migratoire et par son idéologie qui fait toujours primer l'action collective sur l'action individuelle. Ayant répété pendant des décennies que les défis collectifs exigeaint des réponses collectives, les pays européens désapprouvent dans les termes on ne peut plus forts tous ceux qui, à l'instar de la Hongrie, chercheraient à protéger leur territoire. Grande erreur. Comme l'a très justement dit l'ancien Premier ministre australien, Tony Abbot, la seule façon d'arrêter les bateaux, c'est d'arrêter les bateaux. Ce que l'Australie a fait, mettant fin ainsi son problème migratoire.

Faire une distinction absolue entre les passeurs et les migrants, comme s'ils n'étaient pas deux aspects du même problème, équivaut à condamner uniquement le dealer et non pas aussi le consommateur de drogues

Or, si les marines de l'Italie et la Grèce comptent parmi les plus grandes en Europe, ni l'une ni l'autre n'arrête ces bateaux, car les deux pays savent qu'ils pourront toujours laisser partir les migrants en Allemagne. Les structures européennes de solidarité ont pour conséquence inéluctable que chaque pays vit aux crochets des autres. Idem pour le rapport entre les Etats et les communes à l'intérieur de chaque pays : la chancelière allemande, Angela Merkel, avait dit l'an dernier, «Wir schaffen das» (Nous y arriverons !) mais la réalité en Allemagne et en France, comme le montre très justement l'historien et l'élu local Jean-Baptiste Noé, c'est que l'Etat tout puissant impose, de manière autoritaire, des migrants à des communes qui ne veulent pas ou ne peuvent pas les héberger, tout en se montrant impuissant à arrêter le problème à sa source, ou même à assurer la sécurité quotidienne la plus basique sur son territoire. On ne cherche donc plus le bien commun, on cherche tout simplement à exporter le problème.

Ce n'est pas seulement l'Europe physique qui est menacée par l'arrivée massive de migrants, c'est aussi l'Europe des valeurs

Dernier point : il faut surtout avoir à l'esprit que les migrants ont librement choisi l'illégalité, se faisant transporter de leur plein gré par des passeurs. Les passeurs sont certes des bandits rapaces, comme le dit très justement le criminologue Xavier Raufer, mais les migrants sont leurs clients. Faire une distinction absolue entre les passeurs et les migrants, comme le font l'Union européenne et le Pape François, et comme s'ils n'étaient pas deux aspects du même problème, équivaut à condamner uniquement le dealer et non pas aussi le consommateur de drogues. Les migrants sont les complices du crime des passeurs et ils cherchent à en profiter. Refuser d'intercepter les canots pour les ramener en Libye serait tout aussi idiot que de refuser de renvoyer dans sa prison un rescapé qui aurait versé un pot-de-vin au gardien, sous le prétexte qu'on se trouve devant un fait accompli.

Ce n'est donc pas seulement l'Europe physique qui est menacée par l'arrivée massive de migrants, c'est aussi l'Europe des valeurs. Depuis des décennies on nous répète que l'Europe, c'est l'Etat de droit. Or, l'accueil massif de migrants viole le droit existant en matière d'immigration car il consiste à légitimer ce qui est illégal. Quand l'exception remplace la règle, il n'y a plus de règle - et l'absence de règle, c'est le règne de celle du plus fort.

Du même auteur : Les cinq nouveaux principes directeurs de l'UE sur la Russie ne sont qu'«arrogance et menaces»

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