John Laughland est directeur des Etudes à l'Institut de la Démocratie et de la Coopération (Paris), philosophe et historien. De nationalité britannique, il est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques et géopolitiques traduits en sept langues.

Référendum néerlandais : échec flagrant du Partenariat oriental

Les drapeaux ukrainien et européen devant la résidence pésidentielle à Kiev Source: Reuters
Les drapeaux ukrainien et européen devant la résidence pésidentielle à Kiev

Le gouvernement néerlandais ne peut pas dire ouvertement qu'il ne tiendra pas compte du résultat négatif du référendum, mais c'est exactement ce qu'il fera, estime l'historien John Laughland.

Le résultat sans appel du référendum néerlandais du 6 avril 2016 sur l'accord d'association de l'UE avec l'Ukraine, et ses 61% contre, est le sixième référendum que l'Union européenne perd en Europe occidentale depuis 1992. 

Au Danemark, en 1992, le traité de Maastricht ne passe pas la rampe du peuple. En Irlande en 2001 pour le traité de Nice et en 2008 pour le traité de Lisbonne, non plus. En 2005, la France et les Pays Bas ont dit non à la Constitution européenne. Toute une série de consultations populaires qui ont abouti à un rejet du projet européen. Les résultats négatifs de ces référendums n'ont été contournés qu'illégitimement, en organisant un deuxième référendum sur la même question (au Danemark en 1993, en Irlande en 2002 et en 2009) ou en ratifiant un texte équivalent (le traité de Lisbonne) par voie parlementaire en France et aux Pays-Bas en 2008.

Le projet européen se développe depuis bientôt un quart de siècle non pas grâce au soutien des électeurs, mais malgré leur opposition persistante à celui-ci

Autrement dit, le projet européen se développe depuis bientôt un quart de siècle non pas grâce au soutien des électeurs, mais malgré leur opposition persistante à celui-ci.  A l'exception des deux référendums de 1998 qui ont plébiscité le traité d'Amsterdam en Irlande et au Danemark, et qui sont en quelque sorte compensés par le rejet de l'euro par ce même Danemark en 2000 et par la Suède en 2003, les seuls référendums gagnés par l'UE ont eu lieu dans les pays candidats de l'Europe de l'Est, lorsqu'ils se sont prononcés en faveur de leur adhésion. Ces mêmes pays, considérés aujourd'hui comme les nouveaux membres de l'UE, comptent paradoxalement parmi les plus eurosceptiques, notamment la Pologne et la Hongrie.

Le résultat négatif du référendum néerlandais est non seulement la preuve d'une grande hostilité au sein de l'opinion publique des pays fondateurs de l'UE à son égard ; il est aussi la preuve de l'échec flagrant du «Partenariat oriental», lancé en 2008 et qui visait l’Ukraine, la Biélorussie, la Moldavie et les trois Etats du Caucase. Les accords d’association ne seront finalement signés qu'avec deux Etats croupions, la Géorgie et la Moldavie. Ce projet, qui excluait la Russie, pourtant de loin le plus grand partenaire oriental de l'UE, et qui visait même à l'isoler et à l'encercler, a provoqué une guerre civile en Ukraine et l'éclatement de cet Etat fragile, artificiel et corrompu.

Le faible taux de participation au vote est le fruit non pas de l'indifférence générale mais au contraire le résultat d'une stratégie de la part de partisans de l'accord

Ayant débattu avec le ministre ukrainien des affaires étrangères, Pavlo Klimkin, dans un débat public organisé à Amsterdam quelques jours avant le scrutin, je peux témoigner de l'intérêt porté par l'électorat néerlandais à cette question. Le faible taux de participation au vote est le fruit non pas de l'indifférence générale mais, au contraire, le résultat d'une stratégie de la part de partisans de l'accord pour invalider le résultat, espérant que la participation reste sous les 30% requis. Mais comme ce taux s'est élevé à 32%, ce résultat consacre l'échec de leur argumentaire mais aussi de leur tactique.

L'Ukraine, dont l'histoire est si triste depuis l'effondrement de l'Union soviétique car elle n'a jamais pu se libérer de la tutelle de ses oligarques, sera plus fragilisée encore par le revers subi par son gouvernement sur son projet phare, l'accord d'association, l'enjeu qui a précipité le mouvement du Maidan et la chute de l'ancien président, Viktor Yanoukovitch, en février 2014. Pendant notre débat à Amsterdam le 2 avril, j'ai plusieurs fois demandé au ministre Pavlo Klimkin de confirmer le taux de popularité de son Premier ministre, Arseni Yatseniouk, dans les sondages. Il a refusé de répondre, pour la très bonne raison que la cote de popularité de son gouvernement frôle les 3%. La révélation récente selon laquelle le président Petro Poroshenko, oligarque lui-même, a ouvert un compte au Panama lors des combats sanglants qui déchiraient le Sud-Est du pays à l'été 2014, ne fera qu'attiser l'ambiance prérévolutionnaire qui règne à Kiev.

Le gouvernement néerlandais ne peut pas dire ouvertement qu'il ne tiendra pas compte de ce résultat négatif, mais c'est exactement ce qu'il fera

Mais l'Union européenne fera tout pour continuer, comme si de rien n'était. Le gouvernement néerlandais ne peut pas dire ouvertement qu'il ne tiendra pas compte de ce résultat négatif, mais c'est exactement ce qu'il fera. Les partisans de l'accord d'association avec l'Ukraine s'étaient vantés, pendant la campagne, du fait que la grande majorité de ses dispositions, notamment économiques, étaient de toute façon déjà appliquées, même avant sa ratification. C'est très exactement le mode de fonctionnement de l'UE, elle agit dans le dos de ses électeurs et des parlements nationaux, tout en faisant fi de la légalité.

Loin de faire dévier l'UE de sa détermination à faire entrer l'Ukraine dans son giron, et ainsi à se centraliser davantage en confiant des pouvoirs toujours plus importants à Bruxelles, cette défaite sur le dossier ô combien sensible de l'Ukraine ne fera que renforcer la conviction de certains que la Russie mise sur la fragilisation de l'UE, par exemple, en finançant des partis anti-européens. Là où il y a, au plus une convergence naturelle entre ceux qui n'aiment pas la construction européenne et ceux qui ne veulent pas exclure la Russie de l'Europe, les théoriciens du complot qui sont si nombreux dans les structures bruxelloises se plaisent à fantasmer sur une danse sinistre orchestrée par les méchants stratèges au Kremlin.

L'hostilité européiste à l'égard de la Russie est tout aussi idéologique que géopolitique

Cette hostilité géopolitique à Moscou de la part des fédéralistes européens les plus extrémistes est déjà patente. Ceux qui la propagent disent toujours que l'Europe gagne là où Moscou perd, et vice-versa. 

Mais l'hostilité européiste à l'égard de la Russie est tout aussi idéologique que géopolitique. Les européistes agitent la Russie comme un épouvantail car elle incarnerait le contraire du post-modernisme européen. Là où l'Europe aurait tourné le dos à son histoire pour construire un projet post historique, la Russie a renoué avec la sienne; là où l'Europe se mettrait à l'avant-garde de valeurs sociétales post modernes comme le mariage homosexuel, la Russie proscrit et punit la promotion de l'homosexualité devant mineurs (exactement comme le gouvernement de Madame Thatcher l'avait fait à son époque); là où l'Europe voudrait dissoudre la nation et l'Etat dans un magma «droit-de-l'hommiste» et abstrait, la Russie met l'accent sur l'orgueil national; là où l'Europe prétend d'avoir abandonné une politique de puissance, la Russie, elle, la pratiquerait.

Il est à rappeler que les deux grandes tentatives modernes d'unir le continent européen, celle de Napoléon et celle d'Hitler ont abouti à une guerre contre la Russie

Sans faire d'amalgames extravagants, il est à rappeler que les deux grandes tentatives modernes d'unir le continent européen, celle de Napoléon et celle d'Hitler, ont abouti à une guerre contre la Russie. En 1812, l'empereur des Français a écrit à son chef de la police, Joseph Fouché, les lignes suivantes pour expliquer le sens de la campagne de Russie:

«Soyez sans inquiétude; regardez la guerre de Russie comme celle du bon sens, des vrais intérêts, du repos et de la sécurité de tous ... Ma destinée n’est pas accomplie ; je veux achever ce qui n’est qu’ébauché. Il nous faut un code européen, une cour de cassation européenne, une même monnaie, les mêmes poids et mesures, les mêmes lois ; il faut que je fasse de tous les peuples d’Europe le même peuple, et, de Paris, la capitale du monde. Voilà, Monsieur le duc, le seul dénouement qui me convienne.»

L'histoire est-elle en train de se répéter, les deux premières fois furent une tragédie mais cette fois, serait-ce une farce ?

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

Raconter l'actualité

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans les commentaires sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

Enquêtes spéciales