Karadzic mérite d’être puni, mais qu’en est-il des néoconservateurs américains ?

Radovan Karadzic Source: Reuters
Radovan Karadzic

La condamnation du leader des Serbes de Bosnie, Radovan Karadzic, montre que personne n’est au-dessus de la loi, a estimé le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, prince Zeid Ra’ad Zeid Al-Hussein.

Karadzic vient d’être condamné par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie à 40 ans de prison pour crimes de guerre, génocide et crimes contre l’humanité.

Les crimes de Karadzic ont été terribles et il mérite d’être puni sévèrement

«Quelle que soit leur puissance, peu importe s’ils s’imaginent intouchables et quel que soit le continent où ils habitent, les auteurs de tels crimes doivent savoir qu’ils n’échapperont pas à la justice», a dit Al-Hussein.

Pourtant, est-ce vraiment le cas?

Qu’on ne s’y trompe pas : les crimes de Karadzic ont été terribles et il mérite d’être puni sévèrement. Mais peut-on vraiment parler de «justice internationale» quand ceux qui sont responsables de carnages encore plus terribles que Karadzic sont toujours libres et qu’il est peu probable qu’ils soient poursuivis ?

Au moins 1,3 million de personnes avaient perdu la vie dans la «guerre contre le terrorisme» en Irak, en Afghanistan et au Pakistan

Il y a exactement un an cette semaine, un rapport intitulé Body Count (décompte du nombre de corps) et compilé par des médecins de toute la planète, révélait qu’au moins 1,3 million de personnes avaient perdu la vie dans la «guerre contre le terrorisme» en Irak, en Afghanistan et au Pakistan.   

Comme je l’avais écrit à l’époque dans un article pour RT intitulé «Causing genocide to protect us from terror» (Perpétrer un génocide pour nous protéger de la terreur) :

«Les conclusions sont accablantes : la pointilleuse enquête a conclu que la "guerre contre le terrorisme" a, d’une façon directe ou indirecte, tué à peu près un million de gens en Irak, 220 000 en Afghanistan et 80 000 au Pakistan. Aussi terrible que cela puisse paraître, un total de 1,3 million de morts ne prend même pas en compte les morts dans d’autres zones de guerre comme le Yémen – et les auteurs insistent sur le fait que ce chiffre constitue une «estimation prudente.»

La réalité est que les néoconservateurs et leurs alliés «interventionnistes libéraux» sont responsables du plus grand nombre de morts, des plus grandes destructions et misères humaines sur cette planète

A ce taux de mortalié épouvantable nous devons ajouter le nombre de gens tués pendant et après les bombardement en Libye par l’OTAN (plus de 50 000 personnes), les morts causées par les privations et la faim parmi les réfugiés pendant la guerre en Irak, ainsi que le nombre de ceux qui ont été tués en Syrie par des terroristes armés et financés par l’Occident et ses alliés régionaux.

La réalité, comme je l’écrivais en 2015, est que les néoconservateurs et leurs alliés «interventionnistes libéraux» sont responsables du plus grand nombre de morts, des plus grandes destructions et misères humaines sur cette planète depuis la sombre époque du Troisième Reich et d’Adolf Hitler, dont ils ont emprunté la politique étrangère, qui se résume à «envahir de manière illégale et à quelques années d’intervalle différents pays.»

Si, vraiment, personne n’était au-dessus de la loi on verrait certainement des individus comme George Bush, Dick Cheney, Paul Wolfowitz, Tony Blair et Hillary Clinton être jugés, et pas seulement un chef des Serbes de Bosnie

Mais voit-on les plus importants néoconservateurs ou interventionnistes libéraux être jugés à la Haye ? Peut-on envisager qu’ils soient incarcérés sous peu ? Si, vraiment, personne n’était au-dessus de la loi, comme le dit le responsable des droits de l’homme à l’ONU, on verrait certainement des individus comme George Bush, Dick Cheney, Paul Wolfowitz, Tony Blair et Hillary Clinton être jugés, et pas seulement un chef des Serbes de Bosnie.

Il y a pire. Le lobby de guerre occidental a essayé d’utiliser les crimes de Karadzic pour justifier ses propres politiques «interventionnistes» entachées de sang.

La guerre en Bosnie a résulté de l’interférence de l’Occident

La guerre en Bosnie était un exemple, nous disaient les néoconservateurs, de ce qui se passe quand l’Occident «bienfaisant» n’intervient pas. En réalité, la guerre en Bosnie a résulté de l’interférence de l’Occident.

Nous sommes tous censés nous concentrer sur le méchant Karadzic et ses crimes, et ne pas creuser trop profondément pour savoir comment les guerres sécessionnistes de Yougoslavie ont commencé et qui les a déclenchées.

Pour les Etats-Unis et leurs alliés, dans les années 1990, la Yougoslavie était un pays qu’on pouvait sacrifier.

L'Occident a soutenu ceux qui voulaient que la Yougoslavie se décompose, comme le leader nationaliste croate Franjo Tudjman et le bosniaque Alija Izetbegovic. Ces hommes étaient en réalité bien plus extrêmistes dans leur politique que le «Bad Guy officiellement désigné», Slobodan Milosevic, qui voulait que la Yougoslavie reste unie. Mais Tudjman et Izetbegovic ont été bien accueillis par la presse, car leur cause sécessionniste convenait aux intérêts des élites occidentales.

Sans l'intervention de Zimmerman, la guerre en Bosnie aurait probablement pu être évitée

En 1992, un accord sur la partition pacifique de la Bosnie a été conclu à Lisbonne. Radovan Karadzic en a été l'un des signataires. Mais l'accord a été saboté par l'intervention malveillante de l'ambassadeur américain, Warren Zimmerman, qui a exhorté le dirigeant musulman bosniaque Izetbegovic à revenir sur sa décision d’accepter cet accord.

Bien sûr, cela n’excuse nullement les agissements ultérieurs de Karadzic. Mais sans l'intervention de Zimmerman, la guerre en Bosnie aurait probablement pu être évitée. Pourtant, alors que nous connaissons tous le nom de Radovan Karadzic, le rôle clé de l'ambassadeur Zimmerman dans le bain de sang en Bosnie a tranquillement (et commodément) été oublié. Le génocide de Srebrenica, où près de 8 000 hommes et garçons musulmans ont été massacrés, a été utilisé par les néocons occidentaux et les «interventionnistes libéraux» pour justifier encore plus de guerres, comme je l'ai expliqué ici.

Commettez génocides, crimes de guerre et crimes contre l'humanité en étant un membre ou un soutien de l'alliance occidentale – et vous vous en tirerez sans punition

Loin de prouver que personne n’est au-dessus des lois, le procès et la condamnation de Karadzic prouvent exactement le contraire.

Commettez génocides, crimes de guerre et crimes contre l'humanité en étant un membre ou un soutien de l'alliance occidentale – et vous vous en tirerez sans punition. Commettez génocides, crimes de guerre et crimes contre l'humanité en étant opposé à l’Occident – là, vous serez probablement tenus responsables de ce que vous avez fait.

Si Karadzic avait servi les intérêts des Etats-Unis dans les Balkans, est-ce que quelqu’un croit sérieusement qu'il aurait été aujourd’hui condamné à quarante ans de prison ? Le dictateur indonésien Suharto a été à l’origine non pas de un, mais de deux génocides au cours de sa carrière meurtrière, avec un bilan de plus d’un million de morts. Mais il a fini ses jours en liberté à l'âge de 86 ans.

Les tribunaux internationaux ont jusqu'à maintenant fait preuve d’une ostensible approche pro-occidentale

Mais contrairement à Radovan Karadzic, le général Suharto était un des favoris du Département d'Etat.

Les tribunaux internationaux ont jusqu'à maintenant fait preuve d’une ostensible approche pro-occidentale. Le TPIY (tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie) a été très efficace dans la condamnation des Serbes, mais n’a pas inculpé les dirigeants et responsables de l'OTAN pour crimes de guerre commis pendant les bombardements illégaux de la Yougoslavie en 1999. Des crimes qui comprenaient le bombardement d'un train de voyageurs, d’un centre de télévision et d’un convoi d’Albanais du Kosovo.

«Sur la base des informations examinées, toutefois, le comité est d'avis que ni une enquête approfondie relative à la campagne de bombardement dans son ensemble, ni une enquête relative à des incidents spécifiques ne seraient justifiées», a déclaré le TPIY dans son rapport «disculpant».

De manière générale, jusqu’à présent, la CPI a mis en accusation 36 personnes, tous des Africains noirs. Les criminels de guerre blancs (tant qu’ils ne sont pas Serbes, bien sûr) n’ont pas vraiment à s’inquiéter

Quand j'ai demandé à Carla Del Ponte, le procureur en chef du TPIY, pourquoi les crimes de l'OTAN n’étaient pas examinés par le tribunal, elle m’a répondu que j’étais à la recherche de la «justice parfaite». En fait, ce que je cherchais était que tout le monde – qu’il s’agisse de Serbes de Bosnie ou des dirigeants de la plus puissante alliance militaire du monde – soit traité de la même manière, en vertu de la loi.

La Cour pénale internationale a été tout aussi partiale que le TPIY. De manière générale, jusqu’à présent, elle a mis en accusation 36 personnes, tous des Africains noirs. Les criminels de guerre blancs (tant qu’ils ne sont pas Serbes, bien sûr) n’ont pas vraiment à s’inquiéter.

Une partie du problème, dans le cadre de l'accusation des dirigeants occidentaux, réside dans le fait que la CPI n'a toujours pas apporté à son statut du traité de Rome la modification qui rendrait possible que «les guerres d'agression» tombent sous sa juridiction. Ce que le tribunal militaire international de Nuremberg avait désigné dans son jugement comme «le crime international suprême» ne peut donc pas être sujet à une enquête.

Ce que nous avons est un système de justice internationale, où ceux qui commettent des crimes de guerre, des crimes contre l'humanité et des génocides sur le terrain sont poursuivis s’ils sont des «ennemis officiels» des Etats-Unis

Comme c’est pratique pour Bush et Blair !

Ce que nous avons, à l’heure actuelle, est un système de justice internationale, où ceux qui commettent des crimes de guerre, des crimes contre l'humanité et des génocides sur le terrain sont poursuivis s’ils sont des «ennemis officiels» des Etats-Unis. Mais les gens qui sont principalement à l’origine des guerres sont à l'abri de toute poursuite.

Karadzic, qui a tué des milliers de personnes, est mis en prison pour le reste de sa vie, alors que ceux qui ont causé la mort de millions d'êtres humains en déclenchant des guerres d'agression restent en liberté pour accumuler encore plus de richesses et provoquer de nouveaux conflits armés.

Après avoir regardé le jugement rendu au dernier «ennemi officiel» de l'Occident à subir son procès à La Haye, et avoir assisté à la nauséabonde, hypocrite, et pharisaïque leçon de morale de ceux qui ont soutenu des conflits et des dirigeants ayant tué beaucoup plus de gens que Karadzic, je ne pouvais m’empêcher de penser au prodigieux et merveilleusement cynique film anti-guerre de Charles Chaplin Monsieur Verdoux, qui – mais est-ce surprenant ? – n’est pas beaucoup diffusé à la télévision ces jours-ci.

«Jamais, jamais dans l'histoire de la jurisprudence des actes d’une telle horreur n’ont été mis en lumière. Messieurs les juges, vous avez devant vous un cruel et cynique monstre. Regardez-le ! Observez-le, messieurs», s’adresse le procureur à la cour dans un scène mémorable du film.

Après avoir regardé le jugement rendu au dernier «ennemi officiel» de l'Occident à subir son procès à La Haye, je ne pouvais m’empêcher de penser au prodigieux et merveilleusement cynique film anti-guerre de Charles Chaplin, Monsieur Verdoux

Verdoux est condamné à mort pour ses meurtres, mais, dans ses observations finales à la cour, il dit :

«Quant à être un tueur de masse, la société m’y a encouragé ? Car n’est-ce pas elle qui fabrique des armes de destruction dans le seul but d’exterminer des hommes ? Ne tue-t-elle pas aussi des femmes sans méfiance et des enfants qui en ont moins encore ? Et en usant de moyens très scientifiques ? Ah, en fait de bain de sang, je ne suis guère qu’un modeste amateur.

Et entre nous, je ne voudrais pas perdre mon calme, parce que dans très peu de temps, je vais perdre ma tête. Néanmoins, en quittant cette étincelle d'existence terrestre, j’ai cela à dire. Je vous verrai tous, très bientôt. Très bientôt.»

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