John Laughland est directeur des Etudes à l'Institut de la Démocratie et de la Coopération (Paris), philosophe et historien. De nationalité britannique, il est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques et géopolitiques traduits en sept langues.

Réaction européenne au procès Savtchenko : formalisme et «deux poids-deux mesures»

Nadia Savtchenko Source: Reuters
Nadia Savtchenko

Les pays européens appellent à la libération de la pilote ukrainienne, complice du meurtre de deux journalistes russes en 2014, «pour des raisons politiques», estime l'historien et philosophe John Laughland.

L'aspect le plus frappant des dénonciations du procès de Nadia Savtchenko par les gouvernements occidentaux est leur formalisme.

BerlinBruxelles et les Etats-Unis exigent la libération du pilote ukrainien pour des raisons «humanitaires». Elle serait en mauvaise santé. Les différentes capitales occidentales protestent aussi contre l'illégalité supposée de sa capture en 2014, soutenant ainsi son affirmation qu'elle avait été kidnappée et transférée en Russie contre sa volonté. 

Ce pour quoi les chancelleries occidentales protestent beaucoup moins, voire pas du tout, c'est l'innocence de Nadia Savtchenko des faits de meurtre qui lui sont reprochés, et pour lesquels elle vient d'être condamnée par un tribunal russe. Cette délicatesse est un signal fort que les capitales européennes, si indignées en apparence, ne sont peut-être pas convaincues que les Russes ont complètement tort dans cette affaire.

En même temps, ces capitales entendent exploiter l'affaire pour des raisons politiques. Elles affirment que la condamnation de la députée ukrainienne (car Madame Savtchenko porte plusieurs casquettes, ayant intégré le parti politique de Madame Timochenko et [qui était aussi à l'époque le parti] du premier ministre Iatseniouk) viole les accords de Minsk II qui exigent une amnistie pour les combattants du conflit. Autrement dit, l'affaire Savtchenko sera le prétexte pour un refus de lever les sanctions contre la Russie, dont tous les gouvernements occidentaux et l'Union européenne disent que la levée dépendra du plein respect de Minsk. 

Se concentrer sur les supposés vices de forme est une attitude qui dans d'autres conditions seraient fort respectable. Même une personne coupable a droit à un procès équitable et à des conditions de prison humaines. Malheureusement, les gouvernements occidentaux se sont disqualifiés pour protester contre de tels abus car ils sont eux-mêmes coupables de les avoir tolérés et même encouragés dans d'autres situations.

Slobodan Milosevic n'a cessé de demander aux juges du TPI l'autorisation de partir se faire soigner en Russie. Leur refus a très certainement contribué à sa mort subite le 11 mars 2006

Prenons l'accusation de l'illégalité de la capture de Nadia Savtchenko. Cette accusation a un but politique, celui de prouver la présence de forces russes sur le territoire de l'Ukraine. Mais qu'en est-il de la capture illégale de nombreux accusés devant le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie à La Haye? L'ancien président yougoslave, Slobodan Milosevic, avait été transféré en toute illégalité à La Haye le 28 juin 2001, car en le livrant - contre une promesse de plusieurs millions de dollars de rançon faite par les Américains mais jamais tenue - le gouvernement serbe a violé un ordre de la Cour constitutionnelle yougoslave interdisant tout transfert de citoyens yougoslaves à une juridiction étrangère.

Et que dire de la protestation des autorités européennes selon laquelle Nadia Savtchenko est en danger de mort dans la mesure où sa grève de la faim l'aurait rendue gravement malade? Slobodan Milosevic n'a cessé de demander aux juges du TPI l'autorisation de partir se faire soigner en Russie. Leur refus a très certainement contribué à sa mort subite le 11 mars 2006. Vojislav Seselj était prisonnier à La Haye pendant 11 ans, sans jamais avoir été condamné pour les crimes dont il était accusé à l'origine, mais ses nombreuses grèves de la faim n'ont aucunement troublé les gouvernements occidentaux qui au contraire étaient contents qu'il ne puisse plus concourir dans les élections présidentielles serbes.

Loin de protester contre des vices de forme, comme ils le font dans l’affaire Savtchenko où la Russie se serait mêlée des affaires intérieures de l’Ukraine, les gouvernements occidentaux ont unanimement applaudi la condamnation en avril 2012 de l'ancien président du Libéria, Charles Taylor, par un tribunal qui avait été créé pour juger... les participants à la guerre civile en Sierra Leone et qui n'avait aucune juridiction sur le Libéria. Taylor ne s'était jamais rendu en Sierra Leone pendant toute la période du conflit et sa condamnation à 45 ans de prison ferme, en Angleterre et loin de sa famille, ne correspond aucunement au jugement du Tribunal qui l'a exonéré de la majeure partie des accusations portées contre lui.

Les gouvernements européens ont-ils protesté quand le général Augustin Ndindiliyimana, ancien chef d'état major de la gendarmerie rwandaise, a été acquitté de toutes les accusations portées contre lui et libéré en 2014 ? Il avait passé 15 ans en prison, ce qui représente une violation monstrueuse des principes les plus fondamentaux de la justice. Emprisonner un homme innocent pendant si longtemps est une violation flagrante des droits de l'homme élémentaires, tout comme du statut du Tribunal pénal international pour le Rwanda. La réaction de l’Europe championne de ces droits? Silence.

Et que dire du président de la Côte d'Ivoire, Laurent Gbagbo, illégalement renversé par des forces françaises dans un coup d'état en 2011 et envoyé à La Haye avec le but politique de le neutraliser en faveur de son rival, Alassane Ouattara ? Le Procureur en chef du Tribunal spécial pour le Sierra Leone, David Crane, qui est en réalité un très haut officier du Renseignement Militaire américain, a déclaré devant le Congrès en 2006 que le but de son inculpation de Charles Taylor avait été de l'écarter de la scène politique de son pays: la même logique s'appliquait à Gbagbo et à Seselj.

Tous les journalistes sont égaux… mais les journalistes préférés de l'Occident sont plus égaux que les autres

Pire encore que ces contre-exemples est l'attitude schizophrène des gouvernements occidentaux à l'égard des crimes de guerre en général. Leur refus pudique d'invoquer l'innocence de Nadia Savtchenko les renvoie à leurs propres exigences, mille fois répétées depuis 20 ans, que les crimes de guerre doivent être partout instruits et punis. Cette exigence soutenue est en rupture avec une longue et honorable tradition d'amnistie pour mettre fin à des périodes de conflit, comme cela a été le cas en Afrique du Sud et en Argentine après le régime des généraux. Visiblement, ces critères ne s'appliquent pas quand il s'agit de la Russie.

Ces deux poids deux mesures sont particulièrement frappants dans la mesure où les victimes présumées de Nadia Savtchenko étaient des journalistes. Depuis une décennie, en effet, nous entendons souvent l'accusation que l'État russe était impliqué dans le meurtre de journalistes comme Anna Politkovskaïa et Natalia Estemirova, car le meurtre d'un journaliste revêt une importance symbolique et politique tout particulière. Mais nous n'avons jamais entendu aucune condamnation de l'assassinat des deux journalistes tuées par les forces ukrainiennes, Igor Kornelyuk et Anton Volochine, dont Savtchenko serait complice, ni la moindre expression de condoléance pour la veuve et la fille désormais orpheline de Kornelyuk. Nous n'avons d'ailleurs aussi aucune nouvelle de l'enquête promise en 2014 par le président Porochenko dans leur assassinat.

Tous les journalistes sont égaux… mais les journalistes préférés de l'Occident sont plus égaux que les autres.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

Raconter l'actualité

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans les commentaires sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

Enquêtes spéciales