François Nicoullaud : le programme balistique iranien provoque des luttes au sein du pouvoir iranien

Vérification des missiles balistiques iraniens avant le tir Source: Reuters
Vérification des missiles balistiques iraniens avant le tir

Avant la réunion extraordinaire du Conseil de sécurité de l’ONU sur l’Iran, l’ancien ambassadeur de France à Téhéran François Nicoullaud décrypte pour RT France la logique des nouvelles sanctions imposées contre Téhéran.

RT France : Après l’accord sur le nucléaire, il y a eu un bref dégel entre l’Iran et le monde occidental. Mais le 17 janvier, les Etats-Unis ont imposé de nouvelles sanctions liées au programme de missiles balistiques iranien. Maintenant, c’est Jean-Marc Ayrault qui brandit la menace de nouvelles sanctions après les tirs de missiles balistiques effectués par l’Iran. Pensez-vous que l’Iran va encore une fois faire l’objet de lourdes sanctions internationales ?

François Nicoullaud (F. N.) : Je ne le crois pas. En ce qui concerne la balistique, c’est un sujet qui est annexe à l’accord nucléaire ou plutôt qui n’est pas visé par l’accord sur le nucléaire. Les Etats-Unis ont récemment décrété de nouvelles sanctions parce qu’à cette époque, une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU interdisait effectivement à l’Iran de procéder à des tirs de missiles. Depuis, cette résolution du Conseil de sécurité a été remplacée par une nouvelle résolution qui est entrée en vigueur en même temps que l’accord sur le nucléaire. Elle n’interdit plus formellement à l’Iran d’avoir des activités balistiques, elle lui demande simplement de ne pas procéder à des tirs balistiques. L’Iran n’a pas d’obligation légale d’obéir à cette demande.

Quand les Américains ont décrété des sanctions, ils l’ont fait en se basant sur une résolution qui n’existe plus. Les sanctions qu’ils ont prises étaient, à vrai dire, assez légères, symboliques et servaient à satisfaire l’opinion publique. Ils ont vraiment fait le service minimum, inscrivant deux ou trois personnes ayant contribué au programme balistique sur la liste des personnes sanctionnées. En ce qui concerne les tirs les plus récents, ils ont eu lieu alors que la nouvelle résolution était en vigueur et, par conséquent, ces tirs n’étaient pas formellement interdits.

Si on réintroduit des sanctions, ça veut dire qu’on ne respecte plus l’esprit de l’accord sur le nucléaire

Mais il est vrai qu’en raison de la pression du Congrès, de l’émotion que suscitent ces tirs, aux Etats-Unis surtout mais également en Europe, on se demande si on ne va pas mettre en place de nouvelles sanctions. Ces nouvelles sanctions seraient alors unilatérales parce qu’elles ne peuvent pas être prises avec l’aval des Nations unies car la résolution du Conseil de sécurité n’interdit rien. Les Iraniens pourront donc contester la légitimité de ces sanctions… Bref, nous verrons ce qui va se passer.

RT France : L’introduction de véritables sanctions est-elle toutefois possible ?

F.N. : La prise de sanctions très dures est une autre hypothèse. Et à ce moment-là, les Iraniens pourraient dire que ça ne correspond pas à l’esprit de l’accord sur le nucléaire qui prévoit que pour ne pas détruire sa logique, aucune sanction, quelle qu’elle soit, ne peut être décrétée. Si on réintroduit des sanctions, ça veut dire qu’on ne respecte plus l’esprit de l’accord sur le nucléaire. Il est donc certain que si les Européens et les Américains prenaient des sanctions dures à la suite des derniers tirs balistiques de l’Iran, ça créerait probablement une crise entre Américains et Européens d’un côté, et les Iraniens de l’autre.

Les activités balistiques de l’Iran inquiètent, sincèrement, les Européens et les Américains

RT France : Après cet accord sur le nucléaire iranien, il y a eu des échanges entre la France et l’Iran, une délégation d’entreprises françaises s’est déplacée en Iran, puis il y a eu la visite du président iranien à Paris durant laquelle plusieurs accords ont été conclus entre des entreprises françaises et iraniennes. Ces nouvelles sanctions pourraient-elles nuire au développement de ces échanges commerciaux ?

F. N. : Tout à fait. Une crise politico-diplomatique aura des répercussions sur le plan économique, c’est certain.

RT France : Pourquoi après des échanges aussi fructueux, les autorités européennes s’engagent de nouveau sur la piste des sanctions ?

F. N. : Parce que les activités balistiques de l’Iran inquiètent, sincèrement, les Européens et les Américains. Si on a totalement verrouillé le volet nucléaire, mais que pendant ce temps-là les Iraniens développent à grande vitesse des capacités balistiques de plus en plus perfectionnées qui pourraient un jour transporter des têtes nucléaires, il y a une espèce de contradiction. Il y a une faille dans le dispositif et cela crée des difficultés. Mon appréciation personnelle, c’est que les Pasdarans [Corps des Gardiens de la révolution islamique], qui sont en charge de ce programme balistique, mènent une politique un peu provocatrice à l’égard du monde extérieur en procédant à des essais de plus en plus fréquents.

L’idée d’une rupture éventuelle de l’accord sur le programme nucléaire iranien ne fait pas beaucoup de peine aux Pasdarans

RT France: Quel est le but de cette politique ?

F. N. : Les Pasdarans n’ont jamais été enthousiastes à la conclusion de l’accord sur le programme nucléaire de l’Iran et, au fond, ils seraient assez contents de mettre Rohani en difficulté car c’est lui qui a porté cet accord sur le nucléaire et qui est garant de sa bonne mise en application. L’idée d’une rupture éventuelle de l’accord sur le programme nucléaire iranien ne fait pas beaucoup de peine aux Pasdarans. Il y a donc à un certain degré une lutte interne en Iran autour du programme balistique qui explique ce jeu un peu bizarre. Rohani cherche l’ouverture, cherche à bien appliquer l’accord sur le nucléaire mais pendant ce temps, les Pasdarans se livrent à des actions clairement provocatrices.

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