Paula Slier à Auschwitz : « La Shoah nous a tous touché personnellement »

( REUTERS/Laszlo Balogh ) Source: Reuters
( REUTERS/Laszlo Balogh )

J’ai été trois fois à Auschwitz. Hier j’y suis arrivée pour la quatrième fois. Alors qu’avant je m’y étais rendue pour prier près des tombes anonymes de ma famille assassinée, hier j’y suis arrivée en tant que journaliste.

Je suis la petite-fille d’une femme âgée de 81 ans qui a été forcée de quitter sa maison à Amsterdam et qui a été mise dans un train pour le camp de transit de Westerbork. Betje est décédée sur la route d’Auschwitz. Ma grande tante, Deborah, a été pendue à Auschwitz. On l’a choisie pour travailler comme une esclave, elle a essayé de survivre mais on l’a pendue pour son « travail illégal », nous ne savons rien de plus. Elle n’avait que 47 ans. Si j’ai une fille, je l’appellerai Deborah.

J’ai une liste très, très longue rédigée par les Nazis avec les dates et les lieux de la mort de chacun des membres de ma famille. Ils ont été gazés ou brûlés dans les chambres à gaz d’Auschwitz, de Sobibor et de Gross-Rosen.

Les seuls qui ont réussi à survivre furent mon grand-père et un neveu.

En me promenant autour des baraquements d’ Auschwitz 1, je me suis offusquée de la façon dont cette partie de notre histoire s’évanouit. Ces structures froides nous rappellerons bien sûr toujours les horreurs qui ont eu lieu dans cette partie du monde. Il me semble que Dieu a tourné le dos pour un moment mais les gens qui ont survécu, ceux dont les récits ont déjà été contestés au cours de leur vie ne seront bientôt plus de ce monde.

Environ 300 survivants ont assisté au 70ème anniversaire de la libération d’Auschwitz-Birkenau le 27 janvier. Il y a dix ans, le nombre de survivants était cinq fois plus élevé. Ceux qui sont venus étaient faibles, soutenus par leurs enfants et incapables de retenir les larmes qui coulaient sur leurs joues pendant la cérémonie. Ils avaient tous de 80 à 90 ans. Au cours des mois qui ont précédé la commémoration, plusieurs parmi ceux qui étaient censés venir sont décédés, alors que d’autres n’ont tout simplement pas pu faire le voyage en raison de leur santé fragile.

Mon grand-père, Isak, était un tailleur de diamants qui a émigré en Afrique du Sud avec son frère Andries. Avec la montée du nazisme en Europe dans les années 1930, Andries est revenu en Hollande pour rester avec la famille. Son nom apparaît dans une liste de la manière suivante : « Le 12 octobre, 1942, mort àAuschwitz âgé de 53 ans ». Il n’a eu aucune chance.

Mon père raconte que la seule fois qu’il a vu pleurer mon grand-père, c’est lorsqu’il a ouvert une lettre que la Croix Rouge lui a envoyée après la Guerre, celle qui m’appartient aujourd’hui, avec les dates de la mort de chacun des membres de sa famille, à l’exception de son cousin Nol qui survécut parce qu’il s’était caché.

 

Voilà leurs noms :

 

David Leo Slier, Auschwitz, le 30 septembre 1942, 16 ans

Philip Slier, Auschwitz, le 30 septembre 1942, 20 ans

Sophie Roselaar-Slier, Auschwitz, le 8 octobre 1942, 26 ans

Anna van Es-Slier, Auschwitz, le 12 octobre 1942, 47 ans

Elisabeth Alvin-Slier, Auschwitz, le 11 décembre 1942, 30 ans

Louis Slier, Auschwitz, le  31 janvier 1943, 30 ans

Et la liste continue…

34 parents proches brutalement assassinés.

La Shoah nous a tous touchés personnellement. Moi, j’en ai retiré un fort sentiment d’injustice et la façon dont je voulais faire partie d’un monde meilleur. J’ai grandi en Afrique du Sud loin des horreurs qui ont frappé la communauté juive européenne mais avec mes propres défis.

Il y a 18 ans, un contremaître d’une société de démolition a trouvé une boîte contenant des lettres, cachée dans le plafond d’un appartement au 128 de la rue Vrolik, à Amsterdam. Ces lettres appartenaient à l’un de mes cousins, Flip, qui a été forcé de travailler dans le camp de Molengoot. Il est mort à Sobibor, âgé de 19 ans. Je ne vois dans ces lettres que son envie de vivre.

Nous ne pouvons pas changer l’histoire. Mon grand-père parlait toujours avec gratitude de la libération d’Auschwitz par l’Armée Rouge. Ils sont arrivés trop tard pour sauver ma famille mais ils ont sauvé les autres. Par une étrange coïncidence, j’ai commencé à travailler pour RT comme correspondante et je sais que si mon grand-père était vivant aujourd’hui il en serait fier. C’est avec un sens profond des responsabilités que j’exerce ma profession. La justice, la liberté et le pouvoir de parler au nom de ceux qui ne peuvent s’exprimer par eux-mêmes sont mes cartes de visite. En tant que journaliste j’écris la première version de l’histoire.

Paula Slier, RT

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