Jacques Sapir est directeur d’Études à l’ École des Hautes Études en Sciences Sociales, dirige le Centre d'Études des Modes d'Industrialisation (CEMI-EHESS), le groupe de recherche IRSES à la FMSH

Dion, l’intelligence et l’artifice

© Leonhard Foeger Source: Reuters

Le billet de l'économiste Jacques Sapir sur le directeur adjoint de la rédaction de Marianne Jack Dion a provoqué de vives réactions. L'auteur du billet tient à y donner une réponse. La souveraineté en Europe est au cœur de la discussion.

Mon dernier billet sur Jack Dion m’a valu plusieurs commentaires dont j’extrais le suivant, écrit par William Guibourg : « Cela dit, l’intelligence artificielle étant mon domaine de recherche, je tenais quand-même à apporter une petite précision. Au vu de la description que vous faites de la critique de M. DION, laissez moi vous dire que même une intelligence artificielle n’en aurait pas réalisée une aussi piètre, car nous avons maintenant des techniques assez développées pour réaliser des synthèses de textes de plus en plus concises et de bonne qualité. De plus, nous utilisons bien des « modèles aléatoires », mais ce caractère aléatoire est tout de même borné, dirigé et orienté, et ce n’est donc pas un hasard pur que je qualifierais plutôt de « hasard uniforme » pour utiliser la syntaxe de la théorie des probabilités et des statistiques.» Dont acte, cher Monsieur. Je m’en voudrais d’avoir médit sur les capacités de l’intelligence artificielle. D’autant plus que Dion a récidivé, ayant mal pris ma note. Et, dans cette récidive, il confirme mes pires craintes.

Dire qu’une question se pose revient à reconnaître un fait, mais ne préjuge nullement de la réponse qui sera donnée à la dite question

Dion se drape dans les grands principes comme un sénateur romain dans sa toge. Mais, ce faisant, il se prend les pieds dans son habit. Il écrit ainsi à propos de ma supposée «..main tendue vers une extrême droite surfant allègrement sur le souverainisme pour développer des thèses n’ayant qu’un lointain rapport avec la démocratie et encore moins avec l’esprit républicain». Voila qui confirme les doutes que l’on pouvait avoir quant à l’honnêteté de sa lecture de mon livre. Il poursuit en écrivant : «Mais si nous n’avons jamais diabolisé le souverainisme, nous ne l’avons pas davantage réduit au nationalisme borné où certains voudraient le cantonner, avec l’appui des idiots utiles appelés en renfort. Rappelons l’adage cher à Romain Gary : « Le patriotisme, c’est l’amour des siens ; le nationalisme, c’est la haine des autres.» Il me semble que c’est pourtant bien lui qui se glisse dans la peau d’un « idiot utile ». Oh, je vois bien ce qui est resté sur l’estomac de ce pauvre Dion. Mais, il aurait dû chausser ses lunettes avant d’écrire.

Dion se drape dans les grands principes comme un sénateur romain dans sa toge

En effet, dans mon interview donné à FigaroVox le 20 août 2015 (Sapir J.,
«Réflexions sur la Grèce et l’Europe», note publiée sur le carnet RussEurope, le 21 août 2015), je disais ceci : «A terme, la question des relations avec le Front National, ou avec le parti issu de ce dernier, sera posée.» Dire qu’une question se pose revient à reconnaître un fait, mais ne préjuge nullement de la réponse qui sera donnée à la dite question. Quelques lignes plus loin je précisais : «Il faut cependant avoir conscience que la constitution des "Fronts de Libération Nationale" pose de redoutables problèmes. Ils devront inclure un véritable programme de "salut public" que les gouvernements issus de ces "Fronts" auront à mettre en œuvre, non seulement pour démanteler l’euro, mais aussi pour organiser l’économie le "jour d’après". Ce programme implique un effort particulier dans le domaine des investissements, mais aussi une nouvelle règle de gestion de la monnaie, ainsi que de nouvelles règles pour l’action de l’Etat dans l’économie. De plus, ce programme impliquera une nouvelle conception de ce que sera l’Union européenne et, dans le cas de la France en particulier, une réforme générale du système fiscal. On glisse alors, insensiblement, d’une logique de sortie, ou de démantèlement, de l’euro vers une logique de réorganisation de l’économie. Un tel glissement est inévitable, et nous avons un grand précédent historique, le programme du CNR (Conseil national de la Résistance) durant la Seconde Guerre mondiale. La Résistance ne se posait pas seulement pour objectif de chasser l’armée allemande du territoire. Elle avait conscience qu’il faudrait reconstruire le pays, et que cette reconstruction ne pourrait se faire à l’identique de ce que l’on avait en 1939. Nous en sommes là aujourd’hui.

L’idée de Fronts de libération Nationale est donc certainement une idée très puissante, que ce soit en France ou en Italie. Mais, elle implique que, au moins à gauche, on se réapproprie la logique des « fronts » et que l’on comprenne que dans ce type de « front » peuvent subsister d’amples désaccords mais qui sont – temporairement – renvoyés au second plan par un objectif commun. La véritable question est celle de l’autonomie d’expression et d’existence des forces politiques de gauche au sein de ces fronts. Il faudra donc bien veiller à ce que les formes institutionnelles que pourraient prendre ces fronts ne soient pas contradictoires avec l’autonomie politique. »

Libre à Monsieur Dion de picorer ce dont il a besoin pour nourrir sa prose en pratiquant une lecture non plus aléatoire, mais ici clairement sélective

Voilà qui me semble très clair.

Dans une note ultérieure, publiée le 27 août (Sapir J., « A nouveau sur les “fronts” », note publiée sur le carnet RussEurope le 27 août 2015), où je revenais sur la logique des « fronts », j’écrivais : « C’est l’une des raisons pour lesquelles la participation du Front National à ce "front" n’est pas aujourd’hui envisageable, alors que celle du mouvement politique de Nicolas Dupont-Aignan, Debout la France, l’est pleinement. Mais, cela veut aussi dire qu’il faut être attentif aux évolutions politiques des uns et des autres et, en fonction de ces évolutions, être prêts à reconsidérer la question de la participation de tel ou tel parti ou mouvement à ce "front" Ceci, d’ailleurs, vaut tout autant pour des fractions du Parti "socialiste", si elles abandonnaient leur attachement religieux à l’Euro, et qui seraient naturellement partie prenante d’un tel "front"». 

Libre à Monsieur Dion de picorer ce dont il a besoin pour nourrir sa prose en pratiquant une lecture non plus aléatoire, mais ici clairement sélective. Il a donné les preuves de son interprétation délibérément malveillante et ouvertement contraire à la vérité des faits de ce que j’ai écrit. Ce faisant, il est clairement sorti du registre du journaliste pour entrer dans celui du calomniateur. Et ce n’est pas l’abus de citations littéraires, ou il étale sa culture comme d’autres la confiture, qui y changera quoi que ce soit.

Source : russeurope.hypotheses.org

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