Paul Biya, une vie au service de l’État et de la stabilité du Cameroun

Paul Biya, une vie au service de l’État et de la stabilité du Cameroun Source: Gettyimages.ru
Le dirigeant camerounais Paul Biya.
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Plus de 60 ans de présence dans l'appareil public : Paul Biya façonne l'État contemporain du Cameroun. Bien que son bilan fasse débat, Rodrigue Nana Ngassam, docteur en sciences politiques, estime que le président du pays se distingue par sa volonté d'empêcher la désintégration de la nation face aux changements mondiaux et aux crises en Afrique.

Peu de dirigeants africains contemporains auront autant inscrit leur trajectoire personnelle dans celle de l’État. Entré au service de l’administration camerounaise au début des années 1960, Premier ministre en 1975 puis président de la République depuis le 6 novembre 1982, Paul Biya traverse plus de six décennies d’histoire nationale. Derrière l’exceptionnelle longévité politique, qui nourrit naturellement débats et controverses, se dessine surtout une certaine conception du pouvoir : préserver l’État, assurer sa continuité, défendre l’intégrité du territoire et privilégier, chaque fois que possible, la prudence à la rupture. À l’heure où de nombreux États sont confrontés à la fragmentation, aux coups de force et aux ruptures institutionnelles, son parcours invite à interroger une notion devenue précieuse : la stabilité comme condition de la durée nationale.

Un homme formé dans et pour l’État

Pour comprendre Paul Biya, il faut d’abord revenir à son rapport à l’État. Sa trajectoire ne commence ni dans l’armée, ni dans l’opposition politique, ni dans l’activisme partisan. Elle se construit au cœur de l’administration.

Après ses études en France, notamment à la Sorbonne et à l’Institut d’études politiques de Paris, il rejoint la présidence de la République comme chargé de mission en octobre 1962. Suivent les fonctions de directeur de cabinet, de secrétaire général de ministère, de directeur du cabinet civil de la présidence, de secrétaire général de la présidence, puis de ministre d’État. En juin 1975, il devient Premier ministre. La révision constitutionnelle de 1979 fait du Premier ministre le successeur constitutionnel du chef de l’État. C’est ainsi qu’après la démission d’Ahmadou Ahidjo, Paul Biya accède à la magistrature suprême le 6 novembre 1982.

Cette trajectoire est essentielle. Elle explique en partie une manière de gouverner dominée par la connaissance des rouages administratifs, la hiérarchie, la continuité institutionnelle et la maîtrise du temps. Paul Biya est, avant d’être un homme de campagne ou de tribune, un produit de la haute administration et un homme d’État au sens classique du terme.

Son itinéraire épouse ainsi presque toute l’histoire du Cameroun indépendant. Il a connu les premières années de construction de l’État, les transformations économiques, les tensions politiques, les années d’ajustement structurel, l’avènement du pluralisme, les crises sécuritaires contemporaines et les grandes recompositions géopolitiques internationales.

Faire de la continuité de l’État une méthode de gouvernement

La stabilité est parfois réduite, à tort, à l’absence de changement. Elle est en réalité une capacité politique : celle d’un État à absorber les crises sans perdre son unité, à traverser les turbulences sans voir ses institutions s’effondrer et à organiser les mutations sans rompre brutalement sa continuité.

Le Cameroun aura été confronté, durant les décennies de présidence de Paul Biya, à des épreuves considérables : la tentative de coup d’État d’avril 1984, la grave crise économique des années 1980 et 1990, les tensions de la transition pluraliste, la dévaluation du franc CFA, le différend frontalier de Bakassi, le terrorisme de Boko Haram dans l’Extrême-Nord, la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, la pandémie de Covid-19 ou encore les chocs économiques internationaux.

Ces crises n’ont pas toutes été résolues, certaines continuent de peser lourdement sur la société camerounaise. Mais une donnée demeure : l’État camerounais a conservé sa continuité institutionnelle et son intégrité générale malgré l’accumulation des tensions.

C’est probablement ici que réside l’un des fils conducteurs de la pensée politique de Paul Biya : préserver d’abord ce qui permet à la Nation de continuer à exister comme communauté politique organisée.

Bakassi, ou la force tranquille du droit

L’épisode de Bakassi demeure à cet égard l’un des exemples les plus significatifs de sa méthode. Face au Nigeria, géant démographique et militaire voisin, le Cameroun aurait pu choisir l’escalade permanente. Paul Biya fit le pari inverse : internationaliser juridiquement le différend et donner au droit une place centrale dans la défense de la souveraineté nationale.

Après l’arrêt rendu par la Cour internationale de justice en 2002, les présidents Paul Biya et Olusegun Obasanjo signèrent le 12 juin 2006, sous les auspices des Nations unies, l’Accord de Greentree organisant les modalités du retrait nigérian et du transfert d’autorité sur la péninsule de Bakassi. Kofi Annan salua alors cette démarche comme une expérience remarquable de prévention des conflits et mit en avant le courage et la vision des deux chefs d’État.

Le règlement de Bakassi dit beaucoup d’une conception du pouvoir : la fermeté sur les intérêts fondamentaux de l’État n’impose pas nécessairement la guerre.

Dans une Afrique où les contentieux frontaliers ont parfois alimenté des décennies de confrontation, obtenir la reconnaissance de la souveraineté nationale par la voie juridictionnelle puis organiser son application par la négociation constitue un précédent diplomatique dont la portée dépasse le Cameroun. En 2008, le secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon qualifiera d’ailleurs le processus de Greentree de « triomphe pour l’État de droit ».

L’ouverture politique sans la rupture de l’ordre institutionnel

L'autre dimension du parcours de Paul Biya réside dans sa gestion de la transition politique des années 1990. Le Cameroun aurait pu entrer dans le pluralisme par l’effondrement du système antérieur. Il y est entré par une transformation juridique progressive. La loi du 19 décembre 1990 a rétabli le multipartisme après plusieurs décennies de parti unique de fait.

Cette évolution ne saurait clore le débat sur la qualité de la démocratie camerounaise, le fonctionnement électoral, les libertés publiques ou les conditions de l’alternance. Ces questions appartiennent légitimement au débat national. Mais historiquement, le passage au pluralisme s’est effectué sans destruction de l’appareil étatique. C’est une constante de la méthode Biya : réformer sans défaire, ouvrir sans désarticuler, évoluer tout en préservant la charpente de l’État.

On retrouve ici l’idée développée dans ouvrage Pour le libéralisme communautaire, publié en 1987 : concilier ouverture, initiative, diversité et solidarité nationale. Le Cameroun est un pays de plus de 250 groupes ethnolinguistiques, de traditions religieuses multiples, d’héritages juridiques francophone et anglophone et de profondes disparités territoriales. Gouverner un tel ensemble impose une attention permanente aux équilibres.

La stabilité n’est pourtant jamais définitivement acquise

Magnifier l’œuvre d’un homme d’État ne consiste pas à effacer les difficultés de son pays. Le Cameroun reste confronté à de lourds défis : chômage et sous-emploi des jeunes, pauvreté, insuffisances infrastructurelles, accès inégal aux services publics, gouvernance, lenteur de certaines réformes et persistance de crises sécuritaires. La Banque mondiale souligne encore en 2026 les contraintes liées à la faible productivité, aux déficits infrastructurels, aux difficultés de gouvernance et à la création insuffisante d’emplois.

C’est précisément parce que ces défis existent que la notion de stabilité doit être comprise dans son sens le plus exigeant. La stabilité n’est pas l’immobilisme. Elle n’a de sens que lorsqu’elle donne à l’État le temps et la capacité de se transformer. Elle doit permettre de réformer l’administration, d’investir dans la jeunesse, d’améliorer l’éducation et la santé, d’accélérer la décentralisation, de moderniser les infrastructures et de préparer progressivement les institutions à vivre au-delà des hommes qui les incarnent. La véritable réussite de la stabilité est donc de devenir institutionnelle plutôt que personnelle.

Le temps long comme philosophie politique

Paul Biya est surtout un homme du temps long. Dans une époque dominée par l’accélération médiatique, l’instantanéité et l’injonction permanente à réagir, son style politique repose au contraire sur la retenue, la patience et parfois le silence.

Cette méthode lui vaut autant d’admirateurs que de détracteurs. Les premiers y voient sang-froid et prudence ; les seconds lenteur ou distance. Mais cette relation particulière au temps constitue incontestablement l’une des singularités de sa pratique du pouvoir.

Paul Biya semble avoir toujours considéré que toutes les crises ne doivent pas être traitées dans l’urgence et que l’État ne doit pas gouverner sous l’empire permanent de l’émotion.

Cette culture de la retenue explique sans doute une diplomatie camerounaise traditionnellement attachée à la modération, au multilatéralisme et à la recherche d’équilibres. Le Cameroun a ainsi souvent cherché à conserver des relations diversifiées avec ses partenaires sans s’enfermer dans une logique systématique de confrontation.

Dans un environnement international redevenu brutal, cette capacité à préserver une certaine autonomie de décision constitue un capital stratégique.

Au-delà de l’homme, l’État

Après plus de six décennies au sommet ou au cœur de l’appareil public, la trajectoire de Paul Biya est indissociable de celle de l’État camerounais contemporain.

On pourra discuter son bilan. C’est la règle dans toute société politique vivante. On débattra de son modèle économique, de son rythme de réforme, de la démocratie, de la gouvernance ou de la redistribution des fruits de la croissance. L’histoire opérera elle-même ses arbitrages.

Mais une dimension restera difficile à retrancher de son héritage : Paul Biya aura fait de la permanence de l’État, de l’unité nationale et de la préservation de la souveraineté des lignes directrices de son action politique.

Il existe des dirigeants dont le passage au pouvoir se mesure d’abord au nombre de réformes entreprises. D’autres sont jugés par les guerres gagnées, les révolutions provoquées ou les ruptures imposées. Paul Biya appartient davantage à une autre catégorie : celle des dirigeants pour lesquels gouverner signifie avant tout empêcher que la maison commune ne se disloque pendant que le monde autour d’elle change.

Dans une Afrique contemporaine où l’effondrement de certains États, les insurrections armées et le retour des coups d’État ont rappelé la fragilité des constructions nationales, cette dimension mérite d’être considérée avec sérieux.

Au soir d’une trajectoire politique exceptionnelle par sa durée, la question essentielle n’est donc peut-être plus seulement de savoir combien de temps Paul Biya aura gouverné le Cameroun. Elle est de comprendre ce qui aura donné sens à ce temps.

Et l’une des réponses tient en quelques mots : servir l’État, préserver la Nation et transmettre un Cameroun qui, malgré ses blessures, ses contradictions et ses défis, demeure debout.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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