«La montée du FN témoigne de la profondeur de l’échec du gouvernement socialiste»

Des supporteurs au rassemblement du Front National à Lille Source: Reuters
Des supporteurs au rassemblement du Front National à Lille

Le Front national donné gagnant dans six régions sur treize révèle du rejet de la politique du gouvernement, estime le professeur en Sciences politiques à l'University College de Londres Philippe Marlière. Il livre son analyse pour RT.

RT France : Comment voyez-vous, à la veille des régionales, le paysage politique français actuel ?

Philippe Marlière : Il est en recomposition, puisque les deux partis qui ont dominé la politique française pendant les décennies passées, c’est-à-dire le PS qui est au pouvoir et le parti d’opposition Les Républicains, sont tous les deux en recul. Même si on s’attend à ce que Les Républicains gagnent quelques régions, que le PS en conserve finalement quelques-unes, on prévoit, effectivement, que les votes confirment ce qu’on peut voir dans les sondages – une percée du Front national. On voit aussi que sur la gauche du PS, le Front de gauche, qui est très critique du PS, ne bénéficie pas de l’impopularité de la politique du gouvernement.

Donc, pour caractériser la situation actuelle de recomposition, j’évoquerais aussi une grande incertitude, une grande fluidité. Dans des situations de recomposition, on sent que les choses peuvent partir dans un sens, mais aussi finalement résister. M. Hollande et son gouvernement dont la politique est très impopulaire essaient tout de même de redonner du sens à son quinquennat, à partir de cet événement tragique, les attentats de Paris du 13 novembre, où il s’est posé comme un chef de guerre. On verra ce que ça donne, mais je crois qu’actuellement la tendance serait vers une percée ou vers une consolidation importante du Front national.

Le Pen a toutes les chances pour se qualifier pour le deuxième tour des élections présidentielles de 2017

RT France : Pourquoi ?

Philippe Marlière : C’est d’abord un phénomène ancien. Quand j’ai dit «percée» ce n’est pas comme si ce parti venait de très bas ou qu’il était jusqu’à présent une force assez secondaire. Ce n’est pas le cas, le Front national est une force importante depuis longtemps. Mais ce n’est toujours pas une force qui est, comme on dit «aux portes du pouvoir». Bien qu’on puisse considérer que Le Pen a toutes les chances pour se qualifier pour le deuxième tour des élections présidentielles de 2017, quand on fait des calculs du rapport des forces politiques en France, cela reste extrêmement compliqué pour elle. D’abord de remporter cette élection aux deuxième tour et deuxièmement avoir une majorité à l’Assemblée Nationale – remporter une élection législative, c’est la victoire qui permet de gouverner.

RT France : A votre avis, à quoi est dû ce phénomène de montée de l’extrême droite dans les sondages ?

Philippe Marlière : L’explication est éminemment politique. D’une part, les deux grands partis qui se sont succédés au pouvoir n’ont pas réussi à régler les problèmes majeurs du moment. Ils s’agit notamment de l’économie qui marche au pas, le chômage qui croit et aussi l’accroissement des inégalités en France, alors que la France est longtemps resté, par rapport à ses voisins européens, un pays égalitaire, mais ce n’est plus le cas.

La gauche, c’est finalement la droite dans sa politique économique qui mécontente son électorat. Il y a eu de la part du gouvernement Valls notamment, un recadrage sur une thématique sécuritaire, et cela a commencé avant les attenants de Paris. Je suppose qu’on trouve que Valls n’est pas un socialiste classique, c’est quelqu’un qu’on peut appeler «un néo-républicain», c’est-à-dire, quelqu’un qui a finalement une vision de la société très ordonné, très autoritaire et les mesures d’exception qui sont prises au lendemain des attentats, ne sont que la confirmation d’une politique très autoritaire depuis le départ, surtout avec Valls.

La gauche, c’est finalement la droite dans sa politique économique

Sur le fond, du fait que ce gouvernement n’est plus le gouvernement de gauche classique, il y a toute une série de conflits qui sont apparus dans la société française qui ne sont pas des conflits traditionnels gauche-droite. Ce sont des conflits qui tiennent aux notions d’ordre, de sécurité, et aussi d’une forme d’ethnicisation des rapports sociaux. Au sein même de la gauche, Manuel Vals avait parlé de la population de Roms qu’on ne pouvait pas intégrer pour des raisons culturelles, ce qui est quand même extraordinaire venant d’un représentant de la gauche, et c’était passé sans provoquer trop de bruit ! On essaie de trouver des bouc émissaires et actuellement en France, ce sont les immigrés, et surtout les musulmans...

RT France : Est-ce que la crise des réfugiés joue un rôle dans ce phénomène ?

Philippe Marlière : Oui, c’est ça le problème. C’est que vous pouvez effectivement trouver objectivement des raisons qui vous confortent dans cette politique autoritaire et d’ethnicisation. La crise des réfugiés est un fait, ce n’est pas un mythe, elle existe, elle est là, elle pose problème, évidemment.

Le gouvernement doit s’occuper de la crise des réfugiés. Les Etats européens, dont la France, ont commis eux-mêmes des erreurs auparavant à la suite de leur intervention en Afghanistan, en Libye, en Irak. Il faut changer de politique internationale. Ce n’est pas du tout ce que fait Hollande, il répond aux erreurs qu’il a commises sur le plan géopolitique, par finalement une réponse purement miliaire – «on va les bombarder». On ne sait pas d’ailleurs si ces bombardements vont faire la différence par rapport à la situation sur le terrain. Certains experts disent au contraire, que cela va provoquer de nouveaux exodes, davantage de flux migratoire vers l’Europe.

La France renie ses valeurs d’ouverture et de tolérance pour se recentrer sur une espèce de définition de «Frenchness»

RT France : Est-ce que les attentats de Paris ont fait basculer l’opinion publique ?

Philippe Marlière : La nouvelle fixation, l’obsession française, c’est «l’immigré» et «l’étranger». Effectivement, la France a la plus grande communauté musulmane. Et on le voit, avec l’intolérance de plus en plus grande vis-à-vis des musulmanes qui portent un hidjab, on le voit par rapport à des actes islamophobes et le gouvernement n’a pas un rôle très pacificateur. Il semble au contraire être assez débordé par cela. La situation française est aussi en train de se durcir. Qui bénéficie en fin de compte de ce recentrage des débats vers des thèmes ethniques, sur des thèmes religieux, vers des conflits de civilisation quasiment ? C’est le Front national, puisque que traditionnellement, cela a toujours été le fond du commerce de l’extrême droite, de montrer qu’il y avait des cultures et des religions incompatibles en France, alors que la France c’est vraiment le «melting pot» européen par excellence. Il y a en France la plus grande communauté juive, la plus grande communauté musulmane, la plus grande communauté arménienne, et le génie de la Révolution française qui a attiré tant de pays et tant de gens depuis longtemps c’était justement de donner une place à tout le monde. Aujourd’hui, on s’aperçoit que la France renie ses valeurs d’ouverture et de tolérance pour se recentrer sur une espèce de définition de «Frenchness», tout à fait mythologique, tout à fait inventée qui ne correspond pas du tout à l’esprit républicain français. Je n’accuse pas le gouvernement de construire cette nouvelle façon de voir les choses, mais je dis que ses politiques économiques ont désorienté l’électorat. Comme ce gouvernement est en échec sur ce point-là, il durcit le jeu sur des questions d’ordre et de sécurité, et il a aussi eu un discours d’ordre par rapport à l’immigration et aux étrangers. Nous verrons dimanche avec les résultats, le gouvernement a favorisé l’essor du Front national.

RT France : Le Front National a-t-il changé de rhétorique avec l’arrivée de Marine Le Pen, avec la mise en place de la «dédiabolisation» du FN ?

Philippe Marlière : Le parti du Front national, ses combats traditionnels restent les mêmes, c’est contre l’immigration, contre les étrangers, pour une défense mythique d’une identité française blanche et catholique. Ça n’a pas changé, simplement ce qui a changé c’est la façade. Marine Le Pen effectivement, présente ses idées d’une manière beaucoup plus calme que son père, ne fait pas de jeux de mots antisémites. Je crois que pour expliquer la montée du Front national, il faut revenir aux erreurs qui ont été commises depuis longtemps par des gouvernements successifs de gauche et de droite et actuellement, par les échecs économiques, qui sont importants, de la gauche et par ce gouvernement qui ayant échoué de ce côté-là, part sur une voie très dangereuse qui est une voie d’ordre, un discours d’autorité, et évidement les attentats n’ont fait que renforcer cela.

Cette politique montre à l’électorat qui est déboussolé qu’il y a ce parti – le Front National – qui n’a jamais gouverné, qui ne nous a finalement jamais déçu, donc, on peut en parler

La politique suivie a désorienté, surtout depuis Hollande, l’électorat de gauche qui a voté pour lui. Mais c’est aussi une politique qui a conforté la droite si elle revenait au pouvoir dans une politique encore plus néo-libérale. Cette politique montre à l’électorat qui est déboussolé qu’il y a ce parti – le Front National – qui n’a jamais gouverné, qui ne nous a finalement jamais déçu, donc, on peut en parler.

RT France : Pourriez-vous donner un ordre de grandeur des tendances générales ?

Philippe Marlière : D’après les derniers sondages, le FN est en tête dans six régions sur treize, c’est énorme. Autre chiffre, les régions Nord-Pas-de-Calais-Picardie et PACA, sauf mobilisation, sauf fusion de la gauche et de la droite (ce que Sarkozy ne veut pas), vont probablement tomber pour le Front national. C’est extraordinaire, parce que ce sont des régions traditionnellement de gauche, républicaines, des régions d’immigration.

Dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie, l’immigration est à l’origine des mines, de l’industrie, donc des Polonais, des Italiens, et aussi des Magrébins. Ce sont des régions ouvertes, ce ne sont pas des régions catholiques blanches. Ce ne sont pas des petites régions, ce sont des régions peuplées. Cela témoigne de la profondeur de l’échec de ce gouvernement qui est vraiment fortement rejeté. 

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