Jacques Sapir : «Nous sommes en présence d’une action de type militaire»

 Source: Reuters

Le nombre de victimes aurait pu être plus important sans les mesures entreprises par les autorités françaises, a déclaré dans une interview à RT France l'économiste français, Jacques Sapir.

RT France : Comment des attentats d'une telle atrocité, avec la participation d’autant de personnes et avec l’utilisation d’autant d’armes, ont pu se passer en France ?

Jacques Sapir : Il faut savoir que dans toute société ouverte, dans toute société qui est à la fois développée et ouverte, ce genre d’attentat est malheureusement assez facile à organiser. Je ne dis pas qu’il peut être organisé tous les jours, mais sa préparation ne nécessite pas un effort d’organisation réellement surhumain. En fait, il y a assez peu de gens qui ont été impliqués dans cet attentat, on pense que du côté des terroristes, il y a probablement de 12 à 15 personnes. Certes, c’est beaucoup, à l’échelle des terroristes qu’il y avait en France où jusqu’à maintenant on était plutôt partis sur des nombres de deux ou trois dans chacune de ces opérations. Mais ce n’est pas non plus un nombre excessif, et surtout, ces terroristes n’ont pas utilisé d'armes si sophistiquées que cela. Ils ont agi de manière intelligente, en cherchant à frapper essentiellement là où il y avait beaucoup de gens rassemblés, que ce soit dans une salle de concert, le Bataclan, ou que ce soit en attaquant justement des terrasses de cafés, des terrasses de restaurants. Et il faut remarquer que quand ils ont tenté de s’en prendre au Stade de France, ils n’ont pas réussi et de fait, puisqu’il s’agissait de terroristes kamikazes, ils ont dû se faire exploser devant le stade, car la sécurité du stade les a empêchés d'y pénétrer. 

RT France : Après les attentats contre Charlie Hebdo, après les attentats en Isère, il y a eu beaucoup de mesures qui ont été déployées – dont le plan Vigipirate qui était censé empêcher de nouveaux attentats –,  pourquoi ces mesures n’ont-elles pas été efficaces ? 

Jacques Sapir : Il y a plusieurs raisons à cela. La première raison c’est que, justement, après les attentats de janvier 2015, les attentats de Charlie Hebdo, et puis l’attaque du magasin Hyper Cacher par Coulibaly, les services de police et les services de renseignement recherchaient plutôt des gens qui étaient issus du banditisme, ce qui était le cas pour les frères Kouachi et pour Coulibaly, et qui agissaient de manière relativement isolée. Il s'agissait des «loups solitaires» et c’est plutôt dans cette direction-là que l’on recherche. Or là, visiblement ce n’est pas le cas, visiblement on est en présence d’une action de type militaire, certes, menée par un nombre relativement réduit d’individus, mais il y a une action de type militaire. Ça c’est la première raison.

La deuxième raison. C’est vrai qu’on peut dire que d’une certaine manière le plan Vigipirate n’a pas parfaitement fonctionné, mais il a quand même fonctionné. Et je reprends l’idée que, fondamentalement, si ces terroristes avaient pu se faire exploser dans les tribunes du Stade de France, on aurait pu avoir cent morts de plus. Or justement, parce que le plan Vigipirate est déployé, il y avait toute une série de contrôles, et les terroristes n’ont pas pu rentrer dans le stade. Donc, c’est vrai que la plan Vigipirate n’a pas pu empêcher de novueaux attentats, mais il a au moins permis de limiter les dégâts.

Après, il y a un troisième problème, qui est pourtant très concret : les services de renseignement, la Direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI), mais aussi la police, suivent plusieurs centaines d’individus. Et il est très difficile de savoir lesquels, parmi tous ces individus, sont en train de se radicaliser au point de passer la limite et devenir des terroristes, par rapport à ceux qui vont se contenter de tenir des propos qui peuvent être dangereux, mais qui n’iront pas au-delà. Cela pose le problème de l’interprétation de ces renseignements et là, très clairement, on peut dire que la France, le gouvernement, ont probablement pêché par un excès de confiance dans la capacité du renseignement, et ils ne se sont pas donnés l’ensemble des moyens, non pas pour retenir, mais pour exploiter tous ces renseignements. Autrement dit, on a probablement trop fait confiance à des dispositifs électroniques, les écoutes, la surveillance d’Internet et tout ce genre de choses, et on n’a pas mis assez de personnel humain compétant qui soit capable de suivre des individus et d’analyser leur évolution.

Il faut le savoir, cela demande beaucoup de monde, et c’est probablement là où l’effort suffisant n’a pas été fait.

RT France : Après les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis, une guerre au terrorisme a été déclarée, mais les attentats continuent. Comment peut-on lutter de manière efficace contre le terrorisme ?

Jacques Sapir : Pour lutter contre le terrorisme, il va falloir à la fois augmenter l’importance des opérations extérieures ; il va falloir changer en partie la politique étrangère du pays, c’est-à-dire, très concrètement, combattre Daesh. Les terroristes sont forts en Syrie et en Irak, ce sont les endroits où ils ont constitué leur soi-disant Etat Islamique, et c’est là où il faut aller les frapper. Et donc, de ce point de vue-là, il faudra que tous les pays qui combattent Daesh, des Américains aux Russes, s’entendent. La France devra aussi s’entendre à la fois avec les Américains, ce qu’elle fait déjà, mais aussi avec les Russes, pour savoir comment on peut combattre le plus efficacement possible le terrorisme. Donc ça, c’est un premier point.

Puis, il y a une deuxième dimension dans cette guerre contre le terrorisme, contre Daesh et contre un certain type de radicalisation. Il faut éviter de déclarer que l’on mène une guerre contre un ennemi que l’on n’est pas capable d’identifier. Et là, il faut identifier très précisément cet ennemi. Il faut dire que ce que l’on combat, c’est d’abord une organisation, Daesh, mais que c’est aussi le salafisme. En tous les cas, les éléments dont le salafisme, aujourd’hui présentent des risques graves de dérives terroristes et de dérives antirépublicaines, c’est-à-dire des gens qui considèrent qu’ils ne sont pas tenus par les lois de la République française. Ça c’est une définition qui permettra, à ce moment-là, de frapper de manière à la fois précise et de manière différenciée sur ces différents groupes.

Il y a donc bien nécessité de faire évoluer notre politique, de la renforcer, mais aussi peut-être de la spécialiser dans un certain nombre de domaines. Aujourd’hui, il est très clair que nous ne sommes pas dans le temps de la discussion, dans le temps de la polémique ; nous sommes dans le temps du deuil. Mais une fois que ce deuil aura été fait, il est très clair que le gouvernement devra rendre des comptes sur la politique qu’il a menée, qu’il s’agisse de la politique extérieure ou de la politique intérieure ; rendre des comptes d’abord pour expliquer ce qu’il a fait, car je ne dis pas que le gouvernement a fait uniquement des choses mauvaises. Je pense qu’il y a une partie de ces actions qui doivent être expliquées aux Français. Une partie de ces actions ont été efficaces, mais il doit aussi être prêt à écouter l’ensemble du débat pour faire évoluer sa politique dans le sens d’une plus grande efficacité. Et moi, ce que je crains un petit peu, c’est qu'à la sortie de cette période de deuil, le gouvernement d’une certaine manière se bloque sur l’idée «oui, nous avons fait au mieux et on ne peut pas faire mieux», car je pense que bien sûr le gouvernement cherchait à bien faire, mais il n’a pas nécessairement agi au mieux et on peut toujours chercher à améliorer une politique.

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