Bengt Kayser : «La tolérance zéro en matière de dopage est une erreur»

Un athlète s'entraîne à Stravopol© Eduard Korniyenko Source: Reuters
Un athlète s'entraîne à Stravopol

Bengt Kayser est professeur à l'Université de Lausanne, spécialisé dans la médecine du sport. Dans le cadre du récent scandale concernant l'utilisation de produit dopant révélé par l'agence mondiale antidopage, il se confie à RT France.

RT France : Êtes-vous surpris par l’actuel scandale visant le monde de l’athlétisme ?

Bengt Kayser : Je ne suis pas étonné parce que ça fait un moment que les scientifiques qui s’intéressent à ces questions sont bien conscients que le dopage continu. La tolérance zéro prônée par l’agence antidopage et le comité olympique et autres fédérations internationales est illusoire. On ne peut pas éradiquer ce problème, il y aura toujours du dopage. Il est aujourd’hui possible de rester sous le radar et de continuer avec certaines utilisations de produits dopants, même si on est contrôlés comme il faut.


Actuellement en Russie, il y a eu probablement des problèmes concernant les contrôles effectués, et les tests de dopage de certains athlètes qui auraient été testés positifs dans certains autres pays avec d’autres méthodes de contrôle. Il est probable que même dans un pays où les contrôles sont très stricts, on puisse se doper sans être attrapé.

RT France : Certains produits médicaux peuvent avoir des effets dopants, où se trouve la frontière entre le soin et le dopage ?

Bengt Kayser : Les athlètes sont des humains comme les autres et peuvent tomber malade. On peut avoir des maladies chroniques x ou y qui peuvent être néfastes pour eux. Le problème c’est que certains médicaments utilisés pour les soins sont sur la liste des produits proscrits par l’agence mondiale antidopage. Alors comment faire ? Il y a une solution pour cela, c’est la justification des fins thérapeutiques. Il faut être appuyé par un médecin, des tests qui démontrent qu’il y a un problème qui doit être soigné avec ce médicament-là.

Le problème c’est qu’il se peut que certains athlètes en abusent et utilisent cela comme une excuse pour profiter des effets potentiellement dopants de certains de ces produits. Dans une récente étude que nous allons bientôt publier, nous avons interrogé des athlètes francophones pour leur demander ce qu’ils pensaient de ce genre d’exemptions. Les réactions étaient très ambigües. Certains étaient partisans du fait que les athlètes devaient pouvoir être soignés comme tout autre citoyen, mais néanmoins en restant conscients que certains de leurs collègues en abusent et utilisent ces médicaments pour avoir un petit plus. Cela créé une situation malsaine avec une frontière très floue. Ce n’est pas si simple de savoir si quelqu’un en a vraiment besoin, ou non.

RT France : La science évolue en permanence et permet de créé des produits qui offrent de nouvelles possibilités tous les jours. Certains disent que l’agence mondiale antidopage ne vit pas avec son temps, qu’en pensez-vous ?

Bengt Kayser : Le comité international olympique et les fédérations internationales et l’agence monde antidopage sont des institutions qui ont un intérêt à continuer à exister. Donc ces institutions feront tout pour garantir leur pérennité. Concernant la science, il est certain que la révolution bio médicale va nous apporter beaucoup de possibilités. Il est très probable que nombre de ces possibilités soient utilisées en dehors de la thérapie. On invente plein de choses pour traiter les maladies, mais beaucoup de ces produits ont aussi d’autres potentiels. Aujourd’hui on a des produits qui améliorent certaines de nos performances au quotidien, comme des pilules qui améliorent notre capacité d’apprentissage pour un étudiant par exemple. La société en général est embarquée dans un sens d’acceptation de l’utilisation de technologies pharmacologiques pour améliorer la performance.

Le monde du sport est quelque part un peu en retard et refuse d’accepter cela. Néanmoins, je ne pense pas qu’il soit possible de dire que tout le monde pourrait prendre ce qu’il veut quand il veut. Il faut tout de même certaines limites et contraintes. Le sport est un jeu avec des règles qu’il faut respecter. Aujourd’hui la règle ce n’est pas de dopage, mais je pense que c’est un défaut. La tolérance zéro est une erreur qui ne va jamais marcher et qui cause énormément de problèmes, et on le voit bien avec ces scandales qui explosent régulièrement. Il faudra probablement trouver une solution entre les deux extrêmes. Il faudrait réduire les risques, suivre les athlètes au niveau médical, faire attention que les risques concernant leur santé soient modérés et maîtrisés. Et puis ainsi essayer d’arriver à une solution qui permettra d’avancer un peu plus dans l’air du temps.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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