La société civile russe vent debout contre la condamnation d'un groupe de militants d'extrême-gauche

La société civile russe vent debout contre la condamnation d'un groupe de militants d'extrême-gauche© Dimitar DILKOFF / AFP Source: AFP
Une femme manifeste devant le bâtiment du FSB pour dénoncer le verdict aux sept jeunes russes condamnés pour terrorisme.

Après la condamnation de sept jeunes Russes pour terrorisme, la société civile russe se mobilise pour dénoncer le procès, des allégations de torture et surtout la sévérité du verdict, les peines allant jusqu'à 18 ans de prison ferme.

Ecrivains, scientifiques, psychologues, cinéastes, étudiants, enseignants, animateurs, artistes, acteurs, éditeurs, médecins, architectes - ils sont des milliers à avoir signé des lettres ouvertes en soutien aux condamnés dans l'affaire dite Réseaux. Ce procès – qui obtenu un fort retentissement en Russie – implique sept jeunes hommes inculpés pour terrorisme et condamnés à des peines allant jusqu'à 18 ans de prison ferme. 

Selon le Service fédéral de sécurité (FSB), ce groupe de personnes se revendiquant d'extrême-gauche souhaitait commettre des attentats en 2018, lors de l’élection présidentielle puis, la même année, lors des matchs de la Coupe du monde de football. Selon l’accusation, le but de l’organisation, créée en mai 2015, était d’«unir des anarchistes de différentes régions de Russie en groupes de combat» afin de renverser l’ordre constitutionnel par la force.

Depuis l'annonce du verdict prononcé le 10 février dernier, les ONG des droits de l'homme, les médias d'opposition et les réseaux sociaux sont en ébullition : sur internet mais aussi dans la rue, nombreux sont ceux qui dénoncent une affaire montée de toutes pièces ainsi que des méthodes des services de sécurité jugées contestables.

Le Conseil des droits de l’homme auprès du président de la Fédération de Russie a envoyé des demandes au Parquet général et au Comité d’enquête afin qu’une investigation soit lancée concernant les tortures dénoncées par une partie des accusés dans le cadre de l’affaire. «Au cours de l'enquête, les accusés se plaignaient de tortures qui auraient été infligées par des membres du FSB de Russie, y compris de tortures par choc électrique. Les membres du Conseil ont pris connaissance d’une partie des documents d'enquête concernant leurs déclarations et sont enclins à croire que l'enquête aurait pu être menée de manière inefficace», a indiqué le communiqué publié sur le site internet du Conseil. Le Conseil demande non seulement d'examiner les matériaux des inspections qui ont été menées suite aux allégations de torture, mais également de vérifier dans quelle mesure les refus d'engager des poursuites pénales suite à cela sont justifiés.

Sur la scène politique, le président du parti Russie juste Sergueï Mironov a envoyé des requêtes au Comité d’enquête et à la Cour suprême concernant l'affaire. Selon Mironov, les personnes impliquées ont déclaré que leurs aveux avaient été soutirés sous la torture, mais les autorités chargées de l'application des lois n'ont pas vérifié soigneusement
ces déclarations et la cour n'a pas exigé de preuves supplémentaires de culpabilité.

Le 14 février, les militants des droits de l'homme Lev Ponomarev, Valeri Borchev et Svetlana Gannouchkina ont demandé au président russe Vladimir Poutine de les recevoir afin d’évoquer l'affaire et de lui demander de lancer une enquête objective. Ils estiment que cette affaire témoigne de la résurgence en Russie des pratiques de la «Grande Terreur» au niveau étatique, faisant référence aux pratiques des services de sécurité des années 1930 en Union soviétique sour Joseph Staline. «Ce dont nous avons l'intention de discuter avec vous affecte directement la sécurité et l’union nationale et nécessite donc une réponse immédiate», indique le communiqué publié sur le site internet du groupe Helsinki de Moscou.

Autre manière – très en vogue – d'exprimer son désaccord avec le verdict : la signature de lettres ouvertes. Par exemple, plus de 30 avocats ont signé un appel en soutien aux condamnés. Dans le texte, les avocats demandent que les informations faisant état d'abus soient soigneusement examinées par les organismes d'enquête de haut niveau. Et pour assurer une vérification impartiale, ils proposent d'impliquer des enquêteurs d'autres régions de Russie, une manière de délocaliser l'instruction. 

Au niveau citoyen, l'un des exemples de protestation contre la condamnation du groupe d'extrême-gauche est celui des librairies indépendantes. Ainsi, plusieurs librairies russes ont annoncé qu'elles fermaient le 17 février leurs magasins et organisaient des piquets solitaires pour soutenir les personnes condamnées dans le cadre de l’affaire Réseaux. «Comment peut-on vendre des livres bons, lumineux et éternels quand des gens sont torturés ? Comment peut-on motiver quelqu’un à sympathiser avec les héros d’un livre aimé alors qu’à cause d’une pensée, d’une fantaisie exprimée, vous pouvez obtenir une peine énorme, une peine à perpétuité en fait ? Comment peut-on appeler les gens à apprécier des livres "classiques" lorsque les livres que chaque école ou bibliothèque possède sont "condamnés" par la cour à la destruction ?», stipule une déclaration conjointe des libraires envoyée à la rédaction du média d’opposition Meduza.

Des scientifiques et des journalistes scientifiques russes ont eux aussi publié une déclaration réclamant l'annulation de la peine infligée aux accusés. Le texte de la déclaration a été publié sur Facebook par Boris Stern, docteur en physique et mathématiques, chercheur en chef à l'Institut de recherche nucléaire de l'Académie russe des sciences. «Nous exigeons l’annulation immédiate du verdict dans le cadre de l'affaire Réseaux, qui, avec une cruauté insensée, brise le sort de nos concitoyens», ont déclaré les scientifiques. Les auteurs de l'appel ont qualifié l'affaire Réseaux de «falsifiée» et ont exigé de punir les personnes impliquées dans cette falsification. Le verdict, selon ces scientifiques et journalistes, «témoigne de la paralysie complète de la justice indépendante dans le pays».

Vladimir Poutine informé de la réaction publique

Les autorités entendent-elles cette contestation ? «Oui», a répondu le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov le 18 février. Selon lui, Vladimir Poutine est informé de la réaction au verdict dans l'affaire Réseaux ainsi que des informations faisant état de possibles tortures à l'encontre des accusés. Le porte-voix de la présidence a en revanche déclaré que ces questions devraient être examinées par les cours d'appel. «Ce n'est pas une question de résonance. Il existe une procédure d'appel. Si je comprends bien, l'appel est déposé pour cette décision de justice. Dans ce cas, il faut attendre les résultats de l'appel», a déclaré Dmitri Peskov aux journalistes.

Une semaine plus tôt, la présidence avait déjà commenté l'affaire. Toujours selon son porte-parole,  «le président a traité à plusieurs reprises cette situation, et a à plusieurs reprises ordonné de tout vérifier soigneusement pour s'assurer du respect de la loi». Et d'ajouter que l'ingérence dans les actions des autorités chargées de l'enquête était impossible, «en particulier de la part du chef de l'Etat».

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