Bénin : une agence française accusée d’avoir contribué à l’incarcération d’un journaliste

Bénin : une agence française accusée d’avoir contribué à l’incarcération d’un journaliste© Facebook
Le journaliste béninois Ignace Sossou.

L'agence française de développement médias (CFI), est sous le feu des critiques après avoir, dans une lettre adressée au ministre béninois de la Justice, reproché à un journaliste d’avoir manqué de «déontologie» en relayant les propos d’un magistrat.

«L'agence s'investit aux côtés des médias et des acteurs de la société civile engagés pour une information pluraliste et démocratique, et en faveur du développement durable» : c’est la mission, louable, que s’est officiellement assignée l’agence française de développement médias (CFI). Pour autant, depuis quelques semaines, cet organisme financé en partie par le quai d’Orsay est accusé de contrevenir à cet engagement. En effet, l’agence est dans le collimateur de plusieurs ONG qui l’accusent d’avoir discrédité auprès de la justice béninoise le journaliste Ignace Sossou à qui celle-ci reproche d’avoir véhiculé des fausses informations.

Le début de l’affaire remonte au 18 décembre dernier. Lors d'une conférence organisée à Cotonou par l’agence CFI pour débattre des Fake News, le journaliste travaillant pour le média en ligne Bénin web TV publie sur les réseaux sociaux des propos attribués au procureur de la République Mario Metonou, qui se serait montré très critique à l’égard des autorités béninoises sur le respect de la liberté d’expression. Le magistrat regrettait notamment la décision de ces dernières de couper internet lors des dernières élections législatives d'avril 2019. 

Le journaliste a relayé sur Twitter les trois phrases suivantes, en précisant à chaque fois leur auteur : «La législation béninoise telle qu’elle est n’offre pas une sécurité judiciaire aux justiciables»«La coupure d’Internet le jour du scrutin du 28 avril est un aveu de faiblesse des gouvernants» et «Le Code du numérique, c’est comme une arme qui est braquée sur la tempe de chaque journaliste».

L’agence CFI charge le journaliste…

Cependant Mario Metonou accuse le journaliste d’avoir sorti les propos de leur contexte et engage une procédure à son encontre qui aboutit le 19 décembre à son arrestation. Le même jour, dans un courrier adressé au ministre béninois de la Justice  (et dont le contenu a été révélé par plusieurs médias spécialisés dans l'actualité africaine), le CFI charge le journaliste : «Nous sommes désolés qu’un journaliste peu scrupuleux [...] ait profité de [de la conférence] pour tenter de faire un buzz aux dépens de M. le procureur». Et l'agence de marquer sa distance avec «ce type de pratiques qui manquent à toute déontologie».

Selon RFI, ce courrier aurait été utilisé «par le ministère public pour justifier ces accusations contre le journaliste» lors de la tenue du procès, le 24 décembre. Ignace Sassou est finalement condamné à deux ans d’emprisonnement assortis d’une amende d’un montant de 200 000 francs CFA (305 euros) pour «harcèlement par le biais de moyens de communications électroniques». 

A l’issue du verdict, l’agence CFI est rapidement accusée sur la toile d’avoir contribué à la condamnation du journaliste. Une accusation qu’elle rejette le 2 janvier dans un communiqué – supprimé depuis mais cité alors par plusieurs médias – et dans lequel elle assure que la finalité de son courrier «a été dévoyée». Déplorant l’emprisonnement d’Ignace Sossou, l’agence maintient néanmoins que celui-ci n'avait pas correctement rapporté les déclarations du magistrat. Elle publie alors dans la foulée les phrases prononcées selon elle par le procureur, mais son communiqué se retourne contre elle.

Reprenant les propos publiés par l’agence, l’ONG Reporter Sans Frontière fustige une condamnation judiciaire «infondée» et conteste les reproches faits au journaliste sur son manque de rigueur : «La publication des propos exacts tenus par le procureur, révélés par un communiqué de l’agence française le 2 janvier, permet d’établir très clairement que le journaliste a repris mot pour mot – à quelques exceptions près – les expressions utilisées par le magistrat au cours de cet atelier sans aucunement détourner le sens du message exprimé.»

Et de poursuivre : «Lors de cette rencontre, le magistrat avait effectivement estimé que les coupures internet utilisées "au Bénin ou ailleurs" traduisent un "aveu de faiblesse des pouvoirs politiques face au phénomène des fausses nouvelles." De la même manière, le procureur avait bel et bien associé l'actuel code du numérique du pays à une "arme braquée sur la tempe des journalistes".»

…avant de réclamer sa libération

Alors que la polémique grandit, moins d’une semaine plus tard, le 8 janvier, l’agence CFI tente de rectifier le tir en publiant un autre communiqué. Son directeur général opérationnel, Alan Dréanic, reconnait «une communication mal maîtrisée», une «erreur d’appréciation, de jugement» et appelle à la libération du journaliste.

Malgré ce mea culpa, d'autres organisations prennent leurs distances avec l'agence CFI. Le 10 janvier, le média d'investigation Disclose annonce qu'il «rompt unilatéralement son partenariat avec CFI dans le cadre du programme MédiaLab Investigation, un projet à destination des journalistes d’investigation du monde arabe».

L'agence CFI dédouanera-t-elle Ignace Sossou ? 

Interrogé par RT France, le directeur de Bénin Web Tv, Paul Arnaud Deguenon, juge que l'agence CFI a une responsabilité majeure dans l'incarcération du journaliste : «Quand vous suivez la chronologie des faits, il est évident que si la justice n’avait pas reçu la lettre de l'agence CFI, l’arrestation n’aurait pas eu lieu.»

Déplorant que la justice n'ait pas répondu favorablement à la demande d'Ignace Sossou d'écouter, lors du procès, l'enregistrement audio de la conférence prouvant que les charges qui pesaient contre lui étaient injustifiées, Paul Arnaud Deguenon estime par ailleurs qu'il incombe désormais à l'agence CFI d'envoyer «une nouvelle lettre au ministre de la justice» afin de «rétablir la vérité». 

Lire aussi : Les lois contre les fake news vous laissent sceptique ? Des experts peuvent vous aider (ou pas)

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