L’Afrique du Nord et le Sahel sous la menace directe d’une nouvelle escalade en Libye

L’Afrique du Nord et le Sahel sous la menace directe d’une nouvelle escalade en Libye© Mahmud TURKIA Source: AFP
Des combattants du Gouvernement d'union nationale (GNA) affrontent les forces fidèles au maréchal Khalifa Haftar, le 25 mai 2019, au sud de Tripoli (image d'illustration).

Les pays limitrophes de la Libye sont sur le qui-vive : une éventuelle intervention militaire turque dans ce pays, déjà miné par une guerre fratricide, fait craindre une détérioration de la situation sécuritaire en Afrique du Nord et au Sahel.

Le parlement turc a adopté, le 2 janvier, un texte permettant au président Recep Tayyip Erdogan d'envoyer des militaires en Libye afin de soutenir le Gouvernement d'union nationale (GNA) de Fayez-al Sarraj en conflit avec le maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l'est libyen.

En proie au chaos depuis l’intervention de l’Otan en 2011, qui s'est soldée par la chute et la mort de l'ancien dirigeant Mouammar Kadhafi, la Libye est minée, depuis 2014, par une guerre fratricide entre les deux hommes. Conséquence de cette guerre civile, le territoire libyen est divisé en deux : à l’ouest, sur une bande territoriale au sein de laquelle se trouve Tripoli, s'étend le pouvoir du GNA. Si cette entité politique, basée dans la capitale, est reconnue par la communauté internationale, elle parvient difficilement à imposer son autorité sur ses propres milices. En face, le maréchal Khalifa Haftar, qui dit tirer sa légitimité du Parlement de Tobrouk, également reconnu par la communauté internationale, contrôle la totalité de la Cyrénaïque (est du pays), ainsi qu’une large partie de la Tripolitaine (ouest) et du Fezzan (sud-ouest). A la faveur du ralliement de plusieurs tribus et d’officiers, dont des ex-kadhafistes, le maréchal Khalifa Haftar a multiplié les succès militaires mais a dû battre en retraite après avoir échoué à prendre Tripoli en avril dernier. 

Cette dégradation du climat politique et sécuritaire a conduit à une résurgence du terrorisme. En effet, si elle a certes perdu son bastion de Syrte en décembre 2016, la branche libyenne de l’Etat islamique (EI), a réussi, depuis le sud libyen, à se reconstituer afin de perpétrer des attaques de grande ampleur. Ainsi, le 4 mai 2019, elle a effectué une attaque contre une caserne tenue par l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar à Sebha, dans le sud du pays, et au cours de laquelle neuf soldat ont trouvé la mort. L’EI parvient également à fomenter des attaques dans le nord.

Le 25 décembre 2018, l’organisation terroriste cible le ministère des Affaires étrangères. L’attaque, un attentat-suicide, fait trois morts. Une capacité de nuisance que l’ONU a soulignée en août 2018 dans un rapport : entre 3 000 et 4 000 combattants de Daesh seraient actifs en Libye. 

Lire aussi : Libye : derrière la guerre fratricide entre Haftar et Sarraj, l’ombre de Daesh

Alger et Le Caire mettent en garde la Turquie, Tunis attaché au principe de «neutralité»  

De fait, en raison de son caractère transnational, la menace terroriste concerne au premier chef les pays riverains. Ces derniers n’ont pas manqué, au cours de ces derniers jours, d’exprimer leurs vives inquiétudes face à l’éventualité d’une intervention de l’armée turque, qui selon eux, pourrait déstabiliser l’ensemble de la région nord-africaine.

Le 15 décembre dernier, deux jours après la rencontre organisée à Istanbul entre Recep Tayyip Erdogan et Fayez-al-Sarraj, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a mis en garde contre toute velléité de «contrôler» le territoire libyen. Cité par plusieurs médias publics, le président égyptien a alors souligné que la crise actuelle en Libye relevait «de la sécurité nationale de l'Egypte».

Dans ce sillage, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a convoqué, le 2 janvier, une réunion urgente du Conseil de sécurité nationale auquel ont pris part plusieurs hauts responsables des Affaires étrangères, de l’Intérieur, de la Défense ainsi que plusieurs chefs des services de renseignements. C’est d'ailleurs à la demande de l’Egypte – qui partage la plus grande frontière avec la Libye (1 115 kilomètres) – qu’une réunion urgente de la Ligue arabe s’est tenue le 30 décembre. L’organisation panarabe a souligné à cette occasion «la nécessité d'empêcher les ingérences en Libye» susceptibles de contribuer «à faciliter la venue en Libye de combattants extrémistes terroristes étrangers». Un avertissement clair envoyé à Ankara.

La voie des armes ne peut guère être la solution

Du côté d’Alger, l’inquiétude est aussi vive. Le président Abdelmadjid Tebboune a également tenu, le 26 décembre, une réunion du Haut conseil de sécurité (HCS), qui regroupe les plus hautes autorités civiles et militaires de l'Algérie, cela afin d’évoquer la situation à ses frontières, notamment celle avec la Libye longue de plus de 900 kilomètres.

«[Le HCS] a décidé d'une batterie de mesures à prendre pour la protection de nos frontières et notre territoire national et la redynamisation du rôle de l'Algérie au plan international» particulièrement en ce qui concerne le dossier libyen, selon le communiqué de l’agence officielle algérienne, APS. «L’Algérie prendra dans les prochains jours plusieurs initiatives en faveur d’une solution pacifique à la crise libyenne, une solution exclusivement inter-libyenne», a déclaré de son côté, le 2 janvier, le ministre algérien des Affaires étrangères Sabri Boukadoum.

Le responsable algérien qui s’exprimait devant les journalistes en marge de l’envoi d’une aide humanitaire aux populations libyennes impactées par la guerre civile, a, en outre, averti que l’Algérie n’accepterait «la présence d’aucune force étrangère, quelle qu’elle soit, dans ce pays». «La voie des armes ne peut guère être la solution, laquelle réside dans la concertation entre tous les Libyens, avec l'aide de l'ensemble des pays voisins et en particulier l'Algérie», a-t-il ajouté.

Du côté de la Tunisie, la neutralité prime. Impacté par l’instabilité chronique de son voisin libyen – la capitale libyenne étant située à moins de 200 kilomètres d’une frontière pour le moins poreuse – le pays également attaché comme l’Algérie à une résolution politique du conflit, s’est pourtant gardé de critiquer même indirectement la résolution turque comme le témoigne la dernière intervention, le 2 janvier, de la porte-parole de la présidence tunisienne, Rachida Ennaifer : «La Tunisie tient à sa neutralité [dans le dossier libyen].», a-t-elle assuré.

Cette déclaration intervient une semaine après la visite surprise de Recep Tayyip Erdogan à Tunis. Sous le feu des critiques d’une partie de l’opinion tunisienne pour avoir reçu son homologue turc, le président tunisien Kaïs Saïed a pourtant démenti avoir abordé le récent rapprochement entre Tripoli et Ankara. Comme le rapporte plusieurs médias tunisiens, le locataire du palais de Carthage s’est lancé dans une initiative de dialogue entre tribus libyennes afin de «parvenir à une solution à la crise libyenne loin des interventions étrangères et armées».

Au sud de la Libye, le brasier sahélien

Les Etats sahéliens sont également sous pression : déstabilisés par la multiplication des attaques terroristes, le Niger et le Tchad, limitrophes de la Libye, s’inquiètent des développements sécuritaires en Libye. Dans une interview accordée le 18 décembre à France 24, le président nigérien, Mahamadou Issoufou, a estimé que la Libye constitue «la principale source d’approvisionnement en armes des terroristes».

«C’est la communauté internationale qui a créé le chaos en Libye et ce qui se passe dans le Sahel est l'une des conséquences du chaos libyen», a-t-il encore analysé. Un constat d’échec qui intervient un peu plus d’une semaine après l’attaque perpétrée dans le camp militaire d'Inates, situé non loin de la frontière malienne. Ce jour-là, 71 soldats nigériens ont trouvé la mort dans l'attaque de leur base par 500 djihadistes lourdement armés, montés sur des motos et des pick-ups. Revendiquée par l’EI, cette attaque est la plus meurtrière de l'histoire du Niger.

Le Tchad a payé et continue de payer un lourd tribut dans la lutte contre le terrorisme

Le Tchad n’est pas non plus épargné. Il y a un peu plus de deux mois, dans la nuit du 29 au 30 octobre, 12 soldats ont été tués et huit blessés lors de l'attaque d'une base militaire dans le sud-est du pays. Le ministère nigérien de la Défense a alors très vite pointé du doigt la responsabilité de l’Etat islamique en Afrique de l'Ouest, ex-Boko Haram, particulièrement actif au Nigéria.

«Depuis le déclenchement de la crise libyenne et ses graves conséquences sur le Sahel, notamment l’expansion du terrorisme, le Tchad a payé et continue de payer un lourd tribut dans la lutte contre le terrorisme. Au-delà des centaines des soldats tombés sur les différents fronts, hors de notre territoire national, nous consacrons plus de 32% de notre maigre budget à l’effort sécuritaire», a rappelé le président Idriss Déby lors de la cinquième conférence Dialogues méditerranéens, qui s’est tenue les 6 et 7 décembre à Rome (Italie).

Enfin même si le Mali ne partage pas de frontière avec la Libye, ce pays a été l’un des premiers à subir les conséquences de l’intervention de l’Otan en Libye en 2011 avec la dissémination, dans l’ensemble de la bande sahélienne, d’arsenaux militaires par plusieurs groupuscules armés. Depuis, malgré l’intervention française en 2013 pour contrer la montée en puissance des terroristes, la situation dans ce pays reste explosive.

Et ce n’est pas sans conséquences pour la France : déployé militairement dans au Sahel dans le cadre de l’opération Barkhane, Paris qui en a encore payé récemment un lourd tribut – 13 militaires français ont récemment trouvé la mort dans une collision accidentelle de deux hélicoptères lors d’une opération de combat contre des djihadistes – voit d’un mauvais œil une opération militaire turque en Libye, susceptible de créer un nouveau front pour les terroristes de la région.

L'heure zéro a sonné pour l'assaut large et total attendu par tout Libyen libre et honnête

Ainsi, le 30 décembre, pour éviter une intervention militaire turque, Emmanuel Macron a prôné avec son homologue égyptien «un accord politique dans le cadre des Nations unies, dans le respect des principes agréés à Paris, Palerme et Abou Dhabi, afin de restaurer l’unité et la pleine souveraineté de la Libye». Ils ont par ailleurs convenu «d’agir en étroite coordination dans la perspective de la conférence de Berlin [prévue courant janvier] et pour faciliter une relance décisive des négociations inter-libyennes».

Cet énième événement diplomatique placé sous l’égide l’ONU pour résoudre la crise libyenne connaîtra-t-il un sort plus heureux que les précédents ? Alors que le président turc a assuré que l’intervention militaire aurait lieu «au sol, sur mer et dans les airs si nécessaire», l’ensemble des pays riverains ainsi que l’Union européenne peinent à éviter une internationalisation du conflit.

Le maréchal Khalifa Haftar a d’ores et déjà prévenu : il poursuivra ses offensives pour prendre Tripoli. Dans un discours à la télévision al-hadath le 12 décembre, soit un peu plus de deux semaines après la conclusion d’un accord de coopération militaire entre le GNA et les autorités turques, il a ainsi lancé : «L'heure zéro a sonné pour l'assaut large et total attendu par tout Libyen libre et honnête.» La Turquie prendra-t-elle part à la bataille de Tripoli ?

Lire aussi : Chaos en Libye : où en est-on ?

Malik Acher 

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