RDC : les enjeux d'une présidentielle sous haute tension (DOSSIER)

RDC : les enjeux d'une présidentielle sous haute tension (DOSSIER)© John WESSELS Source: AFP
Un entrepôt de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) est victime d'un incendie criminel 13 décembre 2018 à Kinshasa.

Les habitants de la République démocratique du Congo (RDC) sont appelés aux urnes le 30 décembre. En proie à une violence quasi-endémique, le pays retient son souffle avant la tenue d'une élection qui devra tourner (ou pas) la page de l'ère Kabila.

La République démocratique Congo (RDC) a rendez-vous ce 30 décembre avec une échéance aussi attendue que redoutée : l’élection présidentielle. Les récentes violences meurtrières qui ont émaillé la campagne électorale font planer la menace d’une résurgence de tensions post-électorales similaires à celles survenues lors de la précédente présidentielle de 2011. 

Au moins sept personnes sont mortes depuis le début de la campagne, dans des affrontements survenus en marge de différents meetings organisés par les candidats en course pour succéder au président au président sortant, Joseph Kabila. Un climat sécuritaire également plombé par des violences inter-communautaires : une semaine avant la tenue du scrutin, dans la nuit du 15 au 16 décembre, au moins 45 personnes sont mortes à la suite d'un différend territorial entre deux ethnies, selon plusieurs sources.

Le report de l’élection à l’origine des dernières crises

Le prochain chef de l’Etat congolais aura fort à faire pour sortir le pays de l’ornière. Le dernier mandat du président sortant, Joseph Kabila, est encore marqué par une profonde crise politique née du report de l’élection présidentielle. Le 17 janvier 2015, l'Assemblée nationale congolaise adopte un projet de loi électorale ouvrant la voie à un report de cette échéance électorale majeure et de facto à une prolongation du second et dernier mandat du président congolais Laurent Kabila dont le terme est initialement prévu à la fin de l’année 2016. 

Un glissement du calendrier électoral, hors des délais constitutionnels, que défend bec et ongles la majorité présidentielle. Pour justifier le report du scrutin, elle met en exergue les mauvaises conditions sécuritaires dans certaines régions du pays ou encore l’absence de moyens financiers et humains suffisants pour permettre son organisation à travers l’ensemble d'un territoire très vaste de plus de deux millions de km2. Mais les arguments ne convainquent guère les membres de l’opposition. En signe de protestation, ils appellent les Congolais à investir la rue pour contraindre les autorités à abandonner ce projet. Après la tenue, dans plusieurs villes du pays, de rassemblements tournant souvent à l’émeute et où les victimes se comptent par dizaines, le parlement décide, le 25 janvier 2015, de retirer l’article controversé concernant la prolongation du mandat du président.

Cette décision ne dissipe pas pour autant les doutes de l’opposition, qui craint toujours un éventuel report. Le 11 mai 2016, la Cour constitutionnelle tranche finalement l’épineuse question de la durée du mandat, en autorisant Joseph Kabila à rester au pouvoir au-delà du terme de son mandat en l'absence d’élection présidentielle. Une décision taillée sur mesure pour le chef de l'Etat, qui ravive les tensions dans le pays et pousse une partie de l’opposition à s’unir pour peser davantage dans le jeu politique. Malgré la détérioration du climat politique, une médiation est organisée le 31 décembre 2016 par la Conférence épiscopale nationale de la RDC (Cenco), qui parvient à amener le pouvoir et une grande partie de l’opposition à signer un accord dit de la Saint-Sylvestre. Celui-ci prévoit, entre autres, l’organisation de l’élection présidentielle avant le 31 décembre 2017.

Mais deux mois avant la date butoir, la Commission électorale nationale indépendante (Céni) douche les maigres espoirs des opposants en annonçant qu’elle n’a pas encore terminé les opérations d’enregistrement des électeurs dans le fichier électoral, et que le scrutin ne pourra donc se tenir avant décembre 2019. Une annonce qui engendre, encore une fois, une série de manifestations émaillées de violences dans plusieurs localités du pays.

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Un pays victime d’une instabilité chronique

La crise politique dans laquelle est plongée la RDC n’en est qu’une parmi tant d’autres. Le pays est également affaibli sur le plan économique par des décennies de mauvaise gestion durant le règne de Mobutu Sese Seko (24 novembre 1965 – 16 mai 1997). La désorganisation de l’Etat couplée à une corruption devenue progressivement endémique empêche l’économie du pays de décoller. L’absence d’ouverture aux entreprises privées, le poids de la dette extérieure ou encore l’exploitation non contrôlée des importantes richesses minières – le pays possède les trois quarts des réserves mondiales de coltan, un composant indispensable aux circuits des téléphones et des ordinateurs portables – ne contribuent pas à une évolution favorable. Dans ces conditions, le pays ne peut donc absorber une population jeune et nombreuse en âge de travailler. De nombreux jeunes sont contraints de s’insérer dans le secteur informel. Selon un rapport publié en 2017 par le Fond monétaire international (FMI), celui-ci représenterait plus de 40% du PIB de la RDC. Sur le plan humain, la situation n’est guère reluisante. Dans le dernier classement du PNUD sur le développement humain pour l’année 2017, le pays trône à la très lointaine 176e place (sur 189 pays) avec un IDH de 0,457.

S’ajoute à ces crises politique et économique une crise sécuritaire. Plusieurs dizaines de groupes armés, originaires notamment du Rwanda, du Burundi ou encore d’Ouganda contrôlent encore aujourd’hui des pans de territoire où des exactions sont commises à l'encontre les civils. Une situation héritée de la première guerre civile qu’a vécu le pays. Fin 1996, des groupes armés tutsis soutenus par le Rwanda et l'Ouganda prennent progressivement le contrôle les villes du pays pour mettre fin au règne de Mobutu Sese Seko. Ils y parviennent l'année suivante après avoir conquis la capitale, Kinshasa. Leur leader, Laurent-Désiré Kabila, père de l’actuel président sortant, s’autoproclame alors président et rebaptise le Zaïre «République démocratique du Congo».

Si la paix semble s’installer, elle n’est qu’éphémère. La décision du nouveau dirigeant du pays, en juillet 1998, de révoquer et d'expulser l’ensemble des conseillers militaires étrangers majoritairement tutsis, met le feu au poudre : ces derniers, qui l’ont aidé à arriver au pouvoir, s’estiment trahis, et décident de retourner leurs armes contre lui. En quelques semaines, ils prennent le contrôle de la localité de Goma dans l’est du pays avant de faire route vers Kinshasa. Afin de mettre en échec l’offensive de ses ex-alliés, Joseph Kabila recourt alors aux Hutus, dont certains responsables sont impliqués dans le génocide rwandais de 1994. Il sort finalement vainqueur de cette confrontation mais au prix de nombreux massacres, viols et opérations de nettoyage ethnique.

La situation demeure pour autant toujours aussi précaire. Fin 1998, le conflit prend une dimension régionale : les autorités de la RDC reçoivent le soutien de plusieurs pays tels que l’Angola, la Namibie ou encore le Zimbabwe. De leur côté, les groupes opposés au président sortant peuvent toujours compter sur le soutien de ses alliés traditionnels, le Burundi, le Rwanda et l’Ouganda. Alors que le conflit menace de s’exporter dans l'ensemble de la sous-région, l’espoir que le conflit prenne fin naît. En juillet 1999, six belligérants du conflit (RDC, Namibie, Angola, Zimbabwe, Rwanda, et Ouganda) signent un cessez-le feu et le mois suivant, le Conseil de sécurité décide l’envoi au Congo d’une mission chargée de stabiliser la situation, la Monusco (toujours en opération aujourd’hui).

Malgré la signature de ces traités, la crainte d’un conflit resurgit avec l’assassinat du président Laurent-Désiré Kabila en 2001 dans des conditions mystérieuses. Contraint de remplir le vide politique, le Parlement congolais nomme  son fils Joseph pour lui succéder. Au cours de l’année 2002, le conflit prend un nouveau tournant. De nombreux traités de paix sont signés et en décembre de la même année, le pouvoir, des partis d’opposition ainsi que des représentants de la société civile s’entendent sur la tenue en 2006 d'élections présidentielle et législative. La constitution, le 30 juin 2003, d’un gouvernement de transition met fin de la Seconde Guerre du Congo.

Cette issue politique n’empêche pas pour autant des combats sporadiques et la naissance d’une énième guerre au Kivu (Est du pays). Dans cette région, plusieurs groupes rebelles étrangers originaires des pays limitrophes (Burundi, Ouganda, Rwanda), opposés aux autorités de leur pays respectifs, demeurent actifs et affrontent régulièrement l'armée régulière congolaise qui tente de les déloger. Régulièrement accusés de s'en prendre aux civils issus de différentes ethnies, certains de ses responsables sont recherchés par la justice internationale pour crimes de guerre. 

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19 candidats, trois poids lourds, un siège

Parmi les 19 candidats qui aspirent à devenir le prochain dirigeant de la RDC, trois hommes se partagent l'affiche du scrutin. Présenté comme «le dauphin» de Joseph Kabila, Emmanuel Ramazani Shadary est, depuis août 2018, candidat du Front Commun pour le Congo, une coalition regroupant la majorité présidentielle et l'opposition membre de l'actuelle équipe gouvernementale. Il occupe, pendant trois ans (1998-2001), le poste de gouverneur de la province du Maniema sous la mandature de Laurent-Désiré Kabila, le père du président sortant. Puis, il exerce diverses fonctions au sein du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD), le parti au pouvoir, avant d'occuper, entre décembre 2016 et février 2018, le poste de ministre de l'Intérieur. Comme le président sortant, il est sous le coup de sanctions de l'Union européenne, qui le tient responsable de la répression d'une série de manifestations de l'opposition entre janvier et février 2017.

RDC : les enjeux d'une présidentielle sous haute tension (DOSSIER)© Kenny Katombe, Baz Ratner, Samuel Mambo Source: Reuters
De gauche à droite : Emmanuel Ramazani, Felix Tshisekedi, Martin Fayulu font partie des 19 candidats à l'élection présidentielle congolaise (RDC).

Face à Emmanuel Ramazani Shadary, l'opposition part en rangs dispersés. Alors que ses chefs de file décident le 11 novembre de se ranger derrière un candidat unique en la personne de Martin Fayulu, plusieurs de ses leaders y renoncent finalement en raison de divergences exprimées au sein de leurs bases militantes respectives.

C'est le cas de Felix Tshisekedi. Fils de l'opposant historique et populaire Etienne Tshisekedi (disparu en 2017), il hérite en 2016 de la présidence de l'Union pour la démocratie et le progrès social (UPDS) et en devient sans surprise, en avril dernier, le candidat pour l'élection présidentielle sous la bannière de la coalition du Cap pour le changement (CACH). Il peut compter sur le soutien de Vital Kamerhe. Cet ancien président de l’Assemblée nationale est un transfuge de l'équipe de Joseph Kabila, au sein de laquelle il était le directeur de campagne. 

A la tête d'un coalition dénommée Lamuka («Réveille-toi !» en lingala), l'éphémère candidat unique de l'opposition, Martin Fayulu, peut également se targuer d'avoir recueilli le soutien de différents acteurs politiques de premier plan dont certains faisaient partie, eux aussi, du cercle du président sortant. Jean-Pierre Bemba, ancien vice-président de Kabila-fils, lui a accordé sa confiance après avoir vu sa candidature invalidée par la Cour constitutionnelle en raison de sa condamnation pour subornation de témoins prononcée par la Cour pénale internationale (CPI). Ancien chef de guerre, il a été acquitté en appel de sa condamnation à dix-huit ans dans une affaire de crimes de guerre et contre l’humanité.

Moïse Katumbi, ex-gouverneur de la riche province minière du Katanga et président du célèbre club de football le Tout puissant Mazembe, soutient également Martin Fayulu. Si cet ex-proche de Joseph Kabila est interdit d’entrée sur le territoire congolais – il a été condamné à trois ans de prison dans une affaire de spoliation immobilière pour laquelle il a fait appel – il demeure pour autant un acteur majeur au sein de la classe politique et demeure notamment très populaire dans la région qu'il a présidée.

Pour Alfred Shango, maître de conférence à la Sorbonne-Nouvelle et spécialiste du Congo, il est pour l'heure difficile de faire un pronostic quant à l'issue de cette élection. Néanmoins, il estime que Martin Fayulu dispose d'une longueur d'avance sur ses concurrents : «Tous [Emmanuel Ramazani Shary et Felix Tshisekedi] sont en train de tirer sur Martin Fayulu. Cela voudrait donc dire qu'ils ont peur qu'il ait su mobiliser la population et qu'il soit élu [...]. Pour ceux qui sont au pouvoir, les calculs sont en train d'être déjoués sur le terrain. Celui qui part donc favori à mes yeux est Martin Fayulu.» 

(L'interview ci-dessous a été réalisée avant la décision de la Céni, le 22 décembre, de reporter l'élection présidentielle au 30 décembre.)

Alfred Shango estime en outre que des contestations des résultats surviendront dans le cas où Emmanuel Ramazani Shadary est élu en raison des soupçons qui pèsent sur la machine à voter : «Le risque est réel qu'il y ait crise au sortir de cette élection présidentielle. Le risque serait d'abord lié au fait qu'une bonne partie de la population et de l'opposition refusent l'utilisation de la machine à voter qu'il ont requalifié de machine à voler.»

Le dispositif controversé choisi par la Céni est composé d'une machine avec un écran tactile. Une fois le choix effectué par l'électeur, un bulletin en sortira et devra être placé dans l'urne. En cas de panne, la Céni assure que la machine défectueuse sera immédiatement remplacée par une machine de réserve. Des assurances qui n'ont en rien apaisé la colère de ses détracteurs qui ont organisé, ces dernières semaines, plusieurs rassemblements contre son utilisation. L'incendie le 13 décembre d'un entrepôt de la Céni à Kinshasa constitue l'un des symboles de ce rejet. Celui-ci contenait, entre autres, 7 000 machines à voter, des isoloirs ou encore des urnes. 

Cette campagne se conclut comme elle avait débuté : dans la violence. Un climat délétère qui risque de renforcer l'abstention. En 2011, le taux officiel de l'abstention frôlait les 42%...

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Malik Acher 

 

 

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