Sergueï Lavrov : Nous devons tous nous réunir pour combattre un ennemi commun - Daesh

Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères Source: RIA NOVOSTI
Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères

Dans une interview, lors du sommet de l’ASEAN à Kuala Lumpur en Indonésie, le ministre russe des Affaires étrangères a fait le point sur Daesh et la situation au Moyen Orient.

 

Question : En décidant de bombarder les forces militaires syriennes si elles attaquaient l’opposition «modérée» au régime de Bachar Al-Assad, cela veut-il dire que les Etats-Unis ne tiennent pas leur promesses ou alors, qu’ils n’en ont pas faites ?

Sergueï Lavrov (S. L.) : Vous savez, je ne peux pas dire ici que l’accord sur la destruction des armes chimiques en Syrie prévoyait la renonciation des Etats-Unis à sa position concernant les réformes politique en Syrie. Ils ont toujours déclaré qu’ils ne pouvaient pas considérer ce régime comme légitime et bien plus encore. Nous n’avons pas posé de conditions parce que nous pensions qu’il était absolument nécessaire et précieux de résoudre le problème des armes de destruction massive – en l’occurrence des armes chimiques – en Syrie. Ce problème a été résolu avec succès. La coopération entre la Russie, les Etats-Unis et la Syrie elle-même a été très efficace. Des rencontres quotidiennes ont eu lieu à La Haye au siège de l’Organisation pour l'interdiction des armes chimiques. Le résultat a été atteint. Maintenant on essaie de résoudre des problèmes qui pourraient être considérés comme partiels par rapport à la totalité du problème.

Parfois, des informations font état que quelque chose de non-déclarée pourrait avoir été laissé en Syrie. Mais tout cela peut être vérifié. Il faut éviter de porter des accusations rhétoriques mais présenter des faits qui confirment ces inquiétudes. J’assure que ces faits seront vérifiés de nouveau et nous avons toutes les raisons de penser que le gouvernement syrien continuera sa coopération étroite.

En ce qui concerne la menace terroriste, avant tout, de la part de Daesh, du Front al-Nosra et d’autres groupes similaires auxquels ils sont liés, cela ne concerne pas directement la coopération sur la destruction des armes chimiques.

Question : Avez-vous évoqué avec John Kerry le fait que Daesh pourrait mettre la main sur des armes chimiques syriennes non déclarées ?

S. L. : Aujourd’hui, au moment où Daesh s’empare de vastes territoires en Syrie, en Irak et dans d’autres pays, mais particulièrement en Syrie, si les armes chimiques n’ont pas disparu du pays, nous devons nous rendre compte de la menace que peut exercer cette structure terroriste dans le cas où elle aurait mis la main sur des armes chimiques. Avec John Kerry, nous avons discuté aujourd’hui et au Qatar des questions qui découlent de l’initiative de Vladimir Poutine sur la nécessité de créer un front uni et consolidé pour lutter contre Daesh et par conséquent, d’aplanir nos oppositions si nous ne voulons ne pas donner à Daesh la possibilité de réaliser son intention sinistre de créer son califat. Il faut éradiquer nos oppositions [… ne plus séparer] les bons et les mauvais terroristes. Si, à ce qu’on dit, les terroristes prennent le parti de ceux qui veulent renverser un dictateur, qu’on ferme les yeux et qu’on les laisse faire leur travail pour s’occuper d’eux ensuite, on n’y arrivera pas. Bien au contraire. On a déposé Saddam Hussein et on a hérité d’une menace terroriste en Irak qui n’existait pas. On a déposé Kadhafi et les personnes qui ont aidé à le renverser, qui étaient alimentées par l’Occident, représentent maintenant une menace terroriste directe, ils ont rejoint Daesh, le Front al-Nosra et beaucoup d’autres structures qui maintenant terrifient et sèment la mort sur les territoires de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient.

Question : Quelles sont concrètement les réserves de la Russie sur la nouvelle stratégie mise en œuvre par Washington en Syrie ?

S. L. : J’ai demandé s’il était possible de se mettre d’accord pour envisager que l’armée syrienne, les forces de l’opposition modérée ainsi que les troupes kurdes se retrouvent autour de la même table. Il serait bon de mêler les Irakiens et les Kurdes irakiens aux négociations parce que Daesh est une entité qui est présente sur tous ces territoires. Les Américains n’y sont pas prêts, malheureusement. Ils nous disent qu’ils n’attaqueront pas les positions des militaires syriens si ces derniers n’attaquent pas les combattants formés par Washington. Malheureusement, c’est très facile de se tromper. Je rappelle qu’il n’y a pas d’Américains sur le sol syrien alors qu’il y en avait en Afghanistan où ils utilisaient des drones, des données de la reconnaissance et que, dans un grand nombre de cas, des mariages, des bus avec des enfants qui allaient à l’école ou rentraient à la maison, ont été bombardés à la place des Talibans et d’Al-Qaïda. Donc, se tromper dans une configuration où les Américains ne possèdent pas la présence terrestre dont ils disposaient en Afghanistan est très facile. J’ai franchement mis en garde mon collègue qu’une erreur fatale pourrait faire exploser la situation jusqu’à un niveau tel que personne ne sera plus en mesure de la contrôler.

Question : Quelle est la solution proposée par la Russie ?

S. L. : Notre approche est la suivante : il y a Daesh, c’est une entité absolument claire en ce qui concerne ses possibilités, les territoires sous son contrôle, sa ligne de front si vous voulez. L’armée syrienne et les Kurdes en Irak et en Syrie combattent cette organisation. La partie armée de l’opposition qui représente les Syriens est intéressée à garantir ses intérêts dans son propre pays et n’a, bien sûr, pas besoin de Daesh. Dans ce cas-là, nous devons tous nous réunir si nous avons un ennemi commun.

Pour le moment, il s’avère que nos partenaires sont exposés à la tentation de jouer au jeu de l’utilisation des personnes armées pour atteindre des buts politiques. Les Américains ont créé une coalition il y a un an pour lutter contre l’Etat islamique en Irak et en Syrie. Ils ont reçu la permission du gouvernement irakien mais n’ont pas demandé celle des autorités syriennes alors que, j’en suis certain, s’ils avaient eu la même approche envers Damas, ils auraient obtenu son accord, ce qui aurait donné une possibilité de proposer cette initiative au Conseil de sécurité de l’ONU, de la rendre légitime et d’assurer son soutien par toute la communauté internationale.

Tous se sont montrés intéressés par l’initiative de notre président. Oui, elle prévoit la création d’une coalition des gens qui mènent déjà le combat sur le terrain et qui s’opposent à Daesh. Au lieu de régler des comptes, il faut s’occuper de la menace commune et, ensuite, négocier sur la façon dont évoluera leur propre pays. De plus, selon le président, parallèlement à la création d’une coalition soutenue par tous les joueurs externes, on est prêt à stimuler le processus qui est nécessaire pour que la victoire sur le terrorisme ne se transforme pas en une guerre civile. C’est une approche à deux niveaux : la création d’une coalition et la promotion d’un processus politique qui soutiendrait une telle coalition parce que toutes les forces syriennes doivent y être engagées, les forces politiques comme les formations armées créées par des patriotes.

Question : Quels sont les freins à la mise en œuvre de cette solution ?

Nous pensons toujours que cette tâche n’est pas insoluble, même si nos partenaires américains et quelques pays de la région rejettent constamment Al-Assad en tant que partenaire. C’est assez étrange parce que quand nous avons commencé par la destruction des armes chimiques, il a été reconnu comme partenaire, et même assez légitime. Le gouvernement syrien était mentionné dans le projet de résolution du Conseil de sécurité de l’ONU. On a salué sa décision de signer la convention sur l’interdiction des armes chimiques et la coopération qui a suivi concernant la mise en œuvre du programme de destruction des armes chimiques. Donc, nous observons un autre double standard : pour liquider les armes chimiques Bachar Al-Assad était un partenaire assez légitime alors que pour lutter contre le terrorisme il ne l’est pas. Il y a beaucoup de simulations, beaucoup de spéculations. On essaie de présenter l’affaire d’une manière qui laisse croire qu’Assad coopère presque avec Daesh. Il n’y a pas de faits, le bon sens souffle que c’est impossible parce qu’on ne peut pas admettre que quelqu’un coopère avec une organisation dont le but est de saisir le pouvoir et de vastes territoires, non seulement au Moyen-Orient mais aussi en Afrique du Nord. Il n’y a pas longtemps une carte est apparue que Daesh avait dessinée pour lui-même. Son territoire présumé s’étend de l’Espagne au Pakistan. Ces immensités incluent la Mecque et Médine qu’ils ont promis de faire sauter car, selon eux, c’est le reflet d’un islam incorrect. C’est une entité terrifiante.

 

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