Suicides dans la police : une ultime réunion d'urgence et plusieurs dispositifs innovants

suicide police© SYLVAIN THOMAS Source: AFP
Des policiers se réunissent au commissariat de Montpellier après un suicide dans leurs rangs, avril 2019 (image d'illustration).
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Au-delà de la récente annonce concernant des recrutements de psychologues et la mise en place d'un réseau de sentinelles contre le suicide des policiers, la direction générale et le ministre s'engagent pour étudier deux nouveaux protocoles audacieux.

Avec un sinistre compteur affichant 12 suicides de policiers depuis le 1er janvier, la pression médiatique s'intensifie sur le gouvernement et plus particulièrement sur le ministre de l'Intérieur, qui doit faire montre d'une action vigoureuse alors que la perspective du scrutin présidentiel approche déjà à grands pas.

Gérald Darmanin a donc de nouveau reçu les associations policières de lutte contre le suicide PEPS et APS, après une rencontre avec les syndicats de police le 4 février.

Le sujet du suicide au sein des forces de sécurité intérieure avait déjà été abordé lors de réunions récentes à Beauvau et avait principalement débouché, d'un point de vue médiatique, sur deux chiffres claironnés sur tous les tons par le ministère : 20 nouveaux recrutements de psychologues annoncés et 2 000 policiers dits «sentinelles» déployés à travers les commissariats selon un protocole déjà testé pendant plusieurs années par des associations de fonctionnaires bénévoles.

Quelques mois plus tôt, au printemps, ces mêmes associations avaient rencontré Marlène Schiappa (à sa demande) dans le cadre du Beauvau de la sécurité sans que cela soit suivi d'effets concrets, à part la signature d'un protocole de travail, mais dont la traduction en dispositif commençait déjà à tarder avant le très difficile mois de janvier 2022.

Quel était donc le besoin de convoquer une nouvelle réunion en urgence au ministère de l'Intérieur ? Intégrer les syndicats ? Répondre à une demande élyséenne ? Réagir une nouvelle fois à la pression médiatique ?

Joint par RT France, le service de communication de la direction générale de la police nationale n'a pas donné suite à nos demandes à ce sujet.

PEPS emporte l'adhésion du ministre et du directeur

Christophe Girard, président de l'association PEPS-SOS-Policiers en détresse, a pour sa part accepté de répondre à nos questions à l'issue de sa rencontre avec le ministre, son conseiller social Alexandre Brugère et le DGPN Frédéric Veaux. 

L'associatif, policier en brigade anticriminalité qui n'a jamais compté ses heures de bénévolat pour échanger au téléphone avec des collègues en plein burn-out, se réjouit : alors que les travaux semblaient au point mort du côté de Marlène Schiappa, Gérald Darmanin reprend la balle de volée et le directeur général embarque des deux pieds dans l'aventure.

Premier résultat notable, le protocole israélien 6C, utilisé par plusieurs armées dans le monde pour prévenir les risques psycho-sociaux, va être étudié en collaboration avec l'inspection générale de l'administration (IGA) pour une mise en place dans la police française. Ce protocole de premiers secours psychologiques d'urgence peut notamment s'avérer efficace pour déjouer les drames liés au choc post-traumatique, une réalité qui peinait encore récemment à faire son chemin dans l'administration.

Deuxième victoire, le directeur général, qui a une vraie expérience policière de commissariat, est acquis à l'idée parfois entendue en police qu'il faut casser certains schémas hiérarchiques pour faire évoluer les choses.

Selon nos informations, Frédéric Veaux a décidé de lancer la notation des fonctionnaires «à 360°», une notation qui compte fortement dans leur cheminement de carrière, notamment pour l'avancement et les mutations.

Ce dispositif venu du monde privé implique qu'un supérieur hiérarchique pourra, entre autres, être noté par des partenaires sociaux ou des subalternes et plus seulement en fonction des résultats administratifs liés à des performances chiffrées et directement impulsées par le sommet du ministère.

Est-ce la fin de la culture du chiffre ? Les syndicats préféreront peut-être présenter le dispositif novateur de cette façon pour convaincre leurs adhérents à propos d'une demande qui n'émane pas de leurs rangs... bien que selon nos sources, au moins un ancien secrétaire général du syndicat de commissaires SCPN et le syndicat des personnels administratifs techniques et scientifiques SNIPAT l'aient déjà proposée par le passé.

Si la mesure est réellement implémentée à terme, il conviendra toutefois de suivre si elle tient la route et si elle satisfait les policiers, qui se plaignent parfois du manque de moyens pour agir contre des chefs de service qui plombent l'ambiance.

Mais le fait demeure que la direction générale et le ministre font montre d'une audace qui redonne espoir aux associatifs.

Christophe Girard, de PEPS, résume : «Le mal-être est tellement profond qu’on ne peut pas régler ça en deux solutions magiques, sinon depuis 25 ans, ça aurait été fait. Donc il faut s'inscrire dans le long terme. Le diagnostic est posé, le dossier sur le protocole 6C, c'est 4 euros par collègue, j'ai livré le devis au ministère en octobre 2021 et les autres dossiers je les avais donnés en juillet. Maintenant, on se donne un mois supplémentaire pour que le ministère puisse réagir et qu'il se mette en mouvement.»

«De l'espoir»

Le président de PEPS plaide également pour que ses collègues retrouvent «de l'espoir» et détaille : «On peut ajouter autant de psys qu'on veut, ça ne fonctionnera pas sans ça. Il faut changer de route pour changer de destination. Il est temps de démontrer par des actes que les collègues ne sont plus des matricules, mais des humains. La mise en place du protocole 6C serait un message fort en ce sens.»

L'espoir est effectivement parfois en berne du côté de ceux qui ont déjà tenté des démarches auprès du ministère de l'Intérieur. Un ancien de la fraternelle franc-maçonne du ministère de l'Intérieur, le fameux club La Reynie, rappelle pour RT France : «Le ministère avait contacté la franc-maçonnerie ainsi que d'autres associations il y a six ans sous Hollande. Nous avions proposé d'améliorer le management en police en y remettant du bon sens, de l'intelligence, du liant. Le diagnostic était déjà posé, les propositions étaient faites et rien n'a bougé.»

Les policiers en colère attendent «une vraie révolution»

Du côté des associations de policiers en colère, qui ont également milité pour la cause de la lutte contre le suicide, notamment avec des marches organisées à Paris, le porte-parole de l'UPNI Jean-Pierre Colombiès déplore : «Embaucher 20 nouveau psychologues, c'est comme envoyer 20 infirmières sur le front de Verdun en 1916. A court-terme, il n'y a aucune chance de changer cette mauvaise situation !» Un constat qui rejoint finalement celui de Christophe Girard.

Et l'ancien commandant de police de tonner : «Il faut une refonte globale de l'encadrement, une vraie révolution. Il faut casser les primes individuelles et l'individualisme de ce management venu du privé et hérité des années Sarko. La raison est simple et peu répandue dans les médias quand ils parlent de police : il n'y a pas de grands flics, il n'y a pas de super-héros, il n'y a que des équipes.»

Jean-Pierre Colombiès plaide en outre pour une cause qui semble bien lointaine et se souvient de la pression qui a été appliquée sur ces mouvements spontanés asyndicaux et apolitiques : «A l'époque des Gilets jaunes, en tant que porte-parole d'association, on m'invitait sur tous les plateaux de télévision plusieurs fois par semaine et je faisais passer un message qui n'était pas corporatiste. Les syndicats de police ont eu peur à un moment de perdre l'oreille du ministère de l'Intérieur avec les mouvements de flics en colère, qui marchaient dans la rue sans eux depuis 2016 déjà. Alors ils ont cherché à casser cette dynamique, car nous étions les Gilets jaunes de la police en réalité. Et nous travaillions précisément sur le mal-être en police, nous organisions des événements au sujet du suicide. Comme je n'étais pas dans une parole institutionnelle, j'ai reçu des SMS de mes anciens camarades syndicalistes qui me disaient combien cette prise de position les gênait. La raison est simple : ils avaient tout à perdre à ce que nous nous exprimions parce que nous n'étions pas là pour être conciliants avec l'administration et les politiques.»

Cette petite plongée dans les coulisses de Beauvau et de la vie des partenaires sociaux souligne la difficulté de faire bouger les lignes d'une administration pesante et parfois rétive au changement, même pour sauver ses membres. Pour mémoire, la moyenne des suicides en police reste constante depuis plusieurs décennies à 45 morts par an, soit 41% de plus que la population active générale.

Antoine Boitel

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