Qu'est-ce que le «djihadisme d'atmosphère», cette forme de terrorisme dont parle Marlène Schiappa ?

Qu'est-ce que le «djihadisme d'atmosphère», cette forme de terrorisme dont parle Marlène Schiappa ?© Pascal Rossignol Source: Reuters
Une pancarte lors d'une marche en hommage au professeur Samuel Paty, le 18 octobre 2020 à Lille (photo d'illustration).
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La ministre de la Citoyenneté Marlène Schiappa a employé le 14 mars l'expression «djihadisme d'atmosphère» à propos d'une nouvelle forme de terrorisme islamiste évanescent, sans commanditaire. Le concept, récent, vient du politologue Gilles Kepel.

C'est une nouvelle formulation pour parler de la menace djihadiste. La ministre déléguée en charge de la Citoyenneté Marlène Schiappa s'est inquiétée le 14 mars sur France Info d'une forme de terrorisme émergente sur le territoire français : «le djihadisme d'atmosphère», «des jeunes qui n'ont pas forcément été approchés par des groupes terroristes organisés type Al-Qaïda, Daech ou d'autres, mais qui se radicalisent parfois sur leur téléphone en regardant des contenus sur les réseaux sociaux et décident seuls d'initiatives de passage à l'acte terroriste».

Marlène Schiappa réagissait à l'annonce le 13 mars de l'arrestation de deux jeunes hommes radicalisés, soupçonnés de projets d'action violente, notamment contre des militaires. Ils ont été présentés à un juge antiterroriste, a rapporté l'AFP. Pour la ministre de la Citoyenneté, «c'est cette nouvelle forme que nous devons combattre», a-t-elle souligné, rendant hommage au «travail des services de sécurité intérieure» qui «permet de déjouer deux attentats et demi en moyenne par mois depuis 2017». 

Ce concept de «djihadisme d'atmosphère» a également été évoqué par le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin le 3 mars, lors de son audition au Sénat pour défendre le projet de loi visant à conforter le respect des principes de la République, dit loi «séparatisme». Egrenant les diverses vagues d'attaques auxquelles la France a été confrontée, le locataire de la place Beauvau a listé les attentats de «Saint-Michel en 1995», «évidemment ceux de 2015-2016 et désormais ce que Gilles Kepel appelle un djihadisme d’atmosphère».

Une «contagion» djihadiste

Le terme, très récent, a effectivement été forgé par ce politologue spécialiste de l'Islam et directeur de la chaire Moyen-Orient Méditerranée à l'ENS. Dans Le prophète et la pandémie (éd. Gallimard, 2021), son dernier livre publié le 11 février, Gilles Kepel décrit par cette expression ce qu'il considère comme la quatrième génération du terrorisme islamiste. Les trois premières sont les moudjahidines ayant opéré contre l'URSS en Afghanistan dans les années 1980, puis le «djihadisme international pyramidal et léniniste» d’Al-Qaïda, et le djihad «réticulaire» de l’Etat islamique (fonctionnant en réseau). Vient désormais ce que le politologue appelle le «djihadisme d’atmosphère», forme évanescente qui repose sur la désignation de cibles par «des entrepreneurs de colère», expression que Gilles Kepel emprunte à Bernard Rougier, professeur de sociologie à Paris III spécialiste du monde arabe.

Au micro de Radio Classique le 12 février, Gilles Kepel a détaillé son concept : «Il n’y a plus de réseaux, la décapitation de Samuel Paty ou le cas de Brahim Aouissaoui, Tunisien entré illégalement sur le territoire français et ayant tué trois personnes à Nice, sont deux cas où on n'a aucune donnée d’appartenance du terroriste à un réseau quelconque», a-t-il expliqué.

Un défi énorme, car il est impossible de remonter une filière pour trouver des complices

Auprès de RT France, l'ancien haut fonctionnaire au ministère de la Défense Pierre Conesa, spécialiste des questions stratégiques internationales, souligne l'aspect «judicieux» de l'idée d'«atmosphère» ou de «contagion» de Gilles Kepel. L'expression désigne selon lui des gens «qui n’ont pas pu partir faire le djihad en Syrie et qui vivent d’une mythologie guerrière». Dans l'esprit de ces terroristes sans formation auprès d'un groupe de type Etat islamique ou Al-Qaïda, «c'est l’acte de violence en lui-même qui justifie le combat, il n'y a même pas besoin de légitimation par les textes religieux», développe Pierre Conesa, auteur du Guide du petit djihadiste (éd. Fayard, 2016).

Concernant les «entrepreneurs de colère», ceux qui lancent les menaces sans passer eux-mêmes à l'acte, Gilles Kepel a cité sur Radio classique «le cas du père d’élève ciblant Samuel Paty sans le condamner à mort, puis d’autres personnes vont décider de passer à l’acte sans avoir à être activés par qui que ce soit». Pour l’universitaire, cette nouvelle forme de terrorisme représente «un défi énorme, car il est impossible de remonter une filière pour trouver des complices», puisqu'«il n’y a pas de complices». Pierre Conesa confirme que cette méthode est «d’autant plus difficile à combattre». «On se retrouve face à une menace évidente : des jeunes – parfois très jeunes – qui planifient des attaques informelles sans préparation pour se croire les héros de la lutte contre les mécréants», met-il en garde.

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