«Ensauvagement» : un terme qui fracture la classe politique... jusqu'au sein du gouvernement

«Ensauvagement» : un terme qui fracture la classe politique... jusqu'au sein du gouvernement© Sameer Al-DOUMY Source: AFP
Un pompier éteint l'incendie d'une voiture près des Champs-Elysées à Paris, le soir du 23 août 2020, après la défaite du Paris Saint-Germain en finale de la Ligue des Champions (image d'illustration).

Vingt ans après les sauvageons de Jean-Pierre Chevènement, le concept d'ensauvagement s'impose dans le débat public. Au-delà de savoir si la violence flambe réellement ou n'est qu'un ressenti, le débat sémantique fait convulser la classe politique.

La France s'est-elle ensauvagée ? En évoquant «l’ensauvagement» d’une partie de la société française, le 24 juillet dans Le Figaro, le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin a provoqué un double débat tant sur la sémantique que sur la réalité ou non d'une montée de la violence dans le pays.

Au sein même du gouvernement, le propos de Gérald Darmanin a suscité la controverse et créé un hiatus entre ses membres, à l'instar du ministre de la Justice, Eric Dupond-Moretti. A plusieurs reprises, et notamment sur Europe 1 le 1er septembre, le pénaliste explique pourquoi il refusait l'emploi de ce terme : «L'ensauvagement, c'est un mot qui [...] développe le sentiment d'insécurité.» Il assène que «pire que l'insécurité, il y a le sentiment d'insécurité».

Pour Eric Dupond-Moretti, ce sentiment d'insécurité serait ainsi «de l'ordre du fantasme» et «nourri par les difficultés économiques [et] certains médias». Un propos qui va dans le sens d'un autre membre du gouvernement, Barbara Pompili. Le 27 juillet sur Europe 1, la ministre de la Transition écologique tacle la sortie de Gérald Darmanin, laissant entendre que ce l'usage de ce terme «mont[ait] les Français les uns contre les autres». Plutôt classée à l'aile gauche de la macronie – comme Barbara Pompili – Marlène Schiappa est aussi entrée dans le débat, n'hésitant pas pour sa part à défendre le terme. Pour Le Figaro, le 1er septembre, la ministre déléguée à la citoyenneté, prend notamment l'exemple du meurtre, durant l'été, du chauffeur de bus Philippe Monguillot, pour prouver cette «réalité» : «Cela ne me dérange pas de parler d'ensauvagement de la société parce que c'est une réalité tout simplement.» Dans la même interview, elle a d'ailleurs expliqué que «le sentiment d'insécurité, [c'était] déjà de l'insécurité».

Face aux dissensus – avec une division également au sein de la majorité macroniste – le Premier ministre Jean Castex appelle le 1er septembre à «fermer le ban» pour éteindre les feux de la polémique. Cela n'empêche toutefois pas Gérald Darmanin d'en remettre une couche quelques heures plus tard, en assumant le terme, devant la presse lors d'un déplacement à Choisy-le-Roi (Val-de-Marne) : «On peut utiliser des mots différents. Personnellement, j'utilise le mot d'ensauvagement et je le réitère.»

Et le débat de se poursuivre au sein du gouvernement, avec la déclaration du ministre de l'Education Jean-Michel Blanquer, le 4 septembre sur Europe 1 : «Ce n'est pas mon mot préféré, je le trouve flou [...] Par optimisme, je préfère ne pas l'utiliser. Je ne considère pas que notre société est fatalement ensauvagée.» Enfin, le président de la République Emmanuel Macron a voulu clore le sujet le 8 septembre, auprès des journalistes : «Avec les commentaires, vous avez fait le Kamasutra de l'ensauvagement, depuis 15 jours, tous ensemble. Donc je vous laisse à votre Kamasutra. Ce qui m'importe, c'est le réel !»

Mais que signifie, précisément, l'ensauvagement ?

De plus en plus de «sauvageons» en France ?

Selon le Larousse, l'ensauvagement est «le fait de s'ensauvager», c'est à dire «rendre quelqu'un sauvage». Ici, il s'agirait donc de la société française qui deviendrait «sauvage». Pour Gérald Darmanin, nul doute, «nous assistons à une crise de l’autorité». «Il faut stopper l’ensauvagement d’une certaine partie de la société et réaffirmer l’autorité de l’Etat», martèle-t-il dans un tweet.

Gérald Darmanin semble d'autre part s'étonner d'un conflit sur la sémantique. Il affirme qu'il reprend simplement un concept énoncé par Jean-Pierre Chevènement, quand celui-ci évoquait les «sauvageons» en 1998 : «Décrire la réalité que subissent une partie des Français, notamment des milieux populaires et s’exposer aux mêmes critiques 21 ans après Jean-Pierre Chevènement.»

Rappel des faits : le 12 janvier 1998, Jean-Pierre Chevènement, alors ministre place Beauvau au sein de la gauche plurielle, demande effectivement à la police d'être davantage présente «dans les quartiers chauds, là où de jeunes sauvageons brûlent la voiture de leurs voisins». Une déclaration qui provoque l'indignation d'une bonne partie de la gauche, y compris au sein du gouvernement de l'époque.

A de multiples moments, comme en 1999, Jean-Pierre Chevènement assume son mot, abordant alors le problème des mineurs multirécidivistes. Pour le futur candidat à la présidentielle, le terme «sauvageon» renvoie au demeurant à des «arbres non greffés», au diapason des dictionnaires. Il réitère cette expression lors des émeutes, le 11 novembre 2005 : «Encore une fois, ce que nous vivons c'est une crise de l'éducation. J'ai employé jadis le mot de sauvageon. Il dit bien ce que cela veut dire, ce sont des arbres non greffés. Des enfants qui n'ont pas eu de la part de leur famille ou des institutions, les éléments d'éducation qui sont nécessaires.»

L'explosion de violences dans la société française dont parle monsieur Darmanin résulte de sa fracturation

Et quand Jean-Pierre Chevènement est interrogé sur l'ensauvagement énoncé par Gérald Darmanin, l'ancien ministre de gauche semble comprendre la rhétorique de l'actuel ministre de l'Intérieur. Dans Le Point, le 18 août 2020, Jean-Pierre Chevènement explique que «l'explosion de violences dans la société française dont parle monsieur Darmanin résulte de sa fracturation, d'autres diraient de son "archipélisation"». «Y porter remède ne peut être de la seule responsabilité du ministre de l'Intérieur», confesse-t-il, en pointant du doigt le «défaut d'éducation» de certains individus. 

Nul doute, le «sauvageon» de Jean-Pierre Chevènement a marqué les esprits. Près de 20 ans après, le 10 octobre 2016 sur RTL, c'est le socialiste Bernard Cazeneuve, alors ministre de l'Intérieur, qui reprend cette expression après l'agression de plusieurs policiers à Viry-Chatillon : «Ils ont été confrontés à une bande de sauvageons qui ont agi avec lâcheté»

Néanmoins, alors que l'ensauvagement embrase de nouveau les débats, Bernard Cazeneuve confie le 1er septembre sur RTL «regretter» cet emploi. «Après avoir utilisé ce mot, quand j'ai vu qu'il suscitait des débats que je n'aurais pas souhaité voir prévaloir, j'ai regretté de l'avoir utilisé», dit-il, ajoutant que «plutôt que d'utiliser des concepts qui sont destinés à frapper les esprits, dans une période où la politique tout entière est dirigée vers des objectifs de communication, il vaut mieux donner du sens, en convoquant les valeurs».

Si Bernard Cazeneuve ne parlerait donc pas d'ensauvagement aujourd'hui, il constate malgré tout «un affaissement de la pensée républicaine» en France, notant «trop d’ambiguïté sur la question de la laïcité, trop de complicité avec les communautarismes qui montent» avec un «risque de fracturation».

Largement utilisé par la droite et les identitaires, le concept fait tiquer une partie de la gauche

Comme sauvageon, le concept d'ensauvagement, destiné certainement à frapper l'opinion publique avec un mot «choc» n'est pas bien accueilli par la gauche. Moins mal à l'aise sur l'enjeu sécuritaire, le Printemps républicain – jeune parti qui a pour cheval de bataille la laïcité – n'a pas de peine à reprendre le mot, tout en critiquant les «débats sémantiques» sur le sujet. Son président, Amine El Khatmi, l'utilise sans problème le 24 août dernier après l'affaire Augustin : «17 ans, agressé par cinq racailles à Lyon. Dents cassées, fracture de la mâchoire, opération des cervicales. Ceux qui subissent cette violence n’ont pas le temps de participer à des débats sémantiques sur l’ensauvagement. Ils le vivent déjà !»

L'ancienne élue socialiste et fondatrice de l'organisation Viv(r)e La République, Céline Pina, n'est pas non plus réticente à employer ce terme. Pour elle, les violences qui ont nourri la rubrique des faits divers cet été semblent «témoigner d'un ensauvagement de la société incontrôlable et effrayant». 

Il traduit [...] la pensée de nombre de Français face aux agressions quotidiennes. Et la destruction progressive de toute civilité

Autre personnalité incarnant ce que d'aucuns qualifient de souverainisme de gauche, Natacha Polony affirme, dans un éditorial pour Mariannedont elle est la directrice de la rédaction, que «condamner [le mot ensauvagement] permet d'éviter de se pencher sur les faits». «Il traduit pourtant la pensée de nombre de Français face aux agressions quotidiennes. Et la destruction progressive de toute civilité», ajoute-t-elle, constatant que par «ce mot, nombre de Français n’y voient que la traduction de ce qu’ils ressentent à la vue de ces violences paroxystiques comme des petites agressions quotidiennes».

Reste que ces exceptions confirment la règle. La gauche refuse globalement son emploi, à l'image de l'eurodéputée de La France insoumise Manon Aubry, de l'ancien président socialiste François Hollande ou du maire Europe Ecologie - Les Verts de Grenoble, Eric Piolle.

Et la gauche voit généralement dans l'ensauvagement un terme inapproprié dans la forme. Par exemple, le politologue Thomas Guénolé, jadis proche de La France insoumise, considère que «l'expression "ensauvagement" employée par monsieur Darmanin provient du livre à thèses racistes La France orange mécanique de Laurent Obertone, qui dit que les crimes barbares sont surtout dus à des gens venus d'ailleurs, en particulier d'Afrique, d'où leur "sauvagerie"».

Les syndicats aussi se mêlent du sujet. Quand sur France 2, le 3 septembre, le secrétaire général de la CGT Philippe Martinez «ne voit pas ce que c'est [que l'ensauvagement]», le patron de la CFDT, Laurent Berger, fait savoir le 4 septembre sur France inter que le mot le «révulse [car] ensauvagement, cela voudrait dire qu'il y a des sauvages».

A contrario, à droite, l'emploi du vocable est largement assumé que ce soit par les députés Les Républicains Philippe Gosselin, Damien Abad ou Eric Ciotti, de Debout la France Nicolas Dupont-Aignan, ou du Rassemblement national avec Gilbert Collard, Marine Le Pen ou Jordan Bardella. Celui-ci, le 4 septembre sur RTL, fait notamment le lien entre «ensauvagement» et politique d'immigration : «Il y a un éléphant dans le salon, dont personne ne parle : le lien entre cet ensauvagement et la politique d'immigration !»

Il y a un éléphant dans le salon, dont personne ne parle : le lien entre cet ensauvagement et la politique d'immigration !

Ce lien est d'ailleurs souvent repris par les identitaires, après avoir été popularisé par l'essai très droitier de Laurent Obertone publié en 2013, La France orange mécanique. Gérald Darmanin a en fait participé à faire basculer la sémantique de sauvageons, terme popularisé par un homme d'Etat de gauche dans les années 90, à ensauvagement. Ce coup de communication a forcément créé un effet de loupe sur les idées des identitaires. Peut-être sans qu'il le veuille... Gérald Darmanin a en effet réfuté tout parallèle, lors d'une rencontre avec des parlementaires : «J’ai lu dans la presse que le mot que j’ai employé avait un lien avec "sauvage", donc avec immigration, donc avec ethnicisation. Je suis à 100 000 lieues de cela [...] Je ne ferai jamais ce lien entre le fait d’être un immigré et de commettre des actes d’insécurité».

Dans tout cela, on en oublierait presque que l'ensauvagement a été aussi un notion utilisée par Aimé Césaire lors de son Discours sur le colonialisme en 1950 pour décrire une certaine déchéance de la civilisation avec le colonialisme : «Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale [...] au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent.»

Bastien Gouly

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