Radio France en grève contre le plan d'économies de 60 millions : «On n'est pas une start-up !»

Radio France en grève contre le plan d'économies de 60 millions : «On n'est pas une start-up !»© Taimaz Szirniks Source: AFP
Grève des salariés de Radio France à Paris le 18 juin 2019.

Les salariés de Radio France sont entrés en grève massive, refusant d'assurer une partie des programmes, après l'annonce du plan d'économies de 60 millions par leur présidente Sibyle Veil. Certains journalistes ont confié leur révolte à RT France.

Playlist musicale en continu ou rediffusions : Radio France fait antenne blanche le 18 juin jusqu'à 20h pour protester contre le plan de 60 millions d’euros d’économies d’ici à 2022, avec à la clé plusieurs centaines de suppressions de postes. Il a été présenté le 3 juin par la présidente du groupe, Sibyle Veil, ancienne camarade de promotion d'Emmanuel Macron à l'ENA, nommée le 12 avril 2018 par le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA).

La grève, appelée par les syndicats CFDT, CGT, FO, SNJ, Sud et Unsa, suivie par le personnel de France Inter, France Info et celui des antennes de France Bleu, a connu un taux de de participation de 32,77%, soit 890 salariés. Une assemblée générale s'est tenue à midi.

Le chœur de Radio France a occupé sur le parvis de la «maison ronde» pour entonner L'Hymne à la joie de Beethoven. 

«L'Elysée a nommé Veil, et lui demande de faire des économies drastiques : c'est ce qu'elle fait», dénonce Stéphane*, un journaliste du groupe, en grève le 18 juin. «Mais je suis pas d'accord : le service public, ça a un prix, et on ne peut pas faire de la radio avec de la paille et de la chaux», estime-t-il.

«On nous demande de faire moins, avec moins d’argent. C’est la même chose pour toutes les réformes : le gouvernement souhaite un service public de base, si vous voulez du premium allez ailleurs», proteste Adrien*, un autre journaliste du groupe.

Des sources internes ont confié à RT France que la mobilisation pourrait se durcir à la rentrée. Cette réaction, très vive, fait écho à la résistance du groupe radiophonique public en 2015. Les salariés étaient à l'époque entrés dans une grève historique de 28 jours à la suite du plan d'économie décidé par l'ancien président Mathieu Gallet.

Des économies pour transformer Radio France en un tube à podcasts ?

Pourtant, le groupe affiche des audiences records et d'excellentes performances, ainsi que le retour à un équilibre financier pour la seconde année consécutive. Mais Sybile Veil a décidé de présenter un plan d'économie qui s’appuie sur un rapport de la Cour des comptes publié en février 2019. Parmi les 60 millions d'économies, 20 millions correspondent à la baisse de la contribution publique. Une seconde tranche d'économies correspond à une augmentation naturelle des charges et des salaires. Ces derniers calculs présentés par Sibyle Veil font d'ores et déjà scandale à cause des révélations de Mediapart, qui dénonce des simulations financières insincères et évoque d'autres chiffres, ne correspondant qu'à sept millions de charges supplémentaires.

La troisième tranche concerne un plan de transformation vers le numérique, à hauteur de 20 millions. La présidente souhaite «construire la plateforme française de référence de l’audio sur le numérique, qui alliera qualité de nos contenus et diversité de nos offres».

Radio France ne coûte pas très cher par rapport à la mission qu’on remplit, et là ils cassent le jouet. L'excellence du service public n’est pas un critère pour Macron.

Cette ambition fait grincer les dents de certains. «Nous sommes déjà étranglés au point de vue des moyens. Et aujourd’hui, on nous fait comprendre qu'on va réduire des antennes, travailler plus pour concurrencer des gens qui produisent du vent, comme Majelan, l'agrégateur de podcasts. En plus, nous faisons déjà des podcasts, nous sommes déjà leaders, c’est un peu absurde ! On a un retard par rapport à quoi ?», remarque Adrien. 

«Les Français peuvent s'enorgueillir d'une vraie de radio de service public, classe, éclectique, réactive, sérieuse, et que ces imbéciles de technocrates sont en train de tout bousiller pour le monde sans rêve de demeurés de la start-up nation», cingle Stéphane.

«Radio France ne coûte pas très cher par rapport à la mission qu’on remplit. Mais l'excellence du service public n’est pas un critère pour Macron. Notre groupe ne va pas dominer d’un point de vue libéral», note Adrien. «Si on crée une architecture où tout est numérisé, on va mettre télés et radios, France Inter, France Info dans la même machine : c’est ça le danger. On noie l’identité éditoriale des chaînes, identités qui vont disparaître. Mais notre métier n'est pas de faire des tuyaux, mais des contenus ! On n'est pas une start-up !», s'insurge-t-il.

Un personnel capable de travailler «60 ou 70 heures par semaine»

Le plan d'économies de Sibyle Veil prévoit la suppression de 390 postes sur 4 600 salariés, sauf s'ils acceptent de rendre des jours de congés. Dans ce cas d'augmentation du temps de travail annuel, le nombre de postes supprimés pourrait tomber à 270. Le syndicat national des journalistes (SNJ) a dénoncé un «chantage», dans un contexte d'excellentes performances. En interne, les journalistes qui se sont confiés à RT France estiment qu'il est impossible, au vu de leurs conditions de travail, de céder à cette demande.

«La présidente prend un peu vicieusement en otage le rapport de la Cour des comptes qui prétendait que les salariés avaient trop de vacances. Il ne faut pas oublier qu'on travaille certains week-ends et tous les jours fériés, sans être payés davantage. La décision de nous accorder des jours de congés qu'on aurait "en trop" par rapport aux autres conventions collectives, correspond à un moment où les salaires n'avaient jamais augmenté, alors que Radio France n'avait pas de fonds. Ils ont alors négocié de donner du temps plutôt que de donner l’argent qu'ils n'avaient pas. Mais il est hors de question qu'avec mon salaire très faible après sept ans dans cette société, je rende un seul jour de vacances», proteste Stéphane.

Je fais déjà 60 ou 70 heures par semaine, on ne compte pas nos heures

«La présidente présente cela comme une réforme de productivité : en rendant des congés, il y aura moins de départs, une manière de dire qu'on ne travaille pas assez. Mais c’est méconnaître notre métier. Je fais déjà 60 ou 70 heures par semaine, on ne compte pas nos heures, on finit à 23h, minuit... Nous sommes corvéables à merci car on adore la radio, le métier. Et nous supportions ces horaires car nous avons un peu plus de vacances en compensation pour nous reposer», explique Adrien. 

Les salariés du groupe parviendront-ils à sauver leur conception du métier ? «On va casser un joyau unique au monde pour quelques dizaines de milliers d'euros qui seront dépensés dans les préfectures en nappes et en petits fours», poursuit Adrien, se plaignant en outre des «sénateurs de droite qui font du lobbying pour fusionner les antennes». «La présidente est une pure financière. Elle fait de la com. Le problème, c'est lorsqu'en France, on confie des radios ou des médias à des gens de marketing et des politiques, ils cassent tout», conclut le journaliste.

Lire aussi : Le CSA démet Mathieu Gallet de ses fonctions de président de Radio France

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