Pourquoi le ministère de l'Intérieur peine-t-il tant à recruter des policiers ? (ENTRETIEN)

Pourquoi le ministère de l'Intérieur peine-t-il tant à recruter des policiers ? (ENTRETIEN)© Benoit Tessier Source: Reuters
Un policier lors de l'évacuation d'un campement de migrants à Paris, 30 mai 2018, illustration

Il aura fallu attendre un rapport parlementaire déplorant l'état des forces de l'ordre pour que le sujet émerge dans les médias, mais les syndicats alertent depuis longtemps sur l'inadéquation entre la mission confiée aux policiers et leurs moyens.

Après qu’un rapport signé par les sénateurs François Grosdidier (LR) et Michel Boutant (PS) a été diffusé le 3 juillet à ce sujet, le mal-être policier a subitement suscité le plus vif intérêt des médias français. Pourtant, les syndicats du secteur font déjà depuis longtemps le constat d’un phénomène de surchauffe professionnelle chez les gardiens de la paix, notamment depuis le début de l’état d’urgence sur le territoire français en 2015.

Le 6 juin, RT France rencontrait Philippe Capon, secrétaire général du syndicat UNSA-police qui dressait un tableau inquiétant de l’état des forces intérieures françaises. Les gardiens de la paix épuisés, soumis à une pression accrue dans le contexte de la menace terroriste djihadiste et confrontés à des conditions de vie difficiles, sont plus susceptibles de divorcer et de mettre fin à leurs jours : «En 20 ans, il y a plus de 900 policiers qui se sont suicidés. C’est la taille d’un commissariat important qui aurait été rayé de la carte», rappelle placidement le syndicaliste.

Philippe Capon déplore également l'état dans lequel se trouve la police et alerte sur la dégradation de l'image du métier auprès du public et au sein même de la fonction publique : «90% des policiers déconseillent à leurs enfants de devenir policiers parce que les contraintes sont trop importantes, parce que la vie sociale est compliquée, parce que l’absence du domicile conjugal est très régulière […] : un policier français n’est jamais avec sa famille à Noël et au nouvel an.»

Sur le sujet de la famille, le syndicaliste rappelle aussi que si les policiers sont encensés après un attentat, la vie continue entre chaque événement tragique, avec une tendance systématiquement à la baisse de la cote de popularité des gardiens de la paix : «Etre policier, c’est assumer un métier dont on ne se vante pas particulièrement dans le cercle amical et familial […], quand vous êtes policier, c’est toute la famille qui est policier.»

Aujourd'hui, le ministère de l’Intérieur se retrouve en difficulté pour pouvoir recruter des policiers

Tant et si bien que le métier de policier ne suscite plus assez de vocations pour épauler des effectifs pourtant surmenés : «Aujourd'hui, le ministère de l’Intérieur se retrouve même en difficulté pour pouvoir recruter des policiers. Preuve en est, ils ont dû lancer une large campagne publicitaire avec des crédits importants (on parle d’un million d’euros) pour pouvoir faire venir des jeunes dans la police nationale et procéder au recrutement de jeunes policiers. La vocation des jeunes à devenir policiers qui était très importante après les événements de janvier 2015 est très fortement retombée. C’est quand même le signe que ce métier qui était censé attirer présente des contraintes telles que l’intérêt pour les jeunes est de faire un autre métier.»

Des policiers sous pression plus que jamais

Autre argument de poids pour choisir de s'orienter vers un autre corps de la fonction publique : les finances ne sont pas mirobolantes... A tel point que certains policiers sont surendettés : «Nous avons un tiers des suicides pour lesquels il a été identifié que les collègues avaient des problèmes financiers. [...] Il y a des policiers qui sont aussi en situation de surendettement, mais quand ils vont voir les institutions du ministère de l'Intérieur en demandant un prêt auprès des fondations, on leur répond "non, parce que vous êtes surendetté". C'est géré comme si les institutions du ministère étaient une banque.»

Pourtant la mission doit continuer, coûte que coûte, malgré le «sentiment de déclassement» que pointait le rapport parlementaire : «Forcément, il y a un décalage [avec] ce qu'on demande aux policiers, un engagement de tous les jours, 24h/24. [...] On frôle l'irrespect entre la demande et le retour sur l'investissement.»

Double-peine : lorsqu'un policier déraille, on lui oppose le devoir d'exemplarité et la sanction tombe beaucoup plus aisément que dans un autre corps de la fonction publique, selon Philippe Capon, qui argumente chiffres à l'appui : «Le fait d’être policier c’est comme une vitrine : quand vous faites des conneries, vous êtes sanctionné. La police nationale représente à peine 8% des effectifs de la fonction publique, mais cumule 70% des sanctions de la fonction publique. C'est-à-dire que le policier, dès qu'il fait une connerie, on le sanctionne.»

Pas de droit à l'erreur donc pour les gardiens de la paix qui attendent pourtant une reconnaissance de la pénibilité de leur travail après avoir beaucoup donné au cours des dernières années afin de protéger les citoyens dans un contexte de menace islamiste, comme le rappelait Emmanuel Macron lors des funérailles du colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame aux Invalides à Paris.

Mais pour Philippe Capon, «honorer ses morts, c'est bien ; gérer un peu mieux les situations au quotidien, c’est mieux.»

L'entourage de Collomb estime que le ministère a déjà pris de nombreuses mesures

Face à ce «problème institutionnel» qu'ont mis en lumière les sénateurs, le ministère de l'Intérieur doit relever un défi, mais l'entourage de Gérard Collomb se défend pourtant de toute attentisme : «Répondre à ce malaise a été la première priorité du gouvernement en matière de sécurité [...] Depuis un an, de très nombreuses mesures en faveur des forces de l'ordre ont été prises». Et d'ajouter, visiblement plein d'espoir : «Certaines commencent à donner des résultats.»

Beauvau s'est engagé à créer 10 000 postes au sein des corps de gendarmerie et de police au cours du quinquennat d'Emmanuel Macron, mais les sénateurs estiment d'ores et déjà que les efforts financiers promis, notamment dans le domaine de l'investissement immobilier sont «totalement insuffisants» et «largement inférieurs de 450 millions d'euros aux besoins identifiés».

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