Excision : comment les parents contournent la loi et font mutiler leurs adolescentes en Afrique

Excision : comment les parents contournent la loi et font mutiler leurs adolescentes en Afrique© Alain Jocard Source: AFP
Image d'illustration. En 2005, Kankou Koïté, une jeune Malienne de 13 ans était menacée d'être renvoyée au pays par les autorités françaises alors qu'elle risquait l'excision dans son pays.

Le 6 février a lieu la journée mondiale contre l’excision. En France, certaines adolescentes sont envoyées en Afrique pour subir cette mutilation. L’avocate Linda Weil-Curiel et l’écrivain Halimata Fofana expliquent le phénomène à RT France.

Ce 6 février, la 14e journée mondiale contre l’excision se fixe pour but de sensibiliser l'opinion publique à cette mutilation imposée aux bébés, aux petites filles ou aux adolescentes. Selon l’Unicef, elle concernerait 200 millions de femmes à travers le monde, dont au moins 60 000 en France. Une campagne nationale initiée par l’association «Excision, parlons-en», destinées aux adolescentes, a été lancée le 3 mars par le ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, Laurence Rossignol, accompagnée du tout premier site de référence sur le sujet en français.

Selon les chiffres de cette campagne, trois filles sur 10 seraient susceptibles de subir une excision lorqu’elles sont envoyées en vacances en Afrique. Un fait que confirme l’avocate historique des victimes d’excision, Linda Weil-Curiel, qui s’est confiée à RT France : «Lorsque la jeune fille atteint 13 ou 14 ans, on se dit qu’elle est tirée d’affaire et n’a pas subi cette mutilation. Et en fait, les parents l’envoient en vacances dans la famille. On confisque leur passeport, elles sont coupées et mariées à un cousin au village, tout étant organisé à l’avance.»

Un fléau qui menace désormais les jeunes filles plutôt que les bébés

L’excision serait pratiquée dans 29 pays d’Afrique et du Moyen-Orient et dans une plus faible mesure dans certaines communautés musulmanes en Asie, comme en Malaisie, Indonésie, Inde ou Pakistan.

En France, Linda Weil-Curiel, membre de la Commission pour l'Abolition des Mutilations Sexuelles (CAMS) fut l'une des premières à porter les cas de mutilation par excision devant la cour d’assises dès 1983. «Ce n’est pas parce que les parents considèrent que c’est la tradition, ou qu’ils parlent d’intérêt de l’enfant qu’il faut trouver cela légitime… S’il y a un couteau, du sang, où est l’intérêt de l’enfant ?», s'interroge-t-elle.

Elle a plaidé 40 fois contre des parents de jeunes filles mutilées ainsi que contre des exciseuses au cours des années 80 et 90. Au terme d'années de procès retentissants, Linda Weil-Curiel avait obtenu la condamnation d'une femme présentée comme la «star» des exciseuses à huit ans d'incarcération. De leur côté, les médecins de la Protection maternelle et infantile, lorsqu'ils constataient une excision, la dénonçaient et agitaient la menace d'une condamnation aux parents.

Les petites filles semblent alors avoir connu un certain répit, les parents ayant compris le risque encouru. Mais leur désir de pratiquer ce rituel a bel et bien persisté durant les années 2000. Nombreux sont ceux qui attendent désormais l’adolescence pour envoyer leur fille en Afrique afin de la faire exciser – et parfois même la marier de force. Une méthode face à laquelle les autorités françaises semblent impuissantes. «La société française n’a pas encore géré ce phénomène», explique l’avocate à RT France, ajoutant : «La communauté africaine vit dans un cercle serré. Les filles ne s’émancipent pas, elles sont soumises à une très forte pression, et de plus l’islamisme sévit. Les jeunes sont moins parfois moins libres que la génération précédentes, avec cette emprise religieuse, elles rentrent dans le rang plus facilement. »

Plusieurs pistes à suivre pour combattre l’excision

Pour l’avocate, faire face à la seule problématique de l'excision est insuffisant : c'est sous l'angle de la lutte contre les mariages forcés, faisant presque toujours suite à l'excision, que le combat doit être conduit. Linda Weil-Curiel rejette d'ailleurs ce terme : «Je refuse qu’on parle d’un mariage forcé : c’est un crime de viol. Je veux qu’on poursuive sur ce fondement juridique.» Ce qui est possible, car la loi a évolué en 2006, permettant de traduire en justice des parents responsables de crimes sur leurs enfants, même commis à l’étranger.

Il faut couper les aides ou placer les allocations sous tutelle

En effet, s’il était facile de relever des mutilations sur un bébé et une petite fille, une adolescente échappe plus facilement à la vigilance des services sanitaires français. Pour l’avocate, dans la mesure où les adolescentes reviennent ensuite accoucher en France, elles devraient alors être signalées par les médecins si ceux-ci constatent une excision. Les parents devraient alors être poursuivis en justice. Ensuite, selon Linda Weil-Curiel, une sanction efficace devrait revêtir un aspect pécuniaire. «C’est la seule menace qui leur fasse peur : il faut taper là où ça fait mal», déclare-t-elle. «Si on considère que l’argent qui est donné pour les enfants est souvent envoyé au pays pour aider, en cas d’excision, il faut couper les aides ou placer les allocations sous tutelle», ajoute-t-elle.

Sensibiliser les communautés : certainement pas avec une vidéo ou une campagne nationale

L’écrivain et conférencière Halimata Fofana, auteur du livre Mariama, l’écorchée vive, a été excisée au Sénégal l’âge de cinq ans. La jeune femme porte toujours en elle cette blessure, mais a pu se reconstruire, grâce à une opération mais surtout des années de thérapie. Aujourd’hui, elle anime des conférences sur des sujets variés, qui lui permettent d’aborder la question de l'excision devant des femmes et des hommes.

«J’ai subi une excision, je l’affiche, mais je ne suis pas réduite à cela : je suis beaucoup plus que cela. C’est pour cela que je suis écoutée, j'ai vécu et surpassé cette souffrance, j’en ai sorti une force», explique-t-elle à RT France. Pour elle, seul un travail minutieux permettra de sensibiliser les communautés africaines concernées : réduire les femmes excisées à leur statut de victimes serait contre-productif. Pour elle, ce n’est pas une campagne gouvernementale accompagnée d’une vidéo, si poignante soit-elle, qui permettra de toucher le public concerné. «Les jeunes filles n’appelleront pas. Et pour les femmes excisées ou menacées par l’excision, de voir ce miroir-là est plus destructeur qu’autre chose», estime-t-elle.

Aucune raison valable où que ce soit dans le monde de mutiler les petites filles

Ce problème communautaire complexe nécessiterait selon elle des réponses adaptées. Un site créé par l'Etat français avec un numéro d’urgence ne résoudrait aucunement le problème, et ce malgré les déclarations de Marlène Schiappa, secrétaire d'Etat à l'Egalité des femmes et des hommes au lancement de la campagne #AlerteExcision... s'inscrivant dans le cadre de la campagne #SoyezdesHeroines.

Halimata Fofana estime que la France ne peut pas se défausser du problème sur les pays africains. «On fait comme si c’était inadmissible de mutiler sexuellement les femmes en France, mais qu'on pouvait comprendre ailleurs pour des raisons religieuses, pour des raisons traditionnelles, pour des raisons culturelles et que ça pourrait être excusable... Je crois que c’est inexcusable absolument partout», a-t-elle ajouté.

La conférencière estime qu'il faut davantage qu'une indignation médiatique et qu'il conviendrait plutôt de considérer le contexte communautaire et la signification de cette tradition – pour mieux la combattre. «L’excision est une marque d’identification au groupe. Cette intervention est censée préparer la petite fille au mariage. Dans cette famille, on ne parle pas de diplôme. Ce qui est important, c’est qu’une fille puisse passer de l’autorité paternelle à l’autorité maritale. Pour arriver à cela, les parents sont prêts à faire des choses inacceptables», explique Halimata Fofana.

«On ne peut pas être frontal sur la question»

La militante estime qu'une campagne de prévention efficace devrait mettre l'accent sur les conséquences dramatiques de l'excision : «Si vous voulez que ça change, il faut dire aux femmes quels problèmes ça a entraîné par exemple au niveau de l’accouchement. L’orifice peut être plus petit, la femme peut mourir en couches si elle ne se trouve pas dans un hôpital qualifié. Les relations sexuelles deviennent un enfer, certaines demandent même des certificats médicaux pour que le mari ne les touche pas car elles ont mal.» Pour Halimata Fofana, il faut miser sur l’éducation.  «On est dans schéma de répétition car la pensée n’a pas sa place. On a fait entrer dans la tête des femmes que le corps est sale, et que le clitoris est la saleté absolue. On est dans l’irrationnel. C’est là qu’on commence à se rendre compte que l’école sert à quelque chose…»

Ces femmes ne parlent pas un mot de français

Si l’école s’avère primordiale, les réunions et clubs pour les mamans le sont tout autant. «Il faut comprendre l’isolement des mères. Les mamans qui ne maitrisent pas la langue doivent pouvoir fréquenter des lieux de socialisation, des cours de cuisine, des ateliers d’alphabétisation, des clubs où elles vont échanger. Au cours de ces activités, le sujet de l'excision pourra être abordé, mais on ne peut pas être frontal sur la question», estime Halimata Fofana. De même, se mettre à la portée des femmes est un élément clé de la prévention.

La conférencière note par ailleurs que les mentalités des communautés africaines en France sont souvent plus fermées que dans les pays d’origine. «En Afrique, ça évolue petit à petit dès que les femmes ont accès à l’éducation : le changement est alors radical. Mais nos parents ont quitté le pays depuis de nombreuses année, ils sont figés dans l’Afrique de l’époque. Quand je retourne sur ce continent, je les trouve beaucoup plus libres que nous en France. Il faut prendre conscience que pour beaucoup de parents, qui sont déconsidérés dans l'Hexagone, le seul endroit où peut être appliqué l’autorité, c’est l’appartement familial.»

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